Santé / Société

Confinement, jour 1

Temps de lecture : 5 min

En cette première journée d'assignation à résidence, on a mangé tout ce qu'on a trouvé et découvert le télétravail.

Il y a quand même une manière de fierté à se dire qu'on est certainement le peuple le moins bien préparé à affronter une telle épidémie. | James Fitzgerald via Unsplash
Il y a quand même une manière de fierté à se dire qu'on est certainement le peuple le moins bien préparé à affronter une telle épidémie. | James Fitzgerald via Unsplash

– «On mange déjà?»

Au premier jour du confinement, les bâillements repus sont ininterrompus. Ce n'est pas le tout d'avoir dévalisé les supermarchés, encore faut-il à présent épuiser toutes ces provisions.

C'est l'avantage d'avoir du temps à soi: on peut cuisiner. Et ça tombe bien: jamais le frigo et les placards n'ont été aussi remplis. En ces premières heures de confinement, on mange tout le temps.

L'exode avec la carte avantage week-end

Je me prépare un petit en-cas et j'écoute France Info. La semaine dernière, une famille est partie en camping-car pour se mettre au vert, en Bretagne. Parce que, explique le monsieur au micro, avec les enfants et le télétravail, c'était plus facile qu'à Paris. C'est certain, le camping-car est l'espace de coworking de demain.

Au bout de quelques jours, ils ont dû rentrer parce que la madame allait accoucher. C'est ballot. J'imagine la scène:

– «Mais c'est insensé, chérie! T'aurais pu t'organiser autrement!
– J'ai complètement oublié de vous prévenir, je suis désolée...
– Dis, papa, on va vraiment être obligés de rentrer à cause de maman?»

Ce mardi 17 mars, les Parisien·nes fuient la capitale pour aller répandre leurs miasmes en province. C'est juin 1940 en TGV. Il faut dire que la SNCF («Il n'y aura pas de contrôle des billets pour des questions d'hygiène») et Macron («J'en appelle à votre sens des responsabilités») ont fait ce qu'il fallait pour saturer les gares.

Le confinement ressemble un peu aux fêtes de Noël: on passe l'essentiel de notre temps à manger, digérer, cuisiner.

Le footing à l'épreuve de la phobie administrative

Ce midi, nous avons savouré un taboulé maison aux haricots rouges («Ajoute les haricots, sinon on ne saura jamais quoi en faire»), des pâtes, des frites maison et pas mal de yaourts.

Au goûter, voici l'heure des scones maison. On a opté pour les scones parce qu'on ne voulait pas passer immédiatement au kouign-amann. On ingère et on somnole un brin.

– «Je vais aller faire un footing!
– Ben, on n'a pas d'imprimante. Tu vas faire comment pour l'attestation?
– Sans attestation, j'ai pas le droit de sortir? Même pour un footing?
– Ben non, t'as entendu, c'est obligatoire. T'as qu'à l'écrire toi-même sur papier libre, t'as l'droit.
– Oui, ben s'il faut faire de la paperasse pour aller courir maintenant, franchement...»

Soit. Phobie administrative. Pas de footing. C'est réglé.

En avalant mon troisième scone, je regarde les vidéos d'une foule absolument indifférente aux consignes. Les gens se pressent dans les marchés, les magasins. Quelle honte!

Moi, j'ai fait les courses hier, j'ai rien à me reprocher, hein. D'ailleurs, j'ai essayé de me tenir à un mètre de distance, mais c'est les autres, ils me bouchaient le passage.

Couscous maison sans pénalités

Des mails arrivent. Les spectacles sont annulés. Les sorties de livres ou de films reportées à une date ultérieure. Les musées ferment. Le monde des arts est désormais celui des maisons closes. Dans le spectacle vivant, l'addition sera lourde.

Parmi ce flot continu d'annulations surgit un mail de la Direction générale des finances publiques (DGFIP), annonçant des «mesures exceptionnelles pour le paiement de vos impôts». En gros, il y a des possibilités de report ou des facilités de paiement sans pénalités.

SANS PÉNALITÉS.

Je relis trois fois. Sans pénalités. Purée, l'heure est grave.

Ce soir, c'est couscous maison.

– «Mets tous les légumes qu'on a achetés, sinon ils seront périmés.
– Ah zut, il n'y a plus d'harissa. Qui va en acheter?»

