Culture

Le temps n'a pas de prise sur Rebeka Warrior

Temps de lecture : 5 min

De Sexy Sushi à Kompromat, sans oublier Mansfield.TYA et ses projets solo, l'artiste ne cesse de se renouveler depuis plus de quinze ans avec virtuosité.

«Elle transforme ses textes parfois sombres en poésie, la fragilité de Julia devient sa force», témoigne Mitch Silver, l'autre moitié de Sexy Sushi. | Theo Mercier et Erwan Fichou.
«Elle transforme ses textes parfois sombres en poésie, la fragilité de Julia devient sa force», témoigne Mitch Silver, l'autre moitié de Sexy Sushi. | Theo Mercier et Erwan Fichou.

«Une petite m'a écrit pour me raconter qu'elle avait commencé à écouter Sexy Sushi à 7 ans grâce à ses parents. Elle a ensuite découvert Mansfield et là, elle vient voir Kompromat à Lyon samedi et m'a proposé d'aller boire une bière. Ça me touche beaucoup que certains nous écoutent depuis longtemps et le partagent désormais avec leurs enfants.» En cette matinée ensoleillée de février, on ne pouvait espérer mieux pour commencer cet entretien avec Rebeka Warrior, de son vrai nom Julia Lanoë, que cette anecdote. La temporalité, c'est justement ce qui nous amène.

«Les premiers albums de Mansfield.TYA parlaient pas mal du temps qui passe, c'était un peu une angoisse, se souvient-elle. J'écris tous les jours depuis que je suis toute petite pour ne rien oublier. C'est comme ça que j'écris des morceaux, je plonge dans mes carnets.» À 41 ans, la chanteuse, musicienne et productrice a tout «un tas de petits rituels» au quotidien. Rigoureuse, elle a sa propre discipline qu'elle voit plutôt comme une affirmation de soi pour faire les choses «très bien». «Plus jeune, j'avais peur de vieillir et de mourir. C'était le chaos qui me dominait. Aujourd'hui, ça a disparu. Je suis plus en état de créer sans être angoissée.»

«Certaines personnes me suivent depuis Sushi, d'autres depuis Mansfield qui suivent désormais Kompromat ou c'est l'inverse.»
Rebeka Warrior, auteure-compositrice-interprète

Je ne devais pas être beaucoup plus vieille que cette jeune fille ce soir-là en 2005 où je l'ai vue monter sur la scène de l'unique salle de concert d'une petite ville du centre de la France pour la première fois. Je me souviens du bordel, des textes crus, de son énergie, de son engagement. Avec Mitch Silver, elle avait créé ce duo inclassable, entre le punk et l'électro, Sexy Sushi, quelques années auparavant à Nantes. «J'ai fait les Beaux-Arts pour être peintre et je me suis retrouvée à faire de la musique. Je continue à exposer mes horribles œuvres, mais c'est vraiment laid. C'est drôle, je refais toujours le même tableau depuis vingt ans. C'est une peinture de montagne que j'ai achetée il y a longtemps.»

Dans la musique, elle ne fait pourtant pas vraiment la même chose, à première vue. À peine sortie des cours, elle commence les concerts avec Sexy Sushi et Mansfield.TYA, un autre projet avec Carla Pallone. Une formation bien différente, mélangeant violon et guitare électrique, que Didier Varrod qualifiera de «minimalisme en surface, punk au centre, classique et même savant en profondeur». «Parfois, on m'arrête dans la rue pour savoir si on va reprendre Mansfield alors que c'est le projet le moins grand public et le plus intimiste, ça me fait plaisir.» Une dizaine d'albums plus tard avec ses deux comparses, des DJ sets et des remixes sous le nom de Rebeka Warrior, elle revient en 2019 avec un nouveau tête à tête avec Vitalic: Kompromat. Un projet techno chanté en allemand, à succès. «Certaines personnes me suivent depuis Sushi, d'autres depuis Mansfield qui suivent désormais Kompromat ou c'est l'inverse.» Le lien se fait entre les différents formations et la chronologie n'a plus lieu d'être.

