Culture

Le véritable Q de «James Bond» était une femme

Temps de lecture : 7 min

Sur les six agentes des services secrets étudiées dans la nouvelle mini-série d'Arte «Les espionnes racontent», une sort du lot comme la plus hollywoodienne: Jonna Mendez.

Jonna Mendez en interview pour le New York Times, en 2017. | Capture écran via Facebook
Jonna Mendez en interview pour le New York Times, en 2017. | Capture écran via Facebook

Et si 007 était une femme? Arte propose une web-série «Les espionnes racontent», dont Slate est partenaire. Une journaliste est partie à la rencontre d'espionnes qui ont connu la guerre froide de l’intérieur, à Paris, Washington, Moscou, ou Tel- Aviv. Focus ici sur Jonna Mendez, l'espionne reine du déguisement.

Le patronyme ne vous évoque probablement pas grand-chose, et pourtant, il suffit de suivre les recommandations des Oscars pour avoir déjà croisé le personnage.

Dans la réalité, Jonna Mendez est née Jonna Hiestand en 1945. Elle a grandi à Wichita, dans le Kentucky. Son nom de jeune fille, elle l'abandonne quatre décennies plus tard, en épousant un certain Tony Mendez.

Héros des services de renseignement américains, l'homme a inspiré à Ben Affleck un long-métrage, Argo, récompensé de la statuette du meilleur film en 2012.

La trame raconte l'exfiltration rocambolesque de six diplomates durant l'épisode de la crise des otages américain·es en Iran. La méthode employée semble absurde, mais elle a fonctionné: Mendez fit passer les six Américain·es pour les membres d'une équipe de tournage canadienne, sur place pour réaliser un film de science-fiction.

Le personnage de Jonna est campé par Taylor Schilling, star d'Orange Is the New Black. Son prénom est modifié –elle devient Christine Mendez– et elle apparaît peu à l'écran, reléguée à la position de simple épouse, alors que l'existence de Jonna Mendez pourrait elle aussi faire gagner quelques Oscars.

Femme fatale contre stylo Montblanc

La mini-série d'animation Les espionnes racontent, diffusée dès le 23 mars sur Arte, vise à redonner aux espionnes leur place dans l'histoire. Elle permet surtout de briser toute une série de préconçus, comme le livre du même titre qui l'a inspirée.

«Ça a commencé par un article sur Anna Chapman, confie son autrice Chloé Aeberhardt. On a beaucoup parlé d'elle, parce qu'elle collait au cliché de l'espionne telle qu'on la fantasme dans la littérature et le cinéma» –à savoir, une femme fatale qui couche pour arriver à ses fins.

«J'ai essayé de comprendre qui elle était, comment elle travaillait, poursuit-elle. Je me suis rendu compte que les rares livres sur les espionnes étaient écrits par des hommes et traitaient toujours des mêmes: Mata Hari, Joséphine Baker. Ils avaient tendance à conforter le cliché de la femme qui pratique l'espionnage par romantisme.»

Parce que les services secrets restent souvent secrets, la journaliste n'a pu rencontrer que huit anciennes espionnes. Elle présente Mendez comme la plus hollywoodienne d'entre elles. «Mais elle est plus James Bond que James Bond girl, ajoute-t-elle. C'est elle qui fait le plus écho à cet univers, mais ce n'est pas une séductrice ou une potiche. En fait, elle ressemble à Q.»

Dans la saga 007, Q est le personnage qui présente à l'agent secret les derniers gadgets mis au point dans ses laboratoires. Dans le livre de Chloé Aeberhardt, Mendez évoque une encre sympathique «que seule une solution chimique à base d'une vodka particulière était capable de révéler» et un stylo Montblanc qui prenait des photos.

«Nous avions développé des appareils photo miniatures tout à fait uniques grâce auxquels la CIA a collecté plus d'informations qu'avec n'importe quel autre équipement, rapporte Mendez. L'astuce, pour être sûr que les photos soient nettes, était de tenir le stylo des deux mains, en se servant de ses coudes comme d'un tripode.»

