Santé / Monde

Italie: la deuxième ligne de front face au coronavirus est dans les supermarchés

Temps de lecture : 8 min

Au stress de se faire contaminer au contact de la clientèle s'ajoute celui d'être à la hauteur d'une mission essentielle à la résistance psychologique et physique des citoyen·nes.

«On n'arrête pas de courir dans tous les sens pour remplir les rayons.» | Maurizio Franco
«On n'arrête pas de courir dans tous les sens pour remplir les rayons.» | Maurizio Franco

– Est-ce que tu as vu qu'ils ont réduit la durée d'ouverture des supermarchés, pour alléger les horaires des caissières?
– Ouais, j'ai vu. Ils ont bien fait. Il faudrait aussi qu'ils ferment le dimanche parce que les employés n'en peuvent plus.

Voici les fragments d'une conversation échangée dans la file d'attente qui s'étend devant un supermarché du centre de Rome. Les client·es – quasiment tou·tes portent un masque et des gants –attendent avec patience leur tour à un mètre de distance les un·es des autres.

Cette distance n'empêche pas l'envie de commenter, de parler et de partager les dernières nouvelles à propos de la crise sanitaire liée au coronavirus qui a reclu à leur domicile des millions d'Italien·nes. Cela fait environ un mois que le président du Conseil des ministres, Giuseppe Conte, a approuvé le premier décret concernant le virus, mais c'est celui du 11 mars qui a véritablement transformé la physionomie du pays en imposant la fermeture des magasins vendant des produits jugés non essentiels.

Ce sont bien les médecins et les infirmièr·es qui sont aux avant-postes de la lutte, mais il y a une deuxième ligne dont on parle beaucoup moins et qui est pourtant déterminante pour la résistance psychologique et physique des citoyen·nes, celle des vendeuses et vendeurs des supermarchés, rares magasins encore ouverts. Entre la peur de la contamination et la pression de la hiérarchie, leurs journées de travail ressemblent de plus en plus à un parcours d'obstacles. Beaucoup des personnes interrogées pour cet article ont requis l'anonymat par peur des représailles de leur direction.

Les profits de la grande distribution alimentaire sont pourtant parmi les seuls à connaître une hausse au cours des deux premières semaines du mois de mars. Selon les données les plus récentes publiées par le cabinet Nielsen, spécialisé dans l'analyse de la consommation, les ventes de la grande distribution sont en hausse de 11% par rapport à 2019 pour la période du 2 au 8 mars, même si on assiste désormais à un retour à la normale. La peur du confinement général qui s'annonçait et la panique devant le risque de contagion ont poussé des milliers de personnes à se ruer dans les supermarchés.

Maurizio Franco

«Entre la surcharge de travail, les attroupements dans les magasins d'alimentation, les scènes d'agression et la violation des nouvelles normes d'hygiène, les vendeuses et les vendeurs sont à bout. Nous luttons tous les jours pour obtenir des masques, des panneaux en plexiglas au niveau des caisses et pour la désinfection des postes de travail», raconte Francesco Iacovone, syndicaliste du Cobas (un syndicat indépendant). «Dans l'Italie en crise, celles et ceux qui travaillent en caisse, à la vente et à la mise en rayon dans les supermarchés se démènent pour garantir l'accès à la nourriture et aux biens de première nécessité à la population. Il faut les préserver à tout prix.»

«Avant la crise du coronavirus, personne ne nous considérait comme un service essentiel et quand tu demandais un masque, les chefs te riaient au nez et l'entreprise te répondait que ça ne renverrait pas une bonne image aux clients.» Anna* vit en Toscane et détaille le matériel de protection que lui a fourni son entreprise, la Coop, une entreprise coopérative. «On a reçu du gel hydroalcoolique pour les mains il y a à peine une semaine et, il y a quatre jours seulement, on a reçu une poignée de masques de type FFP2, mais même pas un par personne. Petit à petit, l'entreprise est en train d'installer les panneaux en plexiglas dans tous les points de vente.» En fait, le mot-clé qui semble définir le mieux la situation est: «arbitraire».