Prendre le temps

Dans chacun de ses projets, elle puise de nouvelles forces. «C'est la rencontre musicale avec quelqu'un qui m'intéresse. Ça m'éclate pas de composer seule, explique-t-elle, il n'y a pas de magie. On m'a toujours dit que j'étais protéiforme, que je changeais de masque en fonction de mes projets mais c'est normal. Ce n'est jamais la même relation.» Chaque comparse révèle une de ses facettes. Si Carla lui apporte «mélodies, douceur et déprime», ça sera plutôt «l'absurdité, l'agressivité et l'engagement» avec Mitch. Quant aux remixes, l'artiste y voit également des rencontres puisqu'il s'agit de travailler pour quelqu'un. «La force de Julia, c'est d'être super curieuse, avance Carla Pallone. Pour chaque nouvel album, on testait un nouvel instrument voire une nouvelle langue. Elle est toujours en renouvellement et n'a aucun a priori ou préjugés.» Même avis pour Mitch: «Sa curiosité est sa qualité première, elle aime expérimenter. Elle sait ce qu'elle veut et se donne entièrement sur scène. C'est une artiste qui s'assume et qui a des choses à dire, elle se livre corps et âme.»

Mais pour proposer des choses aussi généreuses, Rebeka Warrior a bien compris que parfois, il fallait aussi se taire. «Les DJ set, c'est ma partie histoire de la musique. Je vais aller creuser chez les autres pour reproposer quelque chose ensuite. Par moment, j'ai besoin d'arrêter la création pour aller écouter ce qui se fait ailleurs. Ça me permet de me ressourcer, il faut savoir prendre du recul.» «Elle n'est pas dans une quantification du travail, complète Carla, mais plus dans un jeu d'équilibriste où elle veut travailler intelligemment.»

Elle a bien conscience aussi que les artistes n'ont pas toujours des choses à dire. «J'ai eu une période où j'ai vécu des choses difficiles, je n'ai pas été capable de composer pendant presque trois à quatre ans, raconte-t-elle. C'était bloqué jusqu'à ce que Pascal –Vitalic– me propose de créer Kompromat. Une fois que tu reprends des forces, tu as envie de raconter des choses mais pas forcément tout le temps non plus. Produire tous les deux ans, c'est surréaliste pour moi.» Pour Pascal, Julia fait «les choses de manière très incarnée. Contrairement à son image un peu déglinguée, c'est très profond chez elle. Elle donne beaucoup d'elle-même sur scène et aux autres. Elle a une certaine volonté qui l'amène à prendre le temps d'aller au bout des choses et de les faire en accord avec elle-même».

Elle avait déjà travaillé avec Vitalic en 2012 pour «La mort sur le dancefloor».

Depuis la sortie de l'album il y a plus d'un an, Kompromat n'arrête pas de tourner sans cesse. «Pour un projet de deux Français qui chantent en allemand sur de la coldwave, ça marche vachement bien, s'amuse-t-elle. C'est assez inattendu! On pensait que c'était un projet de niche, pas super vendeur sur le papier. Ça nous donne envie d'en faire un autre. Maintenant c'est fini, vous nous avez pour toute la vie!»

Le duo, une relation amoureuse comme les autres

Bonne nouvelle pour les fans, mais ça ne sera pas tout de suite. Ils vont d'abord repartir chacun de leur côté pour mieux se retrouver plus tard. «Au même titre que je pense qu'il faut faire des pauses niveau création, c'est bien d'avoir plusieurs projets pour ne pas dire la même chose.» Preuve en est, elle travaille actuellement sur le prochain album de Mansfield.TYA: «Je retrouve Carla, elle a changé, j'ai changé, on n'a plus les mêmes choses à dire. Je trouve ça hyper enrichissant. Après avoir composé un album, s'être vu tous les jours, avoir fait une tournée, tu as vraiment envie de te mettre dessus à la fin. On se quitte quand on est au sommet de notre agacement et puis avec le temps, on oublie, on se rappelle que les bons souvenirs comme dans une rupture et on se retrouve avec plaisir. C'est comme une relation amoureuse.» Au programme, un album sur le deuil et la rupture amoureuse justement. Mais la musicienne rassure: «Ça va être assez dansant, il ne sera pas triste bizarrement. C'est juste une manière d'aborder le deuil sereinement.»

Un nouvel album avec Mansfield, un autre plus tard avec Kompromat, on s'interroge alors sur Sushi: «Je me sens trop vieille pour faire du Sexy Sushi mais quand j'aurais 70 ans, pourquoi pas! Grabataire, je pourrais reprendre pour recrier ma soif de changement. Quand j'ai commencé la musique, j'avais vraiment besoin de ce groupe pour dissiper toute ma rage. Mon engagement est plus poétique que politique aujourd'hui, j'ai davantage envie de parler de philosophie.» Et c'est bien là, ce qui relie tout ce que touche Rebeka Warrior: la poésie. «Peut être que certains pensent que Sushi, ce n'est pas de la poésie mais ça l'a toujours été pour moi, une poésie ultra brutos. C'est le lien de tous mes projets.» Et Mitch de valider: «Elle transforme ses textes parfois sombres en poésie, la fragilité de Julia devient sa force.»

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