Santé / Société

Confinement, jour 3

Temps de lecture : 5 min

En ce troisième jour du confinement, on a fait de la sociologie de comptoir.

Les Parisien·nes sont parti·es en masse dans leur résidence secondaire de l'Île de Ré, risquant de propager le virus dans la région, aussi peuplée que lors du 15 août. | Xavier Leoty / AFP
Les Parisien·nes sont parti·es en masse dans leur résidence secondaire de l'Île de Ré, risquant de propager le virus dans la région, aussi peuplée que lors du 15 août. | Xavier Leoty / AFP

Hier, les réseaux sociaux ont un peu grogné en découvrant le journal intime de Leïla Slimani et les petites douleurs de Lou Doillon, dans sa maison au fond d'une cour, dans le XXIe arrondissement. «Ma grande peine c'est qu'on ne considère pas les magasins de fourniture de dessin essentiels à la nation!»

Comme le dit si bien France Culture, Lou profite du confinement. Profite, Lou, profite.

«Ça ne peut que nous amener des choses fortes d'être coincés à regarder nos enfants. C'est pas mal cette histoire. On ne les regarde plus, on ne fait plus gaffe et là je vois les Monopoly qui ressortent, les jeux de cartes. Il y a quelque chose d'extrêmement joyeux là-dedans je trouve.»

Même état d'irréelle légèreté chez Leïla Slimani: «Cette nuit, je n'ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j'ai regardé l'aube se lever sur les collines. L'herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons. Depuis vendredi 13 mars, je suis à la campagne, dans la maison où je passe tous mes week-ends depuis des années.»

Étrange décalage: ici le confinement devient, étrange privilège, des vacances inespérées. Ailleurs, pour la majorité, une prison, une solitude, une cohabitation forcée, entre les quatre murs de son petit appartement. En Norvège, l'accès aux résidences secondaires est puni d'une amende pouvant aller jusqu'à 1.200 euros ou d'une peine d'emprisonnement. En France, dans le golfe du Morbihan ou sur l'Île de Ré, l'affluence est digne d'un week-end du 15 août.

Décaméronavirus

Nous aimons les livres. Au vu de cette insouciante transhumance, l'amère comparaison avec le Décaméron de Boccace s'est vite imposée. En 1348, Florence subit les ravages d'une épidémie de peste noire. Tandis que les Florentin·es crèvent dans la rue, quelques jeunes gens bien nés décident de partir à la campagne pour s'adonner aux plaisirs de l'esprit en narrant à tour de rôle des petites histoires.

«Quelques-uns, d'un avis plus cruel, comme étant par aventure le plus sûr, disaient qu'il n'y avait pas de remède meilleur, ni même aussi bon, contre les pestes, que de fuir devant elles. Poussés par cette idée, n'ayant souci de rien autre que d'eux-mêmes, beaucoup d'hommes et de femmes abandonnèrent la cité, leurs maisons, leurs demeures, leurs parents et leurs biens, et cherchèrent un refuge dans leurs maisons de campagne ou dans celles de leurs voisins, comme si la colère de Dieu, voulant punir par cette peste l'iniquité des hommes, n'eût pas dû les frapper partout où ils seraient, mais s'abattre seulement sur ceux qui se trouvaient au dedans des murs de la ville, ou comme s'ils avaient pensé qu'il ne devait plus rester personne dans une ville dont la dernière heure était venue.»

Toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite, non?

Le Décaméron réapparaît aujourd'hui dans toute sa cruauté. Il y a en effet deux types de personnes confinées: certaines subissent, d'autres choisissent. Choisir le lieu de son confinement, s'extraire de la contrainte et la retourner en sa faveur, est en quelque sorte un luxe. En quelques heures, la villa en bord de mer ou la maison de campagne sont devenues aussi désirables et rares qu'un sac Vuitton.

