Monde

En Espagne, Podemos a-t-il perdu son âme sur la route du pouvoir?

Temps de lecture : 8 min

Créé en 2014, le parti de gauche radicale est entré au gouvernement en début d'année. Mais l'autoritarisme de son leader, Pablo Iglesias, est critiqué.

Irene Montero et Pablo Iglesias au Parlement espagnol à Madrid le 3 décembre 2019. | Pierre-Philippe Marcou / AFP
Irene Montero et Pablo Iglesias au Parlement espagnol à Madrid le 3 décembre 2019. | Pierre-Philippe Marcou / AFP

Égalité. Inclusion. Écologie. Ils auraient pu relever de grands défis de notre époque. «Podemos avait la pensée sociale et le renouveau générationnel nécessaires. Nous ne l'avons pas fait.» Ariel Jerez est sévère avec le parti qu'il a contribué à fonder en 2014. Dans le sillage du mouvement des Indignés, en Espagne, un groupe de jeunes intellectuel·les hyper-connecté·es avait capté la soif de justice sociale en promettant de changer le système, faire de la politique autrement et rendre le pouvoir aux citoyen·nes. Six ans plus tard, Podemos a chamboulé le paysage politique du pays. Il vient d'entrer au gouvernement et fait infléchir la politique des socialistes vers la gauche. Mais que reste-t-il de l'esprit des Indignés?

Politiquement, ce parti de gauche radicale a accompli un exploit. Il a placé cinq ministres issus de ses rangs parmi les vingt-deux du gouvernement de coalition, mené par le socialiste Pedro Sánchez depuis janvier. «Les communistes, avec Izquierdas Unidas, [grandes formations à la gauche du socialisme avant 2014, ndlr] essayaient de faire la même chose depuis des dizaines d'années. Ils n'y sont jamais parvenus», rappelle Jaime Ferri Durá, directeur du département de Sciences politiques à l'université Complutense de Madrid. «Podemos l'a fait en, quoi? Cinq? Six ans?» Pablo Iglesias, qui règne en monarque absolu sur le parti, est aujourd'hui deuxième vice-président du gouvernement, ministre des Droits sociaux et de l'Agenda 2030.

Le parti devait tenir son troisième congrès, Vistalegre 3, le 21 mars prochain, mais ce dernier a été annulé en raison de la pandémie de coronavirus. L'occasion néanmoins de faire le bilan.

Le long chemin jusqu'au sommet de l'État

Car le chemin a été long tortueux pour en arriver là. Les élections générales du 10 novembre dernier avaient été convoquées face au blocage généré par les résultats des précédentes élections, en avril 2019. Podemos exigeait d'entrer au gouvernement, Pedro Sánchez, leader du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), ne voulait pas. Les résultats du scrutin rendaient pourtant leurs voix indispensables pour que le socialiste soit investi. Aucun accord n'avait été trouvé. Podemos s'était abstenu.

Et ce n'était pas la première fois que les troupes de Pablo Iglesias refusaient l'investiture au leader socialiste. Après les élections générales de 2015, déjà, elles avaient voté contre la proposition du PSOE, qui présentait un gouvernement de coalition avec le parti de centre droit Ciudadanos. Là encore, le blocage avait forcé les Espagnol·es à reprendre le chemin des urnes, en 2016.

Depuis le 20 décembre 2015, impossible pour les socialistes de former un gouvernement sans accord de Podemos. Ce jour-là, la formation de gauche radicale fait une entrée fracassante au Congrès des députés. Soixante-neuf sièges sur 350.

Avec le jeune parti Ciudadanos, quarante élu·es, ils font voler en éclats le bipartisme qui était la règle jusque-là. Podemos n'a alors même pas encore soufflé sa deuxième bougie.

Né en janvier 2014, le parti crée la surprise aux élections européennes, la même année. Avec des moyens très limités, il rafle plus d'un million de votes et envoie cinq députés européens à Strasbourg. Podemos devient l'un des phénomènes politiques du moment et explose dans les urnes.

Le parti des Indignés

Son mythe fondateur? Le mouvement du 15-M, pour «15 de mayo» (15 mai), aussi appelé mouvement de «los Indignados» (les Indignés). En 2011, la crise économique qui a éclaté trois ans plus tôt met l'Espagne sous tension. Plus de 40% de chômage chez les jeunes, explosion des expulsions de logements et de la précarité... Le 15 mai 2011, à l'occasion d'une énième manifestation contre l'austérité, certains décident d'occuper l'immense place de la Puerta del Sol, au centre de Madrid, le temps d'une nuit, puis deux, puis bien d'autres. Ils accusent le bipartisme, la corruption et les banques de leur confisquer la parole et de provoquer leur précarité. Ils demandent une démocratie plus participative et un système plus juste. Ils ont inspiré Nuits debout, en France.

«Le noyau fondateur de Podemos était un groupe d'universitaires de la faculté de Sciences politiques de l'université Complutense», explique Manuel Álvarez Tardío. Professeur d'histoire à l'université Juan Carlos de Madrid, il a mené une équipe de recherche de huit personnes pour écrire un livre retraçant l'histoire de Podemos, des origines à l'été 2019: «Podemos, cuando lo nuevo se hace viejo» (Podemos, quand la nouveauté se fait vieille, non traduit). «Certains participent au mouvement du 15-M. Ils comprennent que c'est une opportunité pour construire une alternative politique. Au début, ils se présentent comme une organisation politique différente, radicalement nouvelle, structurée de façon horizontale.»

Les idéalistes de Valsaín

Cette histoire est aussi celle d'une bande de potes de l'université Complutense, jeunes profs pour la plupart. De gauche, ces intellos rêvent de changer le monde et, sans le savoir, jettent les bases d'un parti qui entrera dans l'histoire. Ariel Jerez fait partie du groupe. «On travaillait ensemble à la fac de Sciences politiques, particulièrement dans l'Académie critique, que l'on partageait avec [Juan Carlos] Monedero, Pablo [Iglesias], Iñigo [Errejón] et Carolina [Bescansa]», se souvient-il. Avec Luís Alegre, ces quatre noms sont ceux des cinq principaux leaders du parti à sa fondation.

Le week-end, tout le groupe se retrouve à Valsaín, commune rurale, non loin de Madrid, où Jerez a une maison. Ses membres discutent politique et refont le monde, attablés dans le restaurant argentin L'Auberge de l'oncle Pepe («El mesón del tío Pepe», en espagnol). L'hiver, Ariel Jerez part au ski avec Pablo Iglesias et Iñigo Errejón, deux amis inséparables à l'époque.

«Quand Iglesias réalise qu'ils ne vont pas dépasser le PSOE, il impose sa propre stratégie: collaborer avec.»
Manuel Álvarez Tardío, professeur d'histoire à l'université Juan Carlos de Madrid

À leurs débuts, «ils ont un discours post-marxiste et populiste. Ils sont contre le système de libre-échange internationalisé et contre la propriété privée, explique Manuel Álvarez Tardío. Ils entendent dépasser la démocratie représentative pour instaurer une “vraie” démocratie. Ils sont anticapitalistes dans le sens ou, pour eux, la démocratie doit être un moyen de construire une société plus égalitaire».

Critique infatigable des «élites» politiques, médiatiques et économiques, qu'Iglesias surnomme «la casta» (la caste). L'expression sera reprise par Jean-Luc Mélenchon.

Les succès électoraux s'enchaînent. Ariel Jerez y croit. «Il y avait ce sentiment qu'on pouvait ouvrir une dynamique de changement que le système établi empêchait jusque-là.» Leur rêve: surpasser le PSOE pour devenir le centre de gravité de la gauche... Mais le miracle n'aura jamais lieu.

«Quand Iglesias réalise qu'ils ne vont pas dépasser le PSOE, il impose sa propre stratégie: collaborer avec le PSOE», développe l'auteur du livre sur l'histoire du parti.

Pablo Iglesias à la manœuvre pour le contrôle du parti

Car Pablo Iglesias prend peu à peu le contrôle. Il évince ses concurrent·es un·e à un·e et s'assure de la loyauté de ses troupes. Le parti recrute de très jeunes personnes avec lesquelles collaborer, sans expérience, qui ont peu de valeur politique, mais sont malléables. Les congrès de Podemos sont l'occasion de règlements de comptes sanglants, dont les résultats «sont contrôlés de A à Z», selon Manuel Álvarez Tardío. «Lors du processus d'institutionnalisation du parti, nous avons vu comme les règles du jeu changeaient de façon calculée et éhontée», confirme Ariel Jerez.

