Parents & enfants / Société

Parler des premières règles à sa fille en tenant compte de son (jeune) âge

Temps de lecture : 10 min

Dans les discours des parents, elles ne signent pas l'entrée dans le monde des femmes ni dans la sexualité. Et pas seulement en raison de la jeunesse des (pré-)ados menstruées.

«Les jeunes personnes ont bien compris qu'il y avait quelque chose du ressort de la sexualité, mais elles ont très rarement de la maturité sur ce sujet-là», constate Élise Thiébaut, autrice d'un ouvrage à destination des jeunes. | kevin laminto via Unsplash
«Les jeunes personnes ont bien compris qu'il y avait quelque chose du ressort de la sexualité, mais elles ont très rarement de la maturité sur ce sujet-là», constate Élise Thiébaut, autrice d'un ouvrage à destination des jeunes. | kevin laminto via Unsplash

«J'étais un peu contente de devenir une femme, retrace Maïwenn*, 14 ans, dont la ménarche a eu lieu pendant les grandes vacances de CM2, alors qu'elle avait 10 ans. Je pense que je les ai eues vraiment jeune mais j'avais l'impression, quand j'avais mes règles, d'être un peu plus grande, que ça me grandissait.» Même discours chez sa cadette, Soazig*, 13 ans: la transformation n'est pas que physique mais «peut-être à l'intérieur de nous, pour la maturité; on change un peu et on grandit et tout».

Bien qu'encore trop souvent perçues comme un signe de honte ou de souillure (le sang menstruel doit être caché), les règles marquent aussi dans les esprits la maturité (on deviendrait grande en les ayant), la fécondité (en raison de leur lien avec la procréation), laquelle renvoie aussi à la féminité, indique la maîtresse de conférences en sociologie Aurélia Mardon, qui a longuement travaillé sur les menstrues.

«C'est un événement marquant, pour les jeunes filles et les parents, car il signe l'entrée dans quelque chose, la féminité, la maturité…» Au point que certaines jeunes ne disent pas immédiatement à leurs parents qu'elles sont désormais réglées parce qu'elles ont envie d'être encore traitées «un peu comme des enfants» et non des femmes en transformation, dont les vêtements, les sorties ou les fréquentations dans l'espace public subiraient, de fait, un contrôle parental renforcé.

C'est une autre ambivalence des menstruations. Malgré les caractéristiques qui leur sont associées et en font, dans l'imaginaire, un repère de la vie d'une femme voire une sorte de ticket d'entrée dans le monde des femmes et donc des adultes, celles-ci arrivent tôt, bien avant que la fécondité et même la sexualité n'intéressent les jeunes filles. En 2010, l'âge médian au premier rapport sexuel était de 17,6 ans pour les filles, selon l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé.

Soazig est réglée depuis ses 12 ans, et ça lui semblait tard. Cette sensation de décalage (par rapport à sa sœur mais aussi ses copines) est commune. Si, en 2014, d'après une enquête de Santé publique France mené auprès de collégiennes, 50% des adolescentes ont leurs premières règles avant 12,2 ans, chez les filles qui jugent le développement de leur corps un peu ou très en retard, l'âge médian de la ménarche est de 12,7 ans. Soazig sait désormais qu'elle n'était pas à la traîne, que c'était «normal»: «Il y a pas longtemps, on a fait un cours sur tout ça et on nous a dit la moyenne d'âge.» En classe de troisième, 95,5% des collégiennes déclarent avoir déjà eu leurs règles.

Norme informative

Cela n'empêche pas les parents d'aborder le sujet de la puberté et de cette transition vers l'âge adulte avec leurs jeunes enfants. Au contraire. La socio-anthropologue Virginie Vinel a mené des recherches avec Nicoletta Diasio auprès de jeunes de 9 à 14 ans et de leurs parents sur l'avancée en âge et le vécu comme l'accompagnement des transformations corporelles. «Tous les parents nous ont dit avoir informé leurs filles. Dans tous les milieux sociaux, c'est devenu quasiment une norme.»

Ce que confirme sa consœur Aurélia Mardon, entre autres autrice de l'article «Les premières règles des jeunes filles: puberté et entrée dans l'adolescence» (Sociétés contemporaines, 2009): «Le standard, c'est de ne pas laisser les filles sans informations préalables. C'est un événement pour lequel elles sont prévenues en amont. On est plutôt dans un registre éducatif où les enfants ne découvrent plus ce qu'il se passe quand ça leur arrive.»

