Culture

Arte, les séries pour rajeunir l'audience

Pierre Langlais, mis à jour le 20.03.2010 à 8 h 16

La chaîne franco-germanique, jusqu'alors spécialiste du documentaire et des unitaires, se lance dans la grande bataille sérielle avec des projets prometteurs.

Impossible de les rater. Dans les grandes gares, dans le RER, dans la presse, sur le Net, ils sont partout. Depuis la semaine dernière, Les Invincibles sont sur Arte. Si cette sympathique série, adaptée d'un format québécois, avait été diffusée sur France Télévisions ou Canal+, on n'en aurait pas fait autant. Seulement voilà, Les Invincibles marquent le grand lancement d'une nouvelle ère pour Arte, celle où la chaîne s'essaye aux séries télé. Avec pas moins de sept projets en cours de production (à un stade plus ou moins avancé, voir à la fin de cet article), la chaîne montre ses muscles, financièrement maigrelets, mais peu importe: chez Arte, semble-t-il, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées.

«Quand je suis arrivé chez Arte il y a sept ans, j'ai commencé à parler de séries, explique François Sauvagnargues, directeur de la fiction de la chaîne. A l'époque, les séries américaines n'avaient pas encore l'impact qu'elles ont aujourd'hui. Ça m'a pris un temps fou de convaincre la direction de trouver une case... » Voilà donc Arte avec une «case» pour les séries maisons, après avoir déjà proposé quelques productions étrangères, notamment la canadienne ReGenesis, et en seconde diffusion Les Tudors. Une case timide puisque, pourtant grand public, les Invincibles ont atterri à 22h25 le mardi soir.

Les Invincibles - Episode 2

Le choix d'une telle série pour lancer Arte dans le grand bain feuilletonnant n'est pas innocent: les héros des Invincibles ont trente ans à peine, déconnent, rigolent, boivent et fument... pas exactement un portrait robot du téléspectateur lambda de la chaîne. «Lancer une série comme Les Invincibles, c'est un risque, car notre public est plutôt soixantenaire, et il préfère les unitaires», reconnaît François Sauvagnargues, qui poursuit, "notre but, c'est de toucher un nouveau public.» Il faut faire du «segmentant, mais suffisamment transgénérationnel», explique-t-il. Autrement dit: plaire aux jeunes sans déplaire aux vieux. Les Invincibles ont jusqu'ici conquis les premiers, mais pas les seconds, ce qui était à craindre. Pas de quoi jeter les armes. «Notre mission, c'est la création, insiste François Sauvagnargues. Si nous n'avions pas pris ce virage, nous serions resté sur le bord de la route.»

Vampires dans le désert

Une route sans doute sacrément pentue. Il va en effet falloir du temps pour «casser l'image de la chaîne, qui souffre d'une certaine austérité», avoue Sauvagnargues, qui analyse, «il faut que nous allions plus vers le plaisir intelligent et moins vers la prise de tête.» La solution? «Faire autre chose que les autres chaînes, éviter la facilité, refuser le polar, les séries médicales, bref tout ce qu'on voit partout ailleurs. La ligne éditoriale d'Arte, ce n'est pas la mollesse, le consensus et le politiquement correct.»

Autant le dire, avec Les Invincibles, le démarrage se fait en douceur, «fraichement, légèrement», mais après, on devrait voir ce qu'on devrait voir. Pour 2010, ce sera Fortunes, là aussi une comédie, mais dont les héros sont des fils d'immigrés (le téléfilm pilote, très réussi, a été diffusé fin 2008). Viendra ensuite Xanadu, une série dans le milieu du... porno. «Nous voulons aller vers les univers les plus décalés et inattendus possible: le X, les vampires, l'église, la mythologie, etc.», explique François Sauvagnargues.

Après avoir fait monter la sauce de Fortunes pendant plus de deux ans, Arte entretient l'appétit de la presse avec de jolies bandes annonces pour Oasis, un projet qui surfe sur la vague vampirique et qui se déroule... aux Emirats Arabes Unis. Annoncé il y a déjà plus d'un an, on pourrait en voir les premières images en... 2012. «Je ronge mon frein, admet François Sauvagnargues. Nous sommes tributaire des contraintes et du rythme français, qui n'a rien à voir avec celui des Américains. Ça ne change rien au fait que, tout ce que j'ai dans mes cartons, je veux le faire... mais il se pourrait que je sois obligé d'abandonner certains projets.» La lenteur des partenaires allemands, «coincés dans des plans inflexibles de cinq ans» ne fait rien pour faciliter la manœuvre. La France et l'Allemagne sont les championnes de l'unitaire, les pousser simultanément dans l'ère des séries n'est pas une sinécure.