En interne, la pluralité déclenche des conflits. Les «errejonistes» soutiennent Iñigo Errejón, son discours modéré et sa volonté de négocier avec le PSOE. Les «pablistes», de leur côté, appuient Iglesias et son discours radical, qui prône une opposition frontale aux socialistes. Le différend se règle devant les militant·es, au congrès de Vistalegre 2, en 2017. Cette date marque la prise de contrôle définitive de Podemos par son leader actuel. «Nous avons donné le spectacle d'une instrumentalisation des tensions internes dans les médias de façon irresponsable, avec un politique de fuite sauvage [...]. Le défi d'Iñigo était peut-être maladroit, mais décapiter quelqu'un comme Caroline…», regrette celui qui partageait jadis leurs discussions sans fin.

«Ils ont privilégié une logique de contrôle, guidée par la perspective de disputer les prochaines élections.»
Ariel Jerez, cofondateur de Podemos

Chacun joue sa partition. Une feuille de route de Carolina Bescansa pour renverser Iglesias et mettre Errejón sur le trône, devenant son numéro deux, avait été dévoilée par la presse, en 2018.

Podemos n'est plus un groupe de potes qui parlent politique à L'Auberge de l'oncle Pepe. C'est une grosse machine qui concentre beaucoup de pouvoir et a des élu·es au Parlement. Entre 2016 et 2017, Ariel Jerez est assesseur en matière de politique agricole pour sa formation au Congrès des députés. «Nous étions entre soixante et quatre-vingts dans l'équipe. Mais les décisions étaient prises par un groupe de six personnes. C'était impossible pour elles d'assimiler l'agenda produit par un parti qui a des relais sur tout le territoire! Nous avions les moyens, le personnel et les idées pour développer un travail beaucoup plus large. Mais ils ont privilégié une logique de contrôle, guidée par la perspective de disputer les prochaines élections.»

«Il voulait changer le système. C'est le système qui l'a changé»

Les manœuvres du maître de Podemos affaiblissent le parti. Mais elles renforcent son pouvoir et son prestige. Peu à peu, le parti né du 15-M rentre dans le rang: «Ils abandonnent l'idée d'être un “mouvement” pour se transformer en un parti classique», analyse l'universitaire qui a retracé l'histoire de la formation. «Les bases idéologiques se font peu à peu plus flexibles. Ils mettent de côté leurs propositions les plus radicales et abandonnent l'idée de dépasser la démocratie actuelle et le libre-échange. Ils veulent maintenant les changer ou les déborder par des politiques au jour le jour

Pablo Iglesias lui-même parie sur la collaboration avec le PSOE, après avoir si longtemps rejeté cette option. «Il est sûr, à présent, qu'il ne rencontrera pas de voix critiques dans le parti, car il a déjà renforcé son pouvoir au sein de Podemos.»

Des cinq dirigeant·es du début, il n'en reste plus qu'un. «Au niveau des petits calculs égoïstes, je n'ai pas vu de différence entre la gauche et la droite, regrette Ariel Jerez. Pour moi, il devrait y en avoir une. Est-ce un problème de nature humaine?» Dans un article d'opinion du 10 mai dernier, un journaliste du quotidien El País écrivait: «Iglesias était parti pour changer le système. C'est le système qui l'a changé. Il l'a transformé en bureaucrate de “la caste”.»

Peut-être. Mais pour le directeur du département de Sciences politiques de Complutense, témoin privilégié de cette aventure, «le 15-M a débouché sur un parti qui a permis de participer politiquement. D'autres formations, restées à la marge, développent des réflexions très intéressantes. Mais leurs idées n'ont pas autant d'impact sur la société».

Newsletters

Orbán, l'opportuniste qui s'appuie sur le coronavirus à des fins politiques

Orbán, l'opportuniste qui s'appuie sur le coronavirus à des fins politiques

Le dirigeant hongrois se sert de la pandémie pour asseoir son pouvoir sur la Hongrie et parie sur sa gestion de crise comme tremplin vers une réélection en 2022.

En parlant de «virus chinois», Trump tente de faire oublier sa gestion catastrophique de l'épidémie

En parlant de «virus chinois», Trump tente de faire oublier sa gestion catastrophique de l'épidémie

En suscitant la polémique, le président américain se place en position de critiquer les personnes qui préfèrent parler de terminologie plutôt que de faire la guerre au coronavirus.

De l'impact de la chute du prix du pétrole sur la crise du Covid-19

De l'impact de la chute du prix du pétrole sur la crise du Covid-19

Pour les pays dépendants de l'exportation d'hydrocarbures, la lutte contre le coronavirus risque d'être encore plus difficile.

Newsletters