France

Affaire Viguier: ce n'est pas un crime parfait

Philippe Boggio, mis à jour le 21.03.2010 à 13 h 00

Le suspect N°1 n'a pas pu éviter d'être accusé, de subir une peine de prison préventive, et d'être renvoyé, par deux fois, devant les assises.

Acquitté pour la deuxième fois du meurtre de sa femme, au fil d'un procès sans cadavre, sans preuve et sans aveu, Jacques Viguier compte maintenant demander réparation pour ses neuf mois de détention préventive. Jacques Viguier s'est réjoui dimanche sur RTL de ce qui marque très probablement la fin de son odyssée judiciaire. Concernant la possibilité encore ouverte d'un recours en cassation pour vice de forme, il a reconnu : «On redoute toujours qu'un recours soit fait». Au final, a-t-il avoué, «je ne serai libéré dans ma tête que dans quelques mois».

 

Quand l'affaire Viguier avait éclaté, en 2000, beaucoup de gens, dans Toulouse, s'étaient fabriqué leur petit feuilleton. Le principal suspect n'était-il pas professeur de droit? Et qui plus est, à ses moments perdus, grand amateur des films d'Alfred Hitchcock? Il n'en avait pas fallu davantage pour que les étudiants en droit, d'abord, puis la fac, puis enfin la ville, se disent en présence du «crime parfait».

Selon cette thèse échevelée, Jacques Viguier avait assassiné sa femme, puis fait disparaître son corps, mais personne ne parviendrait à le prouver, un jour. Pas de témoins, peu d'indices, un mobile un peu passé de mode - la jalousie -, une «scène de crime», le pavillon du couple et de ses trois enfants, qui ne livrait aucune autre vérité que la banalité d'un cadre de vie. Suzanne Viguier s'était volatilisée entre l'aube et la fin de matinée d'un dimanche de février, consacré aux activités ordinaires d'une famille. Il suffisait que son mari soutienne qu'il était innocent, et le soutienne assez longtemps, pour qu'à la fin, il parvienne à sortir indemne de son aventure vengeresse. Ou s'il n'y avait pas eu préméditation, mais simplement une dispute qui avait mal tourné, qu'il ne paie jamais son coup de sang.

Le crime parfait: cette conviction, qui fait certainement rêver quelques maris, est revenue de plus belle, depuis le 20 mars, à l'annonce de l'acquittement en appel de Jacques Viguier, après un procès de trois semaines devant la cour d'assises du Tarn, et alors que l'avocat général, Marc Gaubert, avait requis contre celui-ci, comme en 2009, une longue peine de réclusion pour homicide (entre 15 et 20 ans). L'expression va connaître un beau succès, à Toulouse, même s'il sera désormais interdit, après l'arrêt de la cour, de la prononcer officiellement, à propos du professeur de droit. Elle est pourtant impropre. Le crime était imparfait, et c'est justement ce qui distingue ce fait divers et sa longue chronique judiciaire.

Contrairement au scénario de certains films noirs, le suspect N°1, dans cette affaire, n'a pas pu éviter d'être suspecté, de subir une peine de prison préventive, et d'être renvoyé, par deux fois, devant les assises. L'enquête, procès compris, a duré douze ans. Une traque interminable, épuisante pour l'accusé, et on a vu, tout au long du procès en appel d'Albi, à quel point Jacques Viguier, désormais atteint d'une maladie maniaco-dépressive, avait mal supporté le soupçon posé sur lui. Il est des auteurs de crimes parfaits qui auraient sûrement mieux traversé l'épreuve, se sachant à l'abri, derrière leur mutisme de tombeau. S'il est coupable, cet acquitté-là paraît s'être largement condamné lui-même. Intimement. Au cours des audiences, ses trois enfants, sa fille Clémence et les deux jumeaux, constants dans leur soutien, n'ont cessé de s'inquiéter de son accablement, de son absence, même, aux débats menés sur son avenir. On disait le professeur de droit grand séducteur d'étudiantes et homme brillant. C'est devenu difficile à croire. L'homme a changé. Quelque chose l'a écrasé. Un crime peut-il être parfait, à ce prix?

N'est parfait, dans cette affaire, que le hasard. Qui a voulu que les faits se soient suspendus juste avant d'être parlants. Comme ces ralentis vidéo, pendant les matchs de foot ou de rugby, à la télévision, que le réalisateur interrompt trop tôt avant la faute sifflée. N'est montrée que l'introduction de la scène. Non sa conclusion. Des traces anciennes de sang. Un sac à main, les clés de Suzy, retrouvés dans la maison, mais dont Jacques Viguier a négligé de signaler l'anormale présence aux enquêteurs. Un sac, des clés, qui n'auraient pas dû se trouver là si Suzy était partie sans prévenir, en voyage ou pour une autre vie.

Un clic-clac aussi. Le plus célèbre de France, ou plutôt le matelas escamoté du clic-clac sur lequel avait dormi Suzy. A son propos aussi, «les faits matériels» que réclame une bonne justice se sont enrayés avant de s'éclairer. Pendant une perquisition, huit jours après l'absence déclarée de sa femme, Jacques Viguier avait expliqué qu'il avait jeté le matelas à la décharge parce que sa compagne s'y était couchée en compagnie de son amant. Les enquêteurs ont toujours été persuadés que le matelas gardait des traces du sang de Suzy, preuve d'un meurtre. Mais manque le matelas, comme il manque le corps, si un meurtre a bel et bien été commis.

Sans aveux, ces miettes d'indices étaient inopérantes, et après tant d'années de piétinements, un procès en appel n'y a rien pu changer. A force d'être inertes, les preuves se sont éteintes. Ont-elles seulement existé? Question légitime, devant l'effacement du temps. Le matelas du clic-clac est devenu une trace mentale. Une idée. Le détail d'un paysage de décharge publique qui n'existe pas. Toute l'histoire, d'ailleurs, s'est enfoncée dans les ombres. Par ce procès en appel, le parquet de la cour d'assises a voulu se donner encore une chance de la maintenir coûte que coûte dans l'actualité judiciaire, de la retenir dans notre présent. Il lui fallait des aveux. Il ne les a pas obtenus. Même son secret, si l'homme acquitté en détient un, est en voie d'évaporation. Encore un peu, et les acteurs, les témoins de cette affaire pourront douter que Suzy Viguier elle-même ait réellement existé.

Philippe Boggio

LIRE EGALEMENT SUR L'AFFAIRE VIGUIER: Procès Viguier: l'amant mentait et faisait mentir.

Image de Une: Le symbole de la justice devant l'Assemblée nationale à Paris Charles Platiau / Reuters

 

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte