Égalités / Culture

Lettre à une jeune cinéaste prometteuse des années 1990

Temps de lecture : 15 min

[TRIBUNE] Comme tes films légers se sont transformés en projets ambitieux, ça coince. Tu réalises un téléfilm sur un sujet féminin, sans politique ni métaphysique, c'est ce qu'on attend de toi.

Pourquoi les femmes s'obstinent-elles donc à ne faire que des films à la marge? Tu ne comprends pas mais tu sais que toi, tu ne tomberas pas dans le piège. | Karen Zhao via Unsplash
Pourquoi les femmes s'obstinent-elles donc à ne faire que des films à la marge? Tu ne comprends pas mais tu sais que toi, tu ne tomberas pas dans le piège. | Karen Zhao via Unsplash

Tu n'as pas 30 ans. Tu aimes passionnément le cinéma. Tu sors d'une grande école, probablement la Fémis, où ta vocation a mûri sous le regard protecteur d'un directeur enthousiaste et d'enseignants bienveillants. Au début, tout te réussit. Ton âge, l'assurance de tes presque 30 ans, ton parcours en philo, sont des atouts dont tu es consciente et qui t'ouvrent bien des portes. En vérité, elles s'ouvrent toutes devant toi. Tu n'as qu'à les pousser du bout des doigts et elles s'ouvrent.

Comme le cinéma français se porte bien à cette époque, comme Canal+ n'a pas encore sombré, les jeunes femmes cinéastes sont alors des objets de curiosité très convoités. À cette époque-là, elles se comptent encore sur les doigts d'une seule main. Mais, à n'en pas douter, pas pour longtemps, car une nouvelle ère s'annonce, l'ère des femmes cinéastes. Des tables rondes s'organisent autour de cette question très tendance: «Y a-t-il un cinéma de femmes?» Quand on t'invitera à y participer, tu hausseras les épaules. Tu diras que non, un cinéma de femmes, quelle idée. Pour toi, il n'y a que le Cinéma, le Seul, le Grand, le Vrai. Et puis bien sûr il y a des femmes, trop peu encore, qui font du cinéma. Toi, tu prétends t'intéresser, tout autant que les hommes, au polar, à la politique, aux questions sociales et même métaphysiques. Et comme tu as vu An Angel at My Table pendant tes années Fémis, tu sais maintenant quel est ton horizon.

Parfois l'idée te traverse quand même, qu'en dehors de Jane Campion, les femmes cinéastes n'ont eu jusqu'ici que peu d'ambition, trop peu en vérité. Pourquoi s'obstinent-elles donc à ne faire que des films à la marge, des films qui ne concernent souvent qu'elles, ou presque? Pourquoi y a-t-il si peu de Jane Campion en France et dans le monde? Pourquoi Barbara Loden n'a-t-elle fait que Wanda? Tu ne comprends pas. Mais tu sais que toi, au moins, tu ne tomberas pas dans le piège. Petits films bricolés, très peu pour toi. Tu rêves de grands beaux films, réalisés avec style, et des comédiens monstres. Voilà ton horizon de jeune cinéaste prometteuse des années 1990, le seul qui vaille vraiment la peine.

Au début tu prends ton temps. Tu as la vie devant toi. Comme après tes années d'études tu découvres à peine la vie et les gens, tu réalises d'abord des documentaires pour mieux comprendre le monde autour de toi. Et comme décidément tout te sourit à cette époque, il y a justement une nouvelle chaîne de télévision, Arte, avec un capitaine épatant à la direction des programmes documentaires. Ton premier travail est tout de suite remarqué. Pendant quelques années tu es libre, tu te sens bien dans ta peau de cinéaste documentariste. Pas pour longtemps.

Comme tes petits films légers du début se sont transformés peu à peu en projets plus sombres et ambitieux, ça coince, ça pinaille. Qu'à cela ne tienne: tu te dis que c'est le bon moment pour passer à la vitesse supérieure. Tu écris un scénario de long-métrage avec une jeune scénariste sortie de la Fémis, elle aussi, et qui n'a pas plus d'expérience que toi du Grand Monde du Cinéma. Un an après, vous décrochez l'avance sur recettes du premier coup. Et maintenant, il te faut choisir un producteur. Tu n'as que l'embarras du choix. Un premier film avec l'avance sur recettes en poche, ça ne se refuse pas. Tu ne te dis pas que tu vas choisir le producteur le plus sympa ou le plus riche. Tu choisis plutôt le producteur du film le plus gonflé du moment. Tu le choisis les yeux fermés. L'accord se conclut en cinq minutes. Le producteur est ok pour tout: liberté totale sur le casting, liberté totale sur les choix de mise en scène.

Comme tu viens d'avoir un premier enfant –forcément, tu as maintenant plus de 30 ans, il était temps–, le producteur a largement le temps de monter le financement. Ça t'arrange bien, ce délai, à cause de ton bébé. Le financement va plus vite que prévu. Le scénario trouve preneur à tous les coups. Canal, Arte, région, rien ne lui résiste. Mais là pourtant, bizarrement, avec la production, ça se complique. Tout à coup il y a très peu d'argent pour le film, même avec l'avance, Canal, Arte et la région en poche. Trop peu d'argent pour payer correctement l'équipe, et trop peu pour tourner plus de six semaines, quand la norme, à l'époque, même pour un premier film, c'est plutôt huit.

Tu apprends qu'en même temps que le tien, la production a planifié un autre tournage, le tournage du deuxième film de son déjà grand cinéaste, celui qui a fait un premier film gonflé et a désormais sa place réservée au prochain Festival de Cannes. Toi, tu as très envie de tourner, tu as une équipe formidable, tu dis banco. Le tournage se passe très bien, sauf avec la production qui te traite comme une ennemie, et parfois même comme un chien. Pendant ce temps elle bichonne son déjà grand cinéaste qui tourne donc en même temps que toi.

Tu ravales ta fureur. Tu te dis que tu n'as que 35 ans, que tu n'as pas encore fait tes preuves. Après ton premier film, tout changera.

Ton premier film est un coup de poing. Les critiques s'emballent. Tu es sélectionnée à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Pour un premier film, c'est déjà bien. Tu y croises Chantal Akerman qui a bien plus de films que toi au compteur. Tu profites du moment, le monde t'appartient. Plus tard on te dira que tu as raté de peu la Caméra d'or, que tu as raté de peu le prix Jean Vigo. Que c'est un beau film mais voilà: c'est un film clivant. Être clivant, ce n'est pas mal du tout pour un premier film d'homme, mais pour un premier film de femme, c'est embêtant. Dans les projections, on s'étonne à haute voix que tu ne ressembles pas à ton héroïne. Tu rétorques que la plupart des réalisateurs ne ressemblent pas à ceux qu'ils filment et que pourtant ça n'a l'air d'étonner personne. Mais au fond pour toi, peu importe. Tu assumes d'être une cinéaste clivante. Après Cannes tu fais le tour du monde, le Cinéma t'ouvre les bras.

Avant tes 40 ans, tu te dépêches d'avoir un deuxième enfant parce que tu ne veux pas être une vieille mère pour eux. En même temps, tu cherches aussi un autre producteur pour ton deuxième film. Un producteur qui te traite bien, ou, au moins, qui ne te traite pas comme un chien. Après ton tour du monde et ton premier film coup-de-poing, tu as encore l'embarras du choix. À presque 40 ans, tu n'es plus une jeune mère, mais tu es encore une jeune cinéaste. Tu trouves un producteur sympa, un producteur engagé, un producteur qui défend le cinéma d'auteur.

Par contre, ton premier film coup-de-poing lui fait un peu peur, à ce producteur défenseur du cinéma d'auteur. Il te dit d'emblée que tu pourrais faire des films un peu plus gentils. Des films qui ne cognent pas, qui ne clivent pas. Il est temps pour toi de mûrir et de faire des films qui plaisent à tout le monde. Tu as envie de faire plaisir à ton producteur. Tu te dis qu'il sait tout ça bien mieux que toi qui n'es encore qu'une jeune cinéaste avec un seul film au compteur. Tu décroches l'avance sur recettes du premier coup, puis Canal, Arte, et une région. C'est normal, tu as la carte, mais tu ne le sais pas. Tu ne sais même pas encore ce que ça veut dire, «avoir la carte».

Ton producteur te dit pourtant que ça va être juste, même avec l'avance, Canal, Arte et la région, ça va être très juste. Il va falloir faire des choix drastiques. Et puisque tu as réussi à faire un premier film en six semaines, pourquoi ne pas récidiver avec le deuxième? La norme maintenant, même pour un petit film d'auteur, c'est plutôt sept. Tu protestes un peu, mais tu as très envie de faire ton film, et il n'est plus temps de discuter avec le producteur, d'autant qu'il est beaucoup plus gentil que le premier. Alors tu acceptes de tourner en six semaines, et tu réalises le film dans la douleur, au forceps, malgré la gentillesse de ton producteur. Il lui a manqué du temps, à ce film, mais tu le trouves beau. Ce n'est plus un film coup-de-poing, c'est un film avec un sanglot dans la gorge.

Très vite, tu reçois un coup de fil du directeur du Festival de Cannes. Lui aussi trouve ton film beau, mais voilà: avec ce film, tu vas t'en prendre plein la gueule, surtout à Cannes. Alors il ne te sélectionne pas. C'est pour ton bien.

Ton film est finalement sélectionné au festival des recalés de la sélection officielle. Dès la première projection, tu t'en prends plein la gueule. Et tu découvres que ce film que tu trouves si beau provoque le rejet, quand ce n'est pas le scandale. On te dit que tu n'aimes pas tes personnages, que tu n'aimes pas les femmes. On te dit que tu te moques du monde. Que tu ne sais même pas de quoi tu parles. Les critiques qui avaient encensé ton premier film te méprisent et t'ignorent. Le sanglot dans la gorge se transforme en boule dans le ventre.

La sortie se passe mal. D'autant qu'on a changé d'époque: on est passé aux années 2000, et maintenant, la seule chose qui importe, ce sont les chiffres. Les ambitions légitimes du distributeur qui avait misé sur le deuxième film d'une jeune réalisatrice prometteuse se heurtent à la réalité des chiffres.

Brusquement, du jour au lendemain, tu n'as plus la carte. Mais ça, tu ne le sais pas encore, et d'ailleurs tu ne sais toujours pas non plus ce que ça veut dire, «avoir la carte». Tu n'as pas plus de 40 ans, tu as deux enfants, il te faut avancer. Pour ton troisième film, tu n'as plus le droit de te planter.

Tu te consoles en te disant que tu n'es pas la seule à vivre ça. Beaucoup de seconds films sont des échecs. On parle même à cette époque du «syndrome du deuxième film». C'est donc normal. Ce n'est pas toi, c'est un système. Tu assumes ton échec, tu ravales ta déception et tes larmes, et tu avances.

Tu mets presque huit ans à faire un troisième film. Tu as pas mal travaillé en huit ans. Tu as eu des projets beaux et ambitieux, surtout au commencement. Des projets de polars, des projets avec des enjeux politiques et métaphysiques. Mais, peu à peu, à force de discussions avec ton producteur, à force d'avoir peur de ne pas faire du chiffre, les projets beaux et ambitieux rétrécissent à vue d'œil, puis finissent par disparaître.

Tu as des hauts et des bas. Ton producteur doute de plus en plus de toi. Tu repasses par la case Arte. Tu écris et réalises un téléfilm en quelques mois, sur un sujet typiquement féminin, sans politique ni métaphysique, le genre de sujet qu'on attend vraiment de toi. Malgré le sujet un peu téléphoné, tu savoures le plaisir de tourner sans pression, en toute liberté. C'est un succès. Un succès de télé. Le film reçoit des prix, l'audience est très raisonnable pour Arte.

Après ton téléfilm Arte, tu n'as toujours pas la carte mais tu es relancée. Tu es capable de plaire au public d'Arte et de réaliser une comédie. Ça ouvre des perspectives. Surtout qu'on est passé aux années 2010 et que la comédie, dans les années 2010, ça fait du chiffre. Tu imagines alors un projet de comédie, un projet un peu grinçant, qui te ressemble assurément, et avec un gros casting. Comme tu veux rassurer une fois pour toutes ton producteur, tu as décidé de taper fort, et d'appeler la seule comédienne capable à ton avis de porter ton nouveau film. La meilleure. Elle dit oui en trois jours. Et ton film se monte, bon an mal an.

À l'avance sur recettes, maintenant, il y a un oral à passer. C'est tout nouveau. C'est pour qu'il y ait davantage de justice et d'équité. Quand tu entres dans la salle, il y a neuf visages tournés vers toi, et parmi eux une seule femme. Alors tu fixes le visage de la seule femme présente, tu t'agrippes de toutes tes forces à son regard, et tu vois qu'elle est avec toi. Tu as envie de l'embrasser, tu te dis qu'elle va comprendre ton projet et se battre pour toi, elle va sûrement se battre parce que c'est Virginie Despentes et que Virginie Despentes ne peut pas te faire ça. Mais décidément, même au CNC, la seule voix de Virginie Despentes ne suffit pas. Cette fois-là encore, en plénière du second collège de l'avance sur recettes, aucun film de femme n'est aidé. Ils se rattraperont sur les documentaires. Ou sur les premiers films de femme. Un premier film de femme c'est toujours bien. Ça mange pas de pain.

Et donc, malgré ton gros casting, ton nouveau film se monte difficilement, sans l'avance, sans Arte qui a beaucoup changé, mais avec Canal pas encore totalement déboussolé. Comme le budget est très serré, le producteur te demande de tourner en six semaines. Tu acceptes sans discuter. D'autant que maintenant, six semaines c'est devenu la norme pour tout le monde.

Ce nouveau film n'est pas un échec, mais ce n'est pas non plus un succès. C'est un sursis. On ne dit plus que tu es clivante, on dit que tu as le cul entre deux chaises. C'est moins sexy, assurément. Et d'ailleurs maintenant tu as 50 ans. Un tournant, paraît-il. La force de l'âge pour les hommes, la fin des haricots pour les femmes. Tu décides de faire mentir les idées reçues. Le tournant des 50 ans ne devrait pas t'affecter tant que ça. Tu te sens libre, enfin. Mais tu sens aussi que le temps s'accélère.

Tu décides alors d'être encore plus libre, de faire désormais ce qui te plaît. De ne plus jamais obéir aux producteurs, gentils ou méchants. D'aller de l'avant. Tu écris beaucoup, tu n'as jamais autant écrit de ta vie. Écrire, ça ne coûte rien à personne. Tu as un scénario prêt, pas mal d'idées. Tu cherches un vrai producteur qui te comprenne enfin. Tu cherches avec courage, avec espoir. Tu te dis que beaucoup de réalisateurs prennent un nouveau départ à 50 ans. C'est même assez courant. Parce qu'un réalisateur de 50 ans, c'est la norme. Mais, si tu réfléchis bien, tu constates aussi que les nouveaux départs de réalisatrice, à 50 ans, ça se fait beaucoup plus rare.

Tu penses à des filles que tu admires. Des filles avec du caractère. Des filles qui ont eu une carte de dingue, à une époque. Laurence Ferreira Barbosa. Sandrine Veysset. Tu calcules quel âge elles ont aujourd'hui. Pas vraiment plus que toi, en définitive. Tu te demandes pourquoi on ne les voit plus, pourquoi on n'en parle plus. Il doit y avoir une raison. En regardant le programme d'AlloCiné, tu constates que la norme, pour les quelques réalisatrices françaises qui ont la carte, c'est plutôt 35 ans. Tu te rappelles alors qu'à 35 ans, l'âge de ton premier enfant, l'âge de ton premier film, tu avais toi-même la carte, tu étais certes encore jeune et fraîche, mais tu étais aussi beaucoup moins forte qu'aujourd'hui. À 35 ans, tu entrais à peine dans la vie.

Tu es probablement toujours en train de cogiter sur le programme d'AlloCiné, quand la chance te tombe dessus. Une romancière, une vraie, et qui a beaucoup de succès, accepte que tu adaptes son dernier roman. Elle veut même que ce soit toi plutôt que n'importe quel réalisateur. Sa confiance te fait chaud au cœur.

Te voilà donc devant un beau sujet. Devant de beaux personnages. Aux côtés d'une romancière qui croit en toi. Tu te surprends à rêver à nouveau. Et tu joues ton joker: tu écris à tous les producteurs possibles, tous les producteurs de la place de Paris que tu estimes. Tu mets en avant la force du roman, le succès de la romancière, ton parcours de cinéaste.

Très peu te répondent. Un ou deux te suggèrent d'aller voir à la télé, sur Arte.

Au Festival de Cannes 2018, quatre-vingt-deux femmes posent sur le tapis rouge pour dire que ça doit changer. Toi aussi, tu penses que ça doit changer.

Tu relis 1984 de George Orwell. Tu comprends tout à coup que le nerf de la guerre, ce ne sont pas les producteurs, gentils ou méchants, ce n'est pas l'avance sur recettes du CNC, et ce n'est même pas l'argent: c'est l'Histoire avec un grand H. Celle qui s'écrit et se réécrit au ministère de la Vérité. Tu comprends du même coup que, l'Histoire du Cinéma, aujourd'hui c'est toi qui dois l'écrire, ou tu en seras éjectée pour de bon, comme toutes les autres femmes réalisatrices. À la rétrospective Mizoguchi de la Cinémathèque française, au printemps dernier, tu as revu avec émotion La vie d'O'Haru femme galante, ton Mizoguchi préféré. Et tu as découvert d'autres films moins connus mais tout aussi étonnamment féministes.

L'idée t'a traversée alors que Kinuyo Tanaka, la principale actrice de tous ces films étonnamment féministes, devait sûrement y être pour quelque chose. En consultant sa fiche Wikipédia, tu apprends avec stupéfaction qu'elle ne s'est pas contentée d'être l'actrice de 250 films, l'actrice de Mizoguchi, de Naruse et d'Ozu, mais qu'elle a aussi été la toute première réalisatrice japonaise de l'histoire, et que son premier film, Lettre d'amour, a été sélectionné au Festival de Cannes 1954. Tu l'imagines seule sur les marches du Festival de Cannes, en 1954. Cette année-là, tous les membres du jury sont des hommes. Et tu te demandes pourquoi, pendant la rétrospective Mizoguchi du printemps dernier, il n'a jamais été question de la toute première femme réalisatrice de l'histoire du Japon.

Forte de toutes ces découvertes et de pas mal d'autres questions, tu pars d'un bon pas à la Cinémathèque française, là où l'Histoire du Cinéma s'écrit depuis Henri Langlois et la bande des mauvais garçons de la Nouvelle Vague. Une bande de petits mal élevés qui avaient décidé de prendre le pouvoir pour réécrire l'Histoire à leur façon.

En tant que membre de la Cinémathèque française, tu viens de présenter ta candidature au conseil d'administration. Depuis un an, tu as évité les réseaux sociaux, tu n'as signé aucune tribune ni aucune pétition. Mais là, à cette élection, tu n'as plus le droit de te dérober. Pas cette année. Dans ta profession de foi, tu as déclaré avec candeur que, désormais, il fallait davantage de femmes. Davantage de femmes dans le Cinéma, davantage de femmes dans l'Histoire, et tout d'abord, bien sûr, davantage de femmes sur l'estrade de la Cinémathèque française. Et, justement, sur l'estrade de la grande salle Henri Langlois, cinq hommes se succèdent au micro, pour parler Chefs-d'Œuvre, Argent, Programmes, Bilans, Perspectives, Orientations, et à la fin, une femme, une seule, pour parler des jeunes.

Pendant qu'ils s'écoutent tous parler, les uns les autres, au beau milieu de l'AG, une vieille réalisatrice se met à gueuler. Elle a l'air d'avoir 80 ans, elle a des cheveux rouges de sorcière, et la voilà maintenant qui gueule de sa vieille voix de réalisatrice qui n'a plus peur de rien. On ne comprend pas grand-chose à ce qu'elle gueule, parce qu'en plus d'être très vieille, elle a aussi un très fort accent bulgare. On comprend juste qu'elle est terriblement en colère et que sa colère ne risque pas de s'éteindre comme ça. Sur l'estrade de la grande salle Henri Langlois, les cinq hommes s'impatientent, soupirent, ricanent, font signe que ça suffit. Qu'on la fasse taire, cette vieille sorcière, qu'on passe à autre chose.

Mais toi qui es restée muette pendant ce temps, toi qui ne seras pas élue au conseil d'administration de la Cinémathèque française malgré ta profession de foi pleine de candeur, toi qui essuieras ensuite l'indifférence sèche du programmateur de la rétrospective Mizoguchi quand tu lui confieras d'une voix émue ton admiration pour la grande Kinuyo Tanaka, elle ne te fait pas ricaner, cette femme de presque 80 ans, avec sa voix de vieille réalisatrice en colère. Pas du tout. Elle te serre le cœur. Et elle te fait aussi un peu peur. Parce que tu te dis que tu n'aimerais pas devenir un jour comme elle. Tu espères de toutes tes forces que, dans 30 ans, quand tu seras devenue toi aussi bien vieille, la rage et la colère ne te submergeront pas devant une assemblée d'hommes chargés d'écrire l'Histoire du Cinéma.

En septembre 2018, sur le tapis rouge de la Mostra de Venise, Jacques Audiard se retourne et s'étonne: «Mais où sont passées les femmes réalisatrices?»

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