Santé / Monde

Rien ne sera plus jamais comme avant

Temps de lecture : 6 min

Avec le coronavirus, l'avenir pourrait arriver plus vite que prévu.

Nos modes de vie pourraient être durablement transformés par la pandémie de coronavirus. | Omer Rana via Unsplash 
Nos modes de vie pourraient être durablement transformés par la pandémie de coronavirus. | Omer Rana via Unsplash 

Il y a quelques années, j'avais interviewé Tyler Morse, le promoteur en charge de la transformation en hôtel du Terminal 5 de l'aéroport international John-F.-Kennedy, à New York. Il m'avait expliqué que les activités de cet établissement, à l'origine conçu par l'architecte Eero Saarinen, seraient largement invisibles aux yeux des voyageurs venus passer un moment à siroter des cocktails dans l'atrium central. Pourquoi? Parce que son véritable poumon économique était son centre de conférences: une zone souterraine de bureaux et de salles de réception. «Une grosse partie de l'activité hôtelière aéroportuaire se joue dans la réunion de 12 à 15 personnes», avait ajouté Morse. «Les gens atterrissent, se rencontrent et repartent.» Pour cela, pas besoin de ville, juste d'un aéroport et d'une salle de conférences. Le monde des affaires avait déjà pris ses habitudes dans les hubs de Dallas ou de Chicago; dans son hôtel, les cadres américain·es allaient pouvoir retrouver leurs partenaires d'Europe, du Moyen-Orient ou d'Afrique. Avant de reprendre l'avion pour rentrer à la maison.

La chose pourrait sembler complètement folle, mais c'est ainsi que va la vie dans le monde des entreprises. Pour celles faisant principalement commerce d'idées, moult études ont montré que le fait de se trouver à un même endroit était extrêmement avantageux. Les économistes parlent d'«effet d'agglomération», raison pour laquelle tant d'entreprises s'entassent dans la Silicon Valley, malgré les dépenses engagées.

Le 12 mars, lorsqu'on apprenait qu'une unique réunion entre grosses légumes de la biotech dans un hôtel de Boston était à l'origine de 77 des 95 cas de Covid-19 consignés dans le Massachusetts, j'ai pensé à Morse. À toutes ces réunions dont la nécessité ne saute pas vraiment aux yeux. Si notre avenir proche ressemble à ce qui se passe actuellement en Italie, où tout a été fermé à l'exception des commerces alimentaires et des pharmacies, alors c'est une rupture exceptionnelle d'avec la normalité qui nous attend.

Pratiquement toutes les activités impliquant ou facilitant les interactions humaines physiques semblent en pleine débâcle, l'épidémie de coronavirus calmant la bougeotte des Américain·es. La NBA, la NHL et la MLB ont toutes suspendu leurs saisons. À Austin, les festivals South by Southwest ont été annulés, avec un tiers du personnel licencié. Selon Amtrak, les réservations ont diminué de 50% et les annulations ont bondi de 300% ; son PDG demande aux travailleurs et travailleuses de prendre des jours de congés sans solde. À San Francisco, les hôtels sont vides de 70 à 80%. À New York, au soir du 12 mars, les lumières de Broadway se sont éteintes. Sur le plan du transport aérien, les PDG de Southwest et de JetBlue ont tous les deux comparé l'impact du Covid-19 aux attentats du 11 septembre 2001. (Des déclarations antérieures à la décision de Donald Trump d’interdire les vols en provenance d'Europe). Les universités, en train de vider leurs campus, n'avaient encore jamais autant déployé l'enseignement à distance. Dans le secteur tertiaire, des entreprises comme Amazon, Apple et le New York Times (et Slate!) ont demandé à leurs employés de travailler de chez eux jusqu'à nouvel ordre.

Mais que se passera-t-il après le coronavirus?

Une réévaluation de notre mode de fonctionnement

À bien des égards, voici la réponse: le train-train quotidien. La pandémie fera des morts, garrottera les économies et sabordera les habitudes, mais elle passera. Les Américain·es ne vont pas arrêter d'aller à des matchs de basket. Ni de partir en vacances. Ils continueront les réunions professionnelles. Jusqu'à présent, aucune technologie décentralisée –ni les télégrammes, ni les téléphones, ni la télévision, ni internet– n'a pu étancher la soif humaine de contact, malgré toutes les prédictions contraires des technologues.

Il y a cependant de réelles raisons de penser que les choses ne reviendront pas à la normale de la semaine dernière. De petites perturbations créent de petits changements sociaux; les grosses changent la vie pour de bon. Le procès O.J. Simpson a contribué à faire chuter les audiences des feuilletons diffusés à la télévision en journée. En 1980, à New York, la grève des transports en commun pourrait avoir été à l'origine de nombreuses évolutions à long terme dans la ville –installation de pistes cyclables et de couloirs de bus, mise en place de navettes en minibus pour les quartiers mal desservis et femmes allant travailler en baskets. En 1918, la pandémie de grippe a permis le développement des systèmes de santé en Europe.