Beaucoup d'employé·es ont dû acheter des masques par leurs propres moyens parce que ceux distribués par la direction étaient souvent à usage unique ou de mauvaise qualité et qu'ils les exposaient au risque d'une contamination. «Ces jours-ci, on a tendance à devenir désagréable, surtout avec les clients les plus âgés qui ont du mal à accepter les nouvelles règles, déclare Anna. J'espère que ça ne va pas durer longtemps. Avant, c'était tellement normal de se toucher, de se passer les produits. Maintenant j'ai peur chaque fois que je dois tendre le terminal de carte bancaire aux clients.»

Les enseignes réagissent

La Coop signale par voie officielle que selon le protocole pour la sécurité dans les entreprises conclu entre les syndicats, les entreprises et le gouvernement italien, le port du masque est obligatoire, ainsi que d'autres équipements de sécurité, «dans les cas où le travail impose une distance interpersonnelle inférieure à un mètre sans qu'il soit possible de trouver une autre manière d'organiser le travail». Elle fait par ailleurs savoir qu'elle a installé en un «temps record» les panneaux en plexiglas dans ses 1.100 magasins et que des mesures de sécurité ont été prises.

L'entreprise coopérative italienne ajoute qu'elle s'est souciée de trouver des masques depuis le début de la crise, dans une situation de pénurie, et qu'elle continue à s'activer pour en acquérir suivant diverses chaînes d'approvisionnement.

«Nous ne voulons pas faire grève, mais nous demandons des garanties minimales pour continuer à travailler.»
Ettore Cresto, délégué syndical Filcams Cgil

Le stress des employé·es augmentant, de nombreuses enseignes de la grande distribution sont en train de modifier les horaires de leurs magasins afin de garantir un repos mérité à leurs salarié·es. La Coop a ainsi décidé de fermer ses magasins les deux dimanches à venir, soit les 22 et 29 mars. Le 18 mars, Carrefour a indiqué que ses points de vente seront désormais ouverts de 8h30 à 19h00 pendant la semaine et jusqu'à 15h00 les dimanches et ce, jusqu'au 29 mars.

«De cette manière, indique une note émise par Carrefour, nous continuons à garantir une plage horaire pour l'accès à nos magasins qui répond aux exigences des citoyens tout en protégeant nos employés qui sont engagés dans un effort extraordinaire. Dans les jours à venir, ils recevront une prime financière en récompense de leur aide précieuse.»

Les nouveaux horaires ont été bien accueillis par les employé·es. «Nous sommes satisfaits. La lutte paie», a déclaré Ettore Cresto, délégué syndical Filcams Cgil. Exceptionnellement, mardi 17 mars, Ettore et d'autres salarié·es d'un magasin Carrefour de Turin ont différé de deux heures leur prise de poste en signe de protestation, parce qu'il n'y avait pas de masques quand ils sont arrivés au travail.

«Je comprends très bien qu'un supermarché n'est pas un hôpital et qu'aujourd'hui il y a une pénurie de masques pour tout le monde, mais nous ne nous sentons pas protégés, déplore Ettore. Nous ne voudrions pas faire grève, parce que la situation est déjà très compliquée, mais nous demandons des garanties minimales pour continuer à travailler.» Ce n'est qu'en fin de journée, à la suite de cette action, que la direction de Carrefour a indiqué avoir fourni des masques pour tous les vendeurs et vendeuses de ce magasin de Turin.

Maurizio Franco

Le problème, c'est qu'il y a peu de masques en Italie, comme le dit FederDistribuzione, l'association italienne qui regroupe les enseignes alimentaires. Celle-ci a contacté le service de la protection civile afin de demander un effort pour que la distribution des masques de protection bénéficie aussi aux travailleurs et travailleuses des supermarchés. L'association est opposée à la fermeture le dimanche afin de répartir la fréquentation et éviter de plus grands rassemblements devant les supermarchés durant la semaine.