«Depuis les années 1970, il est répandu de parler aux enfants.»
Virginie Vinel, socio-anthropologue

Rien à voir avec Éliane, 68 ans, la grand-mère maternelle de Maïwenn et Soazig, ancienne professeure des écoles, qui a été confrontée pour la première fois aux règles en découvrant «une mare de sang» aux toilettes après un passage de sa mère, qui avait mal tiré la chasse, et n'avait alors pas eu plus d'explications qu'un «c'est rien». «Des femmes nées dans les années 1930 et 1940 me décrivaient qu'elles avaient vraiment été paniquées, qu'elles croyaient avoir été blessées», pointe la socio-anthropologue. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Éliane a l'impression qu'entre ce qu'elle a vécu jeune fille une fois réglée –«des choses ont dû être dites par ma mère mais juste une description biologique du phénomène; je les ai eues à 13 ans et demi, un peu plus tard que mes camarades de classe donc je savais des petites choses; d'autant plus qu'il n'y avait pas de mixité au collège»– puis, à l'âge adulte, avec sa propre fille, «il y avait plus d'accompagnement sur comment les choses se passaient en tant que femme». Quantité du flux, douleurs… «Depuis les années 1970, il est répandu de parler aux enfants», abonde Virginie Vinel.

«Mais Madame, on le sait!»

Résultat, aucune méconnaissance du phénomène chez les ados du XXIe siècle. Les sources d'information sont multiples, entre séances consacrées à la puberté dès le CM2, discussions entre copines ou pairs –c'est entre autres grâce à sa cousine, plus âgée et avec laquelle elle était en vacances cet été entre le CM2 et la sixième, que Maïwenn en savait plus sur les règles–, observations dans la fratrie –«en fait, je savais en quoi ça consistait car Maïwenn les a eues avant», glisse Soazig–, produits de la pop culture ou recherches sur internet. En classes de sixième et cinquième, les ados «savent, comme ils disent, la puberté, les transformations corporelles; c'est vraiment un acquis», insiste la spécialiste des transitions d'âge: «Ils nous disaient “Mais Madame, on le sait!”»

Même les parents qui seraient un peu gênés par ces sujets qui touchent à l'intime se jettent à l'eau. Virginie Vinel a ainsi repéré plusieurs formes de registres de parole au sujet de la puberté et de la sexualité au sein de l'entité familiale –elle le développe dans le chapitre «En famille: une libération de la parole sur le corps sexuel?», de l'ouvrage collectif qu'elle a codirigé avec Nicoletta Diasio, Corps et préadolescence. Intime, privé, public (Presses Universitaires de Rennes, 2017). Certains parents veulent parler de tout et diront à leur fille «ton corps se transforme, tu vas avoir tes règles»; d'autres oscillent entre «attendre les questions» de leur enfant et aborder le sujet à travers de l'humour (pas toujours adroit ni bien réceptionné), en blaguant par exemple sur les poils aux aisselles, marqueur apparent du changement physique. «C'est une façon de médier et de parler du corps et de la sexualité par la plaisanterie, de leur dire les choses sans leur dire et de signifier aux enfants qu'ils grandissent.»

Transformation et socialisation progressives

D'ailleurs, comme le rappelle la chercheuse de l'université de Bourgogne-Franche-Comté, «les règles ne sont qu'une partie de la puberté, elles arrivent souvent deux à trois ans après le reste», les poils comme la poitrine naissante (et l'achat des premiers soutien-gorge). Ces premiers signes sont l'occasion de parler de la puberté avec les enfants dès 9-10 ans. «Les transformations sociales et corporelles des enfants se font de manière intriquée mais progressive, appuie la socio-anthropologue. Les enfants, on leur demande de se laver seul bien plus tôt que la puberté, vers 6-7 ans; on leur apprend à s'habiller seul, dès 4-5 ans. Vers 9-10 ans, les corps des enfants deviennent un peu invisibles, ils s'enferment dans la salle-de-bain. Ce n'est pas brutal. Même si les règles sont un événement, elles s'inscrivent dans une continuité, une socialisation à l'intimité, qui se fait beaucoup plus tôt.»

Bien sûr, on peut se dire que les règles apportent avec elles des contraintes sanitaires comme une charge mentale, puisqu'elles impliquent de calculer à peu près quand elles surviennent et d'avoir des protections hygiéniques sur soi. Sauf que ce contrôle de son corps n'est pas une responsabilité gigantesque faisant basculer d'un coup de l'enfance à l'âge adulte: les ados y ont été préparées peu à peu.

«J'étais pas non plus pressée de les avoir, mais je me suis dit: “Maintenant, je les ai, c'est tous les mois.”»
Maïwenn, 10 ans à l'âge de ses premières règles

Les mères fournissent des serviettes en amont, détaille Virginie Vinel. «Certaines ont hyper préparé leurs filles, leur disent “quand ça t'arrive, tu m'appelles”. Le jour où elles les ont eues, les filles ont géré les choses toutes seules, c'est le soir qu'elles l'ont dit à leur mère, qui était surprise. La préparation est importante, avec des sources plurielles, ce qui fait qu'il y a beaucoup moins d'anxiété dans les populations rencontrées.»

Maïwenn n'a pas stressé d'avoir dû gérer ses premières règles seule, alors qu'elle était en vacances sans ses parents. «J'étais contente de les avoir eues pendant les vacances. J'avais peur de les avoir en cours, ça me stressait beaucoup de savoir où je les aurais. Au moins, j'étais tranquille, chez moi.» Et puis désormais elle savait à peu près quand ça allait tomber. «J'étais pas non plus pressée de les avoir, mais je me suis dit: “Maintenant, je les ai, c'est tous les mois.”» Ses parents, elle les a juste prévenus au téléphone. Pas de bouleversement à la clef. Elle était prête.