Au fait, les légumes sont-ils contagieux? Faut-il mettre les produits alimentaires en quarantaine? Au téléphone, ma sœur a un avis assez tranché:

– «On m'a dit que le virus disparaissait au bout de trois heures, mais que ça pouvait être plus long.
– Ah, d'accord. Faut faire quoi, alors?
– Moi, je mets les légumes au frais quarante-huit heures avant de les cuisiner.»

C'est certainement un bon conseil, mais nous, on a déjà tout mangé tellement on s'emmerde.

Papa, maman et leurs attestations

Le président a dit qu'il ne fallait pas aller chez les vieux mais rester en contact avec eux. En zélé citoyen que je suis, j'appelle ma mère.

– «Pourquoi tu m'appelles? C'est parce que t'as écouté Macron?
– Maman...»

Elle se demande si elle aura besoin de son attestation pour aller faire son contrôle technique, prévu jeudi –celui de sa voiture, elle précise.

– «Tu sais, ce n'est pas urgent. Reste chez toi. Attends que ce soit fini.
– Oui mais justement, je dois le faire avant la semaine prochaine. Ne t'inquiète pas, c'est mon garagiste qui s'occupe de tout.»

Ma mère est à rebours des Français·es.

– «Je vais pas aller faire mes courses maintenant. Faut déjà que je vide mes placards, il me reste du chocolat.»

Et puis:

– «Si ça dure longtemps, je mangerai un seul carré de chocolat par jour.»

Cette génération a connu la guerre et les privations.

Bullshit jobless

Nous voici tous et toutes en télétravail. Le télétravail est quelque chose d'assez simple: on reçoit des mails de plein de personnes qui expliquent que leurs locaux sont fermés et que les réunions sont annulées. Les rendez-vous sont reportés. Quand? On ne sait pas. Après...

À chaque mail, il faut répondre quelque chose comme quoi oui, on comprend évidemment, on est désolé, protégez-vous surtout, restez chez vous, bon courage à vous. Pour ne pas rompre la chaîne, il faut aussi envoyer des mails à ses contacts pour annuler des choses.

Le Premier ministre évoque un potentiel de quelque huit millions de personnes en télétravail: ça va en faire, des annulations! D'ici quelques jours, on aura perdu toute empathie et on se contentera d'un «vu, ok» en guise de réponse.

– «L'harissa, c'est pas un achat de première nécessité! On va pas sortir pour ça!
– Oui, mais un couscous sans harissa, ça va pas. Et si j'y vais avec l'attestation?»

J'appelle mon père.

– «Pourquoi tu m'appelles? T'as écouté Macron?
– Papa...»

Il ne sait pas se servir d'un ordinateur. On lui envoie l'attestation par téléphone.

– «Tu en auras besoin pour sortir.
– Ah, c'est embêtant, parce que je dois aller à la mairie.
– Eh bien écris ton attestation sur papier libre. Recopie ce qu'on t'a envoyé.
– C'est trop petit. Sur le téléphone, j'arrive pas à lire. Pas grave: je vais aller à la mairie, ils vont m'en donner une.»

Cette génération a connu la guerre, elle a des ressources.

«Demain, on fait du vélo?»

L'idée de remplir une attestation pour aller faire du vélo chagrine les enfants.

– «Et si on faisait plutôt un cake au citron?
– Ah ben voilà, ça c'est mieux.»

Avec ce confinement, je vais prendre dix kilos. Et je ne serai pas le seul.

– «J'ai fait de l'harissa! Goûtez-moi ça!

[...]

– Ta harissa, c'est du piment que t'as mis dans l'eau?
– BEN OUAIS.»

On mange le couscous, puis on regarde des vidéos en grignotant des trucs. Des types essaient d'entrer de force dans les réserves d'un supermarché. Et vas-y que ça se frotte avec les vigiles en postillonnant tout ce que ça peut. Tout le monde a peur de mourir de faim, personne n'a peur du virus.

Nous sommes en guerre.

En guerre civile pour trois packs d'eau. Il y a quand même une manière de fierté à se dire qu'on est certainement le peuple le moins bien préparé à affronter une telle épidémie. Même les Italien·nes et les Espagnol·es sont plus discipliné·es que nous.

– «Peut-être que quand on rentrera à Paris, ce sera un champ de ruines.»

Il est l'heure de dormir. Chance: il reste encore des pâtes de fruits.

Confinement, mode d'emploi
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