Égalités / Culture

La série «Parasite» va-t-elle rendre l'Asie invisible?

Temps de lecture : 4 min

C'est l'acteur Mark Ruffalo qui devrait récupérer le rôle principal de l'adaptation télévisée du film de Bong Joon-ho. Un remake qui pourrait bien être très blanc.

L'équipe du film «Parasite» autour de Bong Joon-ho lors d'une conférence de presse donnée à Séoul le 19 février 2020. | Jung Yeon-je / AFP
L'équipe du film «Parasite» autour de Bong Joon-ho lors d'une conférence de presse donnée à Séoul le 19 février 2020. | Jung Yeon-je / AFP

Aux dernières nouvelles, c'est Mark Ruffalo qui devrait tenir le rôle principal de la série HBO adaptée du Parasite de Bong Joon-ho, premier film en langue étrangère à obtenir l'Oscar du meilleur film, et accessoirement Palme d'Or lors du dernier festival de Cannes. Malgré tout le bien qu'on pense de l'acteur de Dark waters, il ne s'agit pas vraiment d'une bonne nouvelle en termes de représentations, écrit la journaliste du Washington Post Marian Liu.

Le triomphe international de Parasite laissait en effet entrevoir des jours meilleurs pour les artistes asiatiques ou d'origine asiatique, trop souvent relégué·es au second plan, ou condamné·es à se contenter de rôles ultra stéréotypés (l'asiatique de service est généralement une jeune fille effacée ou un nerd inadapté). Pour Nancy Wang Yuen, sociologue et autrice de l'essai Reel Inequality: Hollywood Actors and Racism, si «Parasite a permis de mettre en lumière le talent asiatique, devant et derrière la caméra», le fait que la version américaine soit apparemment caucasienne représente un recul par rapport aux gigantesques attentes suscitées par le film au niveau de la visibilité des interprètes et technicien·nes asiatiques.

D'après les statistiques, établies par Nancy Wang Yuen sur la saison 2015-2016, 74% des shows disponibles sur les chaînes câblées ne contenaient aucun personnage asiatique, le chiffre étant de 60% sur l'ensemble des plateformes. Autre chiffre édifiant: dans 87% des programmes incluant des acteurs ou actrices asiatiques, il n'était possible de les voir que pendant moins d'un demi-épisode.

Yuen explique que «s'il n'y avait pas autant de problèmes de représentation aux États-Unis», le choix de Mark Ruffalo ne serait pas aussi gênant. «Le souci vient du fait qu'actuellement, les remakes américains sont systématiquement blancs, alors que les USA sont une société multi-culturelle. Cela renforce l'idée que l'Amérique et Hollywood sont blanches, ce qui contribue à renforcer le sentiment d'exclusion des personnes de couleur.»

Parmi les films sortis ces vingt dernières années et inspirés de films venus d'Asie, on peut par exemple citer le remake d'Old Boy par Spike Lee (avec Josh Brolin en lieu et place de Min-sik Choi), ou encore celui de My Sassy Girl par Yann Samuell (où Elisha Cuthbert reprenait le rôle de Jeon Ji-hyeon), qui étaient effectivement dépourvus de personnages d'origine asiatique.

On a également assisté à quelques cas de whitewashing (lorsque des personnages asiatiques sont incarnés par des interprètes blanc·hes), l'exemple le plus célèbre étant celui d'Emma Stone dans Welcome Back de Cameron Crowe. L'actrice a présenté de sincères excuses après avoir réalisé un peu tard qu'elle n'aurait peut-être pas dû accepter le rôle d'une femme 25% hawaïenne et 25% chinoise. Ni le réalisateur ni les responsables du casting n'ont daigné reconnaître leur erreur.

En 2016, William Yu créait le hashtag #starringJohnCho, permettant de rendre populaires une série d'affiches retouchées dans lesquelles l'acteur américain d'origine sud-coréenne, vu dans l'excellente trilogie Harold & Kumar ou encore dans le thriller cybernétique Searching: portée disparue, se voyait attribuer des rôles confiés à des acteurs blancs. Une campagne tellement virale qu'elle a atteint le milliard d'impressions sur Twitter et a finalement valu à son auteur de pouvoir l'adapter sous forme d'exposition dans une galerie new-yorkaise.

«Comme rien ne s'est jamais monté sur la base d'acteurs et d'actrices d'origine asiatique, personne n'a envie de leur faire confiance pour les futurs projets», résume Yu. «Grâce à Parasite, le monde entier a pu voir triompher aux Oscars un film en langue étrangère, avec un casting sans star hollywoodienne, le tout situé dans une société non occidentale. Ça a créé pas mal d'espoir: peut-être que des films différents, avec des visages différents, allaient enfin pouvoir connaître un rayonnement international et toucher un public qui ne ressemble pas à ses personnages principaux.»

Blancs mais rarement populaires

Mais l'annonce d'un casting potentiellement très blanc a peut-être déjà réduit une partie des espérances: «En fait, on n'en est peut-être pas encore là», affirme William Yu. Pourtant, les remakes américains de films asiatiques ont rarement été des succès, malgré leurs castings façon cachet d'aspirine. Seuls Martin Scorsese et ses Infiltrés, potable remake bostonien du hongkongais Infernal Affairs (signé par Alan Mak et Wai Keung Lau), ont rencontré leur public... et gagné quatre Oscars, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Il y a tout de même des raisons d'espérer que la série Parasite soit moins américano-centrée que les projets sus-cités, qui avaient soigneusement fait disparaître toute trace d'identité asiatique: Bong Joon-ho travaillant lui-même sur le projet, il est probable et souhaitable que le réalisateur sud-coréen ne vende pas totalement son âme au diable hollywoodien.

En outre, des succès récents (celui de L'Adieu de Lulu Wang, et surtout celui de Crazy Rich Asians) prouvent que les mentalités sont possiblement en train de changer, même si les avancées sont plus que lentes. Aux États-Unis, le nombre de réalisateurs et réalisatrices d'origine asiatique reste en revanche très bas (3,4%), et c'est encore pire chez les scénaristes (2,8%). Soit dit en passant, la France n'a aucune leçon à donner sur le sujet...

On peut donc comprendre qu'un projet comme la série Parasite soit aussi observé et attendu, non seulement par les cinéphiles et sériephiles du monde entier, mais aussi et surtout par celles et ceux qui espèrent voir l'Asie gagner enfin en visibilité.

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