Quand Benoît XVI protégeait les pédophiles

L'odeur nauséabonde du mal se dégage de toute la carrière du pape.

Le site Internet du Saint-Siège publie la lettre envoyée par le pape aux fidèles irlandais suite aux scandales sexuels qui ont touché l'Eglise dans le pays, dans laquelle il exprime sa «honte» et son «remord» pour les prêtres pédophiles. Cet article revient sur l'attitude que Benoît XVI a adoptée au cours de sa carrière vis-à-vis des accusations de pédophilie envers l'Eglise.

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Le 10 mars, l'exorciste en chef du Vatican, le révérend Gabriele Amorth (qui occupe cette exigeante fonction depuis 25 ans), a déclaré: «le diable est à l'œuvre à l'intérieur du Vatican», et: «quand on évoque «la fumée de Satan» dans les saintes pièces, c'est totalement vrai y compris les dernières histoires de violence et de pédophilie». On peut y voir une confirmation que de terribles choses se passent dans la sainte enceinte, mais la plupart des enquêtes révèlent qu'elles ont une explication matérielle parfaitement valable.

Quelques jours après les dernières révélations sur la complicité constante du Vatican dans le scandale actuel -interminable d'ailleurs- de viols d'enfants, un porte-parole du Saint-Siège a fait une concession maquillée en démenti. Il est clair, a déclaré le révérend Federico Lombardi, que l'on se donne du mal pour «trouver des éléments qui permettraient d'impliquer personnellement le Saint-Père dans des affaires d'abus sexuels». Il a bêtement ajouté: «Ces tentatives ont échoué».

Il se trompe par deux fois. Tout d'abord, personne n'a eu de mal à trouver de preuves: elles sont apparues d'elles-mêmes, puisque c'était inévitable. Ensuite, le fait que cet abominable scandale éclabousse le sommet de l'église catholique s'inscrit dans un processus qui n'en est qu'à ses débuts. Il est pourtant devenu inéluctable quand le collège de cardinaux a élu vicaire du Christ sur la terre l'homme qui portait quasiment toute la responsabilité de la dissimulation de l'affaire dès son origine. (L'un des acteurs sanctifiés de cette «élection» était le cardinal Bernard Law de Boston, un homme qui a déjà eu l'occasion d'éprouver la clémence de la justice du Massachussetts [Law est accusé d'avoir laissé agir des prêtres pédophiles en connaissance de cause mais n'a jamais été condamné]).

Il y a deux problèmes ici, distincts mais liés l'un à l'autre: premièrement, la responsabilité individuelle du pape dans un épisode de ce cauchemar moral, et deuxièmement, sa responsabilité plus générale et institutionnelle pour l'infraction à la loi au sens plus large, et pour la honte et le déshonneur qui l'accompagnent.

La première histoire est facile à raconter, et personne ne songerait à la nier. En 1979, un garçon allemand de 11 ans, Wilfried F., a été emmené en vacances à la montagne par un prêtre. On lui a fait boire de l'alcool, il a été enfermé dans sa chambre, déshabillé et forcé à sucer le pénis de son confesseur (pourquoi nous limitons-nous à qualifier ce genre d'actes «d'abus»?) L'ecclésiastique incriminé fut transféré d'Essen à Munich pour une «thérapie» sur décision de Joseph Ratzinger, archevêque à l'époque, et il fut convenu qu'il n'aurait plus jamais à s'occuper d'enfants. Mais il ne fallut pas longtemps pour que l'adjoint de Ratzinger, le grand vicaire Gerhard Gruber, ne le renvoie vers des œuvres «pastorale» où il ne tarda pas à réitérer ses agressions sexuelles.

On entend dire bien sûr, ce qui ne manquera pas d'être en partie contesté, que Ratzinger ne savait rien de cette deuxième atrocité. Je cite ici le révérend Thomas Doyle, ancien employé de l'ambassade du Vatican à Washington et l'un des premiers à avoir critiqué la paresse de l'église catholique à réagir aux allégations de viols d'enfants. «C'est absurde» juge-t-il. «Le pape Benoît XVI est un micromanager. Il est de la vieille école. Un événement de ce type aurait forcément été porté à son attention. Dites au grand vicaire de trouver une meilleure ligne de défense. Ce qu'il essaie de faire, de toute évidence, c'est de protéger le pape».

C'est chose assez courante, à laquelle sont habitués les catholiques américains, australiens et irlandais dont les viols et les tortures d'enfants, et la dissimulation de ces actes par la tactique consistant à déplacer bourreaux et violeurs de paroisse en paroisse, ont été douloureusement et complètement exposés. C'est du même tonneau que l'aveu récent et tardif du frère du pape, monseigneur Georg Ratzinger, que s'il ignorait tout des agressions sexuelles qui ont eu lieu dans la manécanterie qu'il dirigeait entre 1964 et 1994, maintenant qu'il y repense, il regrette sa manie d'alors d'allonger des baffes aux garçons.

L'obstruction à la justice au niveau international pratiquée par Joseph Ratzinger avant que l'Église ne décide d'en faire son chef suprême est bien plus grave. Après avoir été promu cardinal, il a été chargé de la «Congrégation pour la doctrine de la foi» (autrefois mieux connue sous le nom d'Inquisition). En 2001, le pape Jean-Paul II chargea ce département d'enquêter sur le viol et la torture d'enfants par des prêtres catholiques. En mai de cette même année, Ratzinger envoya une lettre confidentielle à chaque évêque, dans laquelle il leur rappelait l'extrême gravité d'un crime particulier. Mais ce crime, c'était la dénonciation du viol et de la torture. Les accusations, sermonnait Ratzinger, n'étaient gérables que dans le cadre de la juridiction exclusive de l'Église. Tout partage de preuves avec les autorités judiciaires ou la presse était absolument interdit.

Les accusations feraient l'objet d'enquêtes «de la manière la plus secrète... restreinte par un silence perpétuel...et chacun...doit observer le secret le plus strict qui est communément considéré comme le secret du saint office...sous peine d'excommunication» (les italiques sont de moi). Personne n'a encore été excommunié pour avoir violé ou torturé des enfants, mais en revanche, dénoncer ces crimes pouvait vous causer de sérieux ennuis. Et c'est cette même église qui nous met en garde contre le relativisme moral! (Pour en savoir plus sur cet épouvantable document, voyez les deux rapports publiés par Jamie Doward dans l'Observer de Londres du 24 avril 2005).

Non content de couvrir ses propres prêtres, le bureau de Ratzinger a même écrit des lois toutes personnelles sur le délai de prescription. La juridiction de l'Église, revendiquait Ratzinger, «commence à courir le jour où le mineur a atteint sa 18éme année» et dure 10 années supplémentaires. Daniel Shea, l'avocat de deux victimes qui ont poursuivi en justice Ratzinger et une église du Texas, qualifie très justement cette dernière stipulation d'obstruction à la justice. «Vous ne pouvez pas enquêter sur une affaire si vous n'en avez jamais connaissance. Si vous arrivez à la garder secrète pendant 18 ans plus 10 ans, le prêtre ne sera jamais inquiété».

La prochaine entrée de cette sinistre liste sera la relance des accusations portées depuis longtemps contre [feu] le révérend Marcial Maciel, fondateur de l'ultra-réactionnaire Légion du Christ, dans laquelle les agressions sexuelles semblent presque avoir été partie intégrante de la liturgie. Les plaintes d'anciens membres âgés de cet ordre impénétrable ont