Au cas par cas

En Italie, le débat s'est ainsi polarisé autour de la question de la fermeture dominicale. Aux côtés de FederDistribuzione, on trouve Italia Viva, le parti de Matteo Renzi, qui réclame le maintien d'une ouverture le dimanche, tandis que Luca Zaia, le président de la région de Vénétie –troisième région qui compte le plus de cas positifs au coronavirus– a pris un arrêté qui impose la fermeture de tous les magasins le dimanche, à l'exception des pharmacies, des parapharmacies et des kiosques.

Certaines régions ont commencé à prendre des décisions de manière indépendante. La région de Rome, le Latium, où les transports publics ferment à 21h00, a pris un arrêté qui prévoit que l'ouverture doit être comprise entre 8h30 et 19h00 en semaine et impose une fermeture au plus tard à 15h00 le dimanche. Toujours dans cette région, certains magasins ont pris des mesures individuelles, en fournissant à leurs employé·es les moyens de protection essentiels pour travailler en sécurité.

C'est le cas du supermarché Todis situé au Pigneto, un quartier de Rome connu pour son activité culturelle, où chaque caissièr·e porte une visière en plastique qui protège son visage, travaille à l'abri d'un panneau en plexiglas fixé à la caisse et dispose de gel hydroalcoolique à portée de main.

Maurizio Franco

«Une énorme responsabilité»

Lisa* est vendeuse dans un supermarché de la banlieue de Rome. Elle avait repris le travail il y a quelques semaines après un arrêt pour une cure de chimiothérapie. Quand le coronavirus est devenu un problème majeur en Italie, son médecin lui a vivement recommandé de ne plus aller travailler, étant donné sa vulnérabilité. Désormais, elle utilise ses congés payés afin de pouvoir rester chez elle de temps à autre.

Lisa vit avec son mari et leurs deux fils, mais aussi avec ses parents qui sont âgés et dont il faut s'occuper. «Au début, quand je rentrais du travail, j'enlevais tous mes vêtements, je me lavais complètement et je désinfectais tout avant de dire bonsoir à mes parents, se souvient-elle. Je suis très inquiète pour moi et mes collègues: malgré les mesures de sécurité que les supermarchés mettent en place, on reste en contact très étroit avec les clients.»

Chaque jour voit son lot de client·es qui ne respectent pas la queue ou les distances prévues par décret, d'autres qui n'ont ni conscience de la gravité de la situation ni du stress auquel les travailleurs et travailleuses de la distribution sont confrontées tous les jours. Dans les premiers temps de la crise liée au coronavirus, les supermarchés ont été pris d'assaut. La panique, la frustration et une forme d'inconscience ont rythmé les courses de millions d'Italien·nes, provoquant des conflits qui ont parfois dégénéré en véritables agressions.

Il y a quelques jours, Giacomo* fumait une cigarette pendant son unique pause de la journée. Le voir fumer n'a pas plu à un client qui faisait la queue et s'en est pris à lui violemment. «Il m'a molesté puis frappé plusieurs fois, raconte le vendeur, parce que selon lui je faisais mal mon boulot. On n'arrête pas de courir dans tous les sens pour remplir les rayons du supermarché et on sert des milliers de clients. Les pauses sont réduites à presque rien et parfois nous n'avons même pas le temps d'en prendre.»

Giacomo explique que ses collègues et lui ne doivent plus seulement s'occuper de vendre les produits, ils doivent désormais faire régner le calme dans les supermarchés. «On s'est retrouvé en première ligne sans l'avoir voulu, souligne-t-il. Personne ne rêve d'avoir comme métier de remplir des rayons de supermarché. Et pourtant, on a maintenant une énorme responsabilité sur les épaules. On n'aurait jamais imaginé ça avant.»

* Le prénom a été changé.

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