Salut les pauvres, bonjour les fauché·es! (Palace)

La lutte des classes favorise les mauvais élèves

Ce luxe est néanmoins paradoxal car il résulte davantage du non-respect des règles que de l'aisance financière. En partant à Belle-Île dans sa résidence secondaire (une île, l'endroit idéal pour s'approvisionner facilement), on montre essentiellement son mépris des règles sociales. Et c'est bien ce qui suscite l'amertume des personnes qui ont choisi de s'y conformer –par civisme, manque de moyens ou... mauvaise organisation (celles qui râlent ne sont pas forcément irréprochables).

Nous sommes ici face à une lutte des classes insidieuse où l'opposition est davantage entre bons et mauvais élèves qu'entre riches et pauvres. Avec ce paradoxe: ce sont les mauvais élèves, les tricheurs, qui gagnent. L'impunité permet de faire ses courses en short en bord de mer. Et la désinvolture qui autorise à considérer le coronavirus comme «quelque chose d'extrêmement joyeux» n'est pas l'apanage de la seule Lou Doillon.

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La santé crée entre nous des inégalités brutales

L'égoïsme est également patent quand il résulte de la jouissance d'une injustice d'autant plus cruelle qu'elle ne peut être corrigée: la santé crée entre nous des inégalités brutales et il est difficile lorsqu'on se sent bien, pas malade, en pleine forme, non concerné, de se représenter en danger pour les autres.

Néanmoins, dans notre pays animé par la passion de l'égalité, le silence ou la retenue seraient bienvenues. Car, évidemment, le confinement du voisin est regardé avec suspicion et la maison de la voisine avec envie. Est-ce que leur confinement ne serait pas plus confortable que le nôtre? Moins confiné? Leur air plus respirable? Leur famille plus joyeuse et leur garde-manger trop rempli?

Hélas, parce que les rédactions leur ouvrent volontiers leurs colonnes, il est probable que les people, désinvoltes et cancres du confinement, trouveront aisément à s'épancher: «Je suis à la plage, je fais rien de mal», «La sortie de mon roman est repoussée», «J'ai dû annuler ma tournée» voisineront à égalité avec le tragique: «Je n'ai pas pu aller à l'enterrement de...»

Sans doute faudrait-il, par décence, éviter de s'émerveiller même si, oui, le silence permet de se retrouver et, oh, comme la nature est belle, car, ailleurs, le silence est celui des morts et la nature est avant tout cruelle.

Le confinement est-il bourdieusien?

Interrogé par C-News, un étudiant à Tolbiac a estimé qu'on parlait trop du coronavirus et pas assez «des problématiques sociales vachement importantes dans le pays». Il voulait retourner étudier.

Bel exemple de myopie: comment peut-il ignorer que le confinement met justement en exergue de nombreuses et passionnantes problématiques sociales? Il révèle des conflits et des égoïsmes de classe, qu'on ne soupçonnait guère.

Des inégalités surgissent, multiples. Qui songe à cette personne au chômage dont les rares entretiens de recrutement sont reportés, probablement annulés? Tandis que les cadres s'adonnent massivement au télétravail, les ouvrièr·es et employé·es ont les gants dans le cambouis: dans les magasins, pour livrer ou trier nos déchets sans que personne ne les regarde. Le personnel soignant est en première ligne, mais nous louons leur héroïsme après avoir multiplié les gestes proscrits, propageant le virus avec insouciance et désinvolture.

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La population parisienne est en villégiature et l'on meurt dans les Ehpad de province ou du périurbain. La solitude des campagnes reste toujours aussi silencieuse. Qui, faisant fi de la floraison des roses et des paysages bucoliques, s'intéressera à ces mouroirs anonymes ou dira les enterrements auxquels il aura fallu renoncer pour respecter le confinement?

Jeune et sémillant étudiant, mets vite des lunettes: tu l'as sous les yeux ton étude de cas des problèmes sociaux. À toi l'enquête de terrain qui te rendra célèbre! Attends néanmoins d'avoir le droit de circuler, sinon ton APL sera amputée non pas de 5, mais de 135 euros.

Et, en ce troisième soir, des millions de fenêres se sont ouvertes, pour applaudir les personnels soignants. C'était simple, beau, nécessaire.

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