Entre fille et femme

Elle avait beau être disposée à 10 ans à gérer ce cycle menstruel et mensuel, elle n'en restait pas moins aussi une petite fille. «C'est un entre-deux», précise Virginie Vinel. «Je me sentais un peu les deux, confirme Maïwenn. C'était un peu bizarre, tu te dis que t'étais en primaire, que t'es encore un petit enfant. Je me sentais pas non plus vraiment femme. C'est pas juste parce que j'ai mes règles que je vais devenir une femme indépendante.»

Idem du côté des parents. Le lien de filiation et le rapport hiérarchique entre parents, adultes, et enfants, (pré-)adolescentes, n'est pas menstruo-dépendant bien que les premières règles fassent référence. Aurélia Mardon mentionne une jeune fille qui lui avait confié que sa mère avait été un peu affectée par l'apparition de ses menstruations et qui lui avait offert un cadeau pour lui dire qu'elle était toujours sa fille même si elle était grande. «Il y a l'idée de rappeler aux enfants qu'elles sont encore petites et qu'on ne va pas les traiter différemment.» Une mère s'était également exclamée: «C'est bien beau les règles, mais on ne va pas en faire tout un opéra»!

Sexualité du bout des lèvres

Et c'est d'ailleurs pour cela que, même si la ménarche signe physiologiquement l'entrée dans le monde de la procréation potentielle, elles ne sont pas vraiment l'occasion de discuter sexualité entre parents et enfants. «On parle du corps et des règles mais ce n'est pas pour ça qu'on parle de sexualité, souligne Virginie Vinel. En famille, il y a une gêne autour du discours sur l'activité sexuelle, qu'il s'agisse de la masturbation ou d'une sexualité avec quelqu'un d'autre.»

Il y a bien de rapides messages préventifs parentaux. «À partir de là, je sais qu'on peut devenir enceinte», énonce Soazig. «Ma mère me l'avait dit comme ça, pour prévenir», esquisse sa grande sœur, Maïwenn.

«Quand j'avais 11 ans, on n'a pas évoqué les rapports sexuels. On l'a fait quand j'ai commencé à voir des garçons.»
Une jeune lycéenne

«On retrouve un discours un peu “tu te prémunis, tu fais attention, il faut que tu aies conscience que ton corps a une capacité nouvelle”, remarque Aurélia Mardon. Mais ce n'est pas lors des premières règles que les parents vont parler contraception et protection contre les IST; elles arrivent tôt donc les parents considèrent qu'il ne faut pas rentrer dans les détails».

C'est plus tard, souvent au moment «des premiers intérêts affectifs des jeunes filles», que le sujet revient sur le tapis. «Quand j'avais 11 ans, on n'a pas évoqué les rapports sexuels. C'est quand j'ai commencé à voir des garçons qu'on en a parlé», lui confiait ainsi une jeune lycéenne. «Pour l'instant, on n'en parle pas beaucoup. Peut-être qu'on devrait parce que ça commence à devenir l'âge…», ajoute Maïwenn.

Écart générationnel

Les ados n'ont en fait souvent pas envie d'aborder le sujet en famille. «La gêne est autant du côté des parents que des enfants, complète Virginie Vinel. Parfois, ils disent à leurs parents “non, ça va, je sais, stop”.» Pour elle, cette réticence à évoquer la question de la sexualité avec ses parents est la manifestation de «la perpétuation des différences intergénérationnelles: lorsque les parents veulent se mettre à égalité des enfants en parlant de choses intimes, les enfants leur rappellent leurs différences générationnelles». D'un côté les adultes, de l'autre les (pré-)ados. «Les jeunes personnes ont bien compris qu'il y avait quelque chose du ressort de la sexualité, mais elles ont très rarement de la maturité sur ce sujet-là», constate Élise Thiébaut, autrice de l'ouvrage à destination des jeunes Les Règles, quelle aventure! (éd. La ville brûle, 2017).

Face à des assemblées mixtes de jeunes collégien·nes et lycéen·nes entre 11 et 18 ans, plutôt que de discourir du sexe, de la sexualité, de sentiments ou de sensations, ce qui peut les mettre mal à l'aise, elle fait le choix de leur fournir des «éléments de connaissance, drôles et ludiques, parfois inattendus, intéressants»: «On parle de comment se fabriquent les gamètes; la sexualité, c'est comment les gamètes vont se rencontrer. J'essaye de ne pas projeter mon imaginaire sexuel en respectant l'intégrité de la personne, comme je le fais avec les adultes.» Ce que change l'âge tendre auquel surviennent les premières règles, c'est surtout de mettre au jour que l'on peut informer, respecter et rendre autonomes les jeunes filles sans les transformer en adultes ni les traiter (trop tôt) comme telles.

* Le prénom a été changé.

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