Les infrastructures pourraient ne plus être en place pour nous permettre de continuer nos activités comme en 2019.

Ici et maintenant, la question ne se pose peut-être d'ailleurs pas en termes de préférences. Rien ne dit que South by Southwest, par exemple, soit encore vivant l'année prochaine. Ni que le secteur des croisières survive –Princess et Viking ont désormais suspendu toutes leurs activités et d'autres compagnies vont certainement suivre. Ni que les transports publics ne fassent pas faillite sans l'assistance du gouvernement fédéral. Les infrastructures pourraient ne plus être en place pour nous permettre de continuer nos activités comme en 2019.

Mais même avec l'aide fédérale aux secteurs et aux travailleurs les plus durement touchés, les institutions pourraient en venir à apprécier la nouvelle et plus distanciée normalité –d'autant plus si cela confirme des tendances d'ores et déjà à l'œuvre. Les campagnes électorales pourraient se faire avec moins de rassemblements et d'événements en direct, tandis que les entreprises pourraient recourir davantage au télétravail et s'installer dans des locaux plus petits. Les congés maladie pourraient devenir un droit national –un programme que défendent les Démocrates. Les entreprises pourraient revoir ce qu'elles estiment être un voyage réellement essentiel pour leur business. Peut-être allons nous concevoir des chaînes d'approvisionnement locales plus résilientes. «Cela va non seulement changer toute la structure des activités en Chine, mais aussi tout le réseau global qui relie la Chine au reste du monde», expliquait au Washington Post un spécialiste de l'économie chinoise, en ajoutant que les perturbations liées au coronavirus pourraient pousser les entreprises étrangères à se «découpler» de la Chine.

Tout cela n'aura aucun rapport avec la santé publique. Ces changements seront plutôt la conséquence d'une totale réévaluation de notre mode de fonctionnement, un processus qui ne date pas de cette épidémie.

Moins de concerts, plus de jeux vidéo

De même, les gens pourraient adopter durablement ce qui perturbe aujourd'hui leur quotidien: davantage de livraisons, moins de visites aux supermarchés. Davantage de cuisine chez soi, moins de repas au restaurant. Davantage de trajets automobiles en solitaire –ou, si on veut être optimiste, de trajets en vélo– et moins de dépendance vis-à-vis d'Uber et des transports en commun. On fera sa psychothérapie, son yoga et ses consultations médicales ligne. Davantage de jeux vidéo, moins de spectacles. La déchirure du tissu social pourrait ne jamais être réparée.

Ces changements vont dans la même direction: ne plus être ensemble, que ce soit dans des réunions d’exécutifs multinationaux, des concerts ou au bar du coin. Tous indiquent des modes de travail et de vie où nous voyageons beaucoup moins qu'aujourd'hui. Peut-être qu'il n'y aura que le yoga virtuel pour tirer son épingle du jeu. Espérons.

En Chine, à tout le moins, la catastrophe sanitaire a eu un bon côté: selon la Nasa, la pollution au dioxyde d'azote (celle des voitures, camions, usines et centrales électriques) a diminué de 30% dans l'est de la Chine, région fortement industrialisée. Que quelque chose de similaire soit sur le point de se produire aux États-Unis semble inévitable, tant les transports constituent notre principale source d'émissions de gaz à effet de serre. Pendant au moins quelques semaines, nous vivrons dans un de nos futurs possibles. Un monde plus vert, plus solitaire, avec davantage de jeux vidéo.

L'adaptation au changement climatique a toujours reposé sur deux scénarios divergents. Dans le premier, nos vies continuent comme de rien et se fient à des technologies –véhicules électriques, séquestration du carbone, stockage sur batterie– pour régler les derniers détails et empêcher un réchauffement catastrophique.

Dans l'autre, un coût plus élevé des déplacements en viendra à réduire les kilomètres parcourus et poussera la société à faire des sacrifices. Des transporteurs internationaux, comme Maersk, se sont ainsi adaptés à la Grande Récession en mettant en place la «vapeur lente» –un acheminement des marchandises plus lent et à moindre coût pour économiser du carburant. À notre échelle, des taxes sur les transports pourraient nous inciter à vivre plus près les uns des autres et utiliser des véhicules plus petits. Ou alors continuer ce que nous commençons à faire aujourd'hui: arrêter les déplacements, les interactions sociales et les conférences à l'hôtel de l'aéroport.

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