«Trois jours avant le mariage, il m'a dit qu'il travaillait en réalité pour la CIA.»
Jonna Mendez

Avant de rentrer à la CIA, Jonna n'en connaissait même pas l'existence. Dans les années 1960, elle travaille dans les bureaux de la branche de Francfort d'une banque d'affaires new-yorkaise, la Chase Manhattan Bank.

«Un jour, une bande de jeunes anglophones m'ont abordée, racontait-elle en 2017 au New York Times. Ils disaient être de l'armée, ils étaient nombreux. On a commencé à tous sortir ensemble, nous sommes allés à un festival de vins. Au bout d'un an, j'ai épousé l'un d'entre eux. Trois jours avant le mariage, il m'a dit qu'il travaillait en réalité pour la CIA.»

Afin qu'une vie de couple soit possible –et peut-être parce qu'il a vu quelque chose en elle– ce premier mari, John Goeser, conseille à sa nouvelle épouse de postuler. Engagée, elle commence comme réceptionniste, avant de devenir la secrétaire du directeur de l'Office of Technical Service, le «bras technique du service clandestin de la CIA».

Attirée par la photographie depuis toujours, Jonna se forme à la photo clandestine et devient «photo operation officer», spécialisée dans la falsification et le disguise.

«Le disguise ne désigne pas seulement la transformation physique d'un individu, précise Chloé Aeberhardt. Il recouvre également les dispositifs de dissimulation mis au point pour faciliter le recueil d'informations des officiers et des agents sur le terrain: caméra cachée dans un sac à main, boutons de manchettes creux pour y loger des microfilms, etc.»

Avant de se familiariser avec les techniques, Jonna, comme d'autres agents, considérait le disguise comme un «outil sympa». Désormais, elle «le compare volontiers à un gilet pare-balles».

Tache de naissance et incisive en argent

Quand Chloé Aeberhardt a rendu visite aux Mendez dans leur domaine de campagne, à une heure de Washington, l'espionne s'est montrée affable, excitée à l'idée de révéler quelques bribes de ses aventures.

«Elle en était un peu honteuse, mais elle ne cachait pas qu'elle s'était beaucoup amusée, se souvient la journaliste. Son métier, c'était utiliser de fausses moustaches et jouer à cache-cache. Ça sonne comme un jeu d'enfant.»

Sur le coup, néanmoins, Mendez ne riait pas forcément. Les gadgets n'étaient pas seulement des gadgets: c'est bien pour maintenir les agents en vie qu'elle leur apprenait à les utiliser.

«Et puis, elle n'était pas toujours en phase avec les décisions de son gouvernement, indique Chloé Aeberhardt. Mais elle n'a aucun regret. Toutes ne sont pas comme ça. Elle a vraiment joui du côté ludique du métier.»

Ce n'est que parce que l'aspect dramatique entourant ses missions a été gommé par les années que Mendez peut aujourd'hui en sourire. L'ouvrage Les espionnes racontent ne cite que deux d'entre elles.

La première a lieu en 1987. Objectif: «Assurer le support technique d'une unité d'élite chargée de voler la machine à crypter de la représentation soviétique» d'un petit pays d'Asie du Sud-Est.

Le boulot de Jonna est censé se limiter à prendre quelques photos du site. Mal informée par son supérieur –«un imbécile», lâche dans le livre Tony Mendez–, elle ne juge pas nécessaire d'emporter son matériel avec elle.

«Lorsqu'arrivée sur zone, elle apprend le déroulé de l'opération, elle blêmit, écrit Aeberhardt. Le commando a prévu d'utiliser un agent local pour entrer dans une enceinte fortifiée.»

L'agent en question, au nom de code «Tugboat», doit se faire passer pour un policier «mandaté pour conduire une étude de sécurité». Il faut donc le grimer, et le trentenaire est loin d'être un client facile.

L'homme étant rasé de près, Jonna ne peut par exemple pas tailler sa barbe en bouc ou en moustache. Plus embêtant, la partie droite de son visage est recouverte d'une imposante tache de naissance.

L'espionne réclame à ses collègues d'apporter les trousses à maquillage de leurs compagnes, puis leurs petits kits de disguise, des versions réduites de ce que Mendez aurait pu emporter.

«On peut vous rendre plus vieux, plus gros, plus laid. En revanche, on ne pourra jamais vous rendre plus mince, plus jeune ou plus petit.»
Jonna Mendez

Avec les moyens du bord, elle parvient à métamophorser Tugboat. «Le gris de sa moustache et de ses cheveux, éclaircis au niveau des tempes, et les rides profondes autour des yeux, derrière le verre de ses lunettes, le font passer pour un homme d'environ 60 ans, apprend-on dans Les espionnes racontent. Une incisive en argent gâte son sourire, le teint de son visage est homogène, et lorsqu'il marche, c'est en claudiquant, comme s'il souffrait d'une raideur du côté droit.»

Les cheveux ont été blanchis au talc; la tache de naissance dissimulée par des couches de dermablend, un fond de teint utilisé pour le camouflage de varices et de cicatrices chirurgicales.

«Quant à la jambe raide, un strap serré autour du genou et le tour est joué, révèle Mendez. Le déguisement n'est possible que dans le sens d'une hypertrophie de l'individu. On peut vous rendre plus vieux, plus gros, plus laid. En revanche, on ne pourra jamais vous rendre plus mince, plus jeune ou plus petit. Une fois ce cadre posé, tout est possible, changer de classe sociale, d'ethnie, de sexe.»

Tugboat joue son rôle à merveille et les vigiles n'y voient que du feu. Mission accomplie.

Hollywood au service de la CIA

En 1988, Jonna est nommée deputy chief de la division disguise de la CIA. Un an plus tard, Tony Mendez, qui n'est encore que «son mentor», lui propose de l'assister dans une mission aussi périlleuse qu'ambitieuse.

«La direction nous a demandé d'exfiltrer d'URSS l'un des meilleurs agents de la CIA au sein du KGB: Petr Leonov», énonce la voix de Miou-Miou, qui prête son ton réconfortant aux espionnes de la série.

Le général Leonov est alors le chef de la sécurité d'un «programme de communication top secret». Il a accès à tous les messages envoyés et reçus par les services soviétiques sur toute la planète.

À cette époque, dix agents soviétiques de la CIA ont disparu en l'espace de trois ans. Certains ont été exécutés. À l'origine de cette hécatombe, le passage à l'est, entre 1984 et 1985, de trois officiers américains.

La mission est capitale. Leonov est tellement important qu'il est en permanence suivi par «ses collègues de la surveillance» qui, il en est convaincu, ont découvert qu'il travaillait pour l'Amérique. Sur la plage arrière de sa Lada, il dépose un livre rouge, le signal d'alerte dont il a convenu avec la CIA.

Jonna Mendez assure souvent que la CIA est inégalable en matière de disguise. Les Soviétiques, eux, ont préféré les opérations au (très) long cours, comme celle de la série The Americans.

L'Amérique avait Hollywood, son storytelling et surtout ses techniciens. Un homme en particulier incarne la collaboration de l'industrie du cinéma avec les services secrets: John Chambers, «le maquilleur qui a révolutionné l'industrie en développant la technique des prothèses en latex –les calottes crâniennes dans La Planète des singes, les oreilles de Spock dans Star Trek».

C'est en rendant Burt Lancaster et Frank Sinatra méconnaissables dans Le Dernier de la liste que Chambers a attiré l'œil de la CIA, avec qui il travailla dès les années 1960. Dans Argo, il est joué par le formidable John Goodman. L'exfiltration des Leonov n'a pas encore été adaptée au cinéma, mais elle peut être découverte sur Arte dès cette semaine.

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