L'atout Canal+

Avec un tout petit budget fiction (8 millions d'euros par an, cinq fois moins que Canal+ et vingt fois moins que TF1), Arte va devoir jouer collectif. «On demande plus d'argent à la chaîne, mais la redevance n'est pas prête d'augmenter, nous allons donc devoir faire avec ce qu'on nous donne, explique François Sauvagnargues, fataliste. Il faut donc développer les coproductions, multiplier les sources de financement. Arte est par définition une chaîne internationale...»

En France, le meilleur allié d'Arte pourrait bien être sa voisine Canal+, dont les choix éditoriaux en matière de séries semblent avoir été une source d'inspiration (on pense notamment à la Nouvelle Trilogie, rendue célèbre par Hard, une fiction dans le milieu du... porno). «Nos lignes éditoriales se rejoignent sur certains points», admet François Sauvagnargues, qui refuse pour autant de parler de concurrence. «Nous sommes plutôt dans un combat commun, pour faire en sorte que la fiction française fasse de meilleurs scores, s'exporte mieux, suive les modèles britanniques ou scandinaves», poursuit-il. Pour le moment, Canal+ «refuse de partager ses séries», mais s'est associée avec Arte sur les mini-séries L'Ecole du pouvoir l'an passé, Carlos (le terroriste) cette année, et Homeland, sur le conflit israélo-palestinien, en collaboration également avec la BBC.

Combien des projets d'Arte verront concrètement le jour? Au mieux, deux par an, et les noms des heureux élus pourraient bien changer. «Nous nous donnons deux ou trois ans», conclut François Sauvagnargues. Deux ou trois ans pour voir si le public de la chaîne parvient à s'adapter aux séries, et pour voir si un nouveau public ose zapper sur la désormais plus-si-austère Arte.

Pierre Langlais

Image de une: Téléviseur / Flickr CC dailyinvention

Les séries d'Arte:

Les Invincibles
Adapté d'un format québécois, l'histoire de quatre trentenaires Strasbourgeois (la patte Arte), qui décident de plaquer les compagnes et de vivre une seconde jeunesse. Evidemment, ça ne va pas se passer comme prévu.
Etat: Deux saisons de huit épisodes ont été tournées. Une troisième est en projet, si les audiences suivent.
Diffusion: Tous mes mardis soirs à 22h25.

Fortunes
Le quotidien d'une bande de potes fils d'immigrés, qui tentent de lancer leur business. Le pilote de la série, entre comédie et romance, a été diffusé fin 2008.
Etat: Une saison de huit épisodes tournée par Stéphane Meunier (Les yeux dans les Bleus). Plus à venir en cas de succès.
Diffusion: Fin 2010.

Xanadu
L'histoire d'une famille de producteur porno.
Etat: Le tournage commence ces jours-ci du côté de Strasbourg.
Diffusion: Vraisemblablement début 2011.

Ministères
La vie de deux prêtres et cinq séminaristes dans un couvent de capucins, en dernière année de séminaire - sujet inédit, qui ne sera semble-t-il pas traité sous un angle mystérieux type Nom de la Rose, mais du côté humain.
Etat: En écriture.
Diffusion: Vraisemblablement fin 2011.

Le grand jeu
«Entre X-Files et Indiana Jones», la quête d'un groupe d'aventuriers à la recherche d'un passage vers un monde souterrain. Xavier Durringer est à la baguette.
Etat: En écriture.
Diffusion: Inconnue.

Oasis
Une histoire de vampires quelque part à Dubaï...
Etat: En écriture.
Diffusion: Inconnue.

L'Odyssée
L'Odyssée d'Homère vue depuis Ithaque, où Télémaque, Pénélope et quelques autres attendent le retour d'Ulysse. Produit par Making Prod, déjà à l'origine des Invincibles.
Etat: En écriture.
Diffusion: Inconnue.

Pierre Langlais
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