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Tbilissi: nouvel horizon européen, porte vers l'Eurasie?

Temps de lecture : 4 min

[TRIBUNE] La présidente de la Géorgie et le fondateur du parti majoritaire au Parlement géorgien revendiquent le destin européen de leur pays.

Tbilissi, capitale de la Géorgie. | Denis Arslanbekov via Unsplash
Tbilissi, capitale de la Géorgie. | Denis Arslanbekov via Unsplash

«La Géorgie est prête à prendre la place de la Grande-Bretagne au sein de l'UE.» Cette affirmation aurait pu sembler quelque peu saugrenue, si elle n'émanait de sa présidente francophone et francophile. Issue d'une famille de réfugiés géorgiens venue en France dans les années 1920, Salomé Zourabichvili a été élue en décembre 2018, après avoir été successivement ambassadrice de France à Tbilissi (2003-2004) puis ministre des Affaires étrangères de Géorgie (2004-2005), puis députée au Parlement de Koutaïssi, en octobre-décembre 2018.

Bidzina Ivanichvili, l'ancien Premier ministre et fondateur –en décembre 2011– du parti majoritaire au Parlement (Rêve géorgien - Géorgie démocratique), depuis les dernières élections législatives d'octobre 2016 et en attendant les prochaines, en octobre 2020, rappelle lui aussi cette ambition occidentale, alors qu'on le dépeint souvent comme plus proche de Moscou que de Bruxelles. Il faut rappeler que M. Ivanichvili jouit également de la double nationalité, française et géorgienne.

Depuis que la réforme constitutionnelle de 2017 a donné une prégnance au Parlement et instauré un régime parlementaire, le parti majoritaire, qui représente depuis les dernières élections législatives de 2016, 115 des 150 députés, a assumé une responsabilité particulière pour le destin de la Géorgie en direction de l'Europe.

L'affirmation du destin européen de la Géorgie n'est pas nouvelle.

Elle puise dans les origines antiques des royaumes de Colchide et d'Ibérie, autant que dans les racines chrétiennes du pays, à partir du IVe siècle, puis de l'Orthodoxie, à partir du schisme de 1054. C'est, par ailleurs, à l'aune de la Révolution de 1917 et des traités de paix issus de la Première Guerre mondiale que la Géorgie s'établit comme une République parlementaire et démocratique entre 1918 et 1921. Ce n'est cependant qu'à la dislocation de l'ex-URSS que la Géorgie redevint pleinement indépendante, en avril 1991.

Aujourd'hui, c'est à l'aune de la réussite économique que le vœu –pour l'instant insatisfait– de la présidente géorgienne prend tout son sens. Lors de la dernière Rencontre des entrepreneurs de France (REF) en août 2019, elle est venue rappeler que depuis une quinzaine d'années, près de 80% de la population est restée convaincue que l'avenir du pays était dans l'UE.

Avec une croissance annuelle avoisinant désormais les 4,5%, les voyants économiques restent positifs, comme décrit par la Banque mondiale à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du partenariat avec la Géorgie. De même, le taux de pauvreté qui avoisinait les 32,5% des quelque 3,7 millions de Géorgiens en 2006 est tombé à 16,3% en 2017.

L'accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca ou Deep and Comprehensive Free Trade Area agreement –DCFTA) signé entre l'Union européenne et la Géorgie, le 27 juin 2014, sous le gouvernement du parti Rêve géorgien, et entré en vigueur le 1er juillet 2016, est venu confirmer que la Géorgie, aux côtés de la Moldavie et de l'Ukraine, fait désormais figure de bon élève de la politique européenne de voisinage et du Partenariat oriental qui fête, cette année, son dixième anniversaire.

Alors que les débats actuels, dans les capitales européennes, portent sur la capacité réelle de l'UE à s'élargir, celle-ci reste groggy depuis le départ de la Grande-Bretagne. L'Aleca conforte ainsi la «patience» des Géorgiens vis-à-vis de l'adhésion de leur pays à l'UE. Le gouvernement du parti Rêve géorgien semble ainsi à la fois résolu mais réaliste quant aux futures ambitions de l'adhésion du pays dans l'UE.

Du reste, le volet politique général de l'Aleca impacte sans doute davantage que la simple création de la zone de libre-échange approfondi et complet (ZLEAC, intégrant la Moldavie, l'Ukraine et la Géorgie) et l'intégration de l'économie de Tbilissi et ses 15,5 milliards de dollars de PIB et quelque 4.000 dollars de PIB nominal au marché intérieur de l'UE.

Il en va du volet qui porte sur la contribution de l'UE à la stabilité de la Géorgie et sur le règlement pacifique des conflits –soit le retour aux frontières internationalement reconnues et de facto la réintégration des 25% du territoire occupés par la Russie en Ossétie du Sud et Abkhazie; ainsi que sur le renforcement de la coopération judiciaire (liberté, sécurité, droits fondamentaux); sur l'alignement de la législation géorgienne avec celle de l'UE; et enfin, sur la participation de la Géorgie aux politiques, programmes et agences de l'UE.

Le rapport «Doing Business» de la Banque mondiale, qui classe –pour 2019– la Géorgie au septième rang des pays où il est le plus aisé et rapide de créer une entreprise n'est venu que conforter un processus de réforme du secteur public et d'accélération de la libéralisation de l'économie qui avait débuté dès les années 2000.

Cette réalité économique que nous devrions écouter davantage trouve sans doute un écho particulier au sein du Conseil de l'Europe, que la Géorgie préside actuellement et dont elle est membre depuis 1999. C'est ainsi que la concrétisation d'un agenda convergent liant l'Europe et l'Asie, par le truchement de la «passerelle» naturelle que constitue la Géorgie et, au-delà, les pays du Caucase du Sud, semble la plus évidente. Il en va ainsi, aussi, à travers le programme Three Seas Initiative –lancé à Dubrovnik en 2016 et relancé à Varsovie en 2017, liant les mers Adriatique, Noire et Baltique.

Les progrès croissants de la Géorgie sur plusieurs mesures internationales et indépendantes semblent en contradiction avec le récit récemment diffusé communément selon lequel Ivanichvili et le parti du Rêve géorgien s'éloignaient de l'orbite de Moscou ou rétrogradaient d'une manière ou d'une autre sur l'engagement de la Géorgie envers l'Europe. Il faut accepter cette réalité car le gouvernement géorgien actuel est un gouvernement sensé et pragmatique.

Car il en va, aussi, de notre capacité à nous positionner sur des alliés fidèles, en histoire et en intérêts mutuellement bénéfiques, afin que nous puissions nous positionner sur ces nouvelles routes qui –transhumant entre Orient et Occident– dressent le nouveau visage d'une Europe élargie qui se conjugue, d'évidence, désormais, dans une dimension géo-économique et géopolitique eurasienne.

Sans doute ne sont-ce que quelques raisons qui pourraient voir le président français, Emmanuel Macron, se rendre prochainement en Géorgie, sur son chemin vers Bakou et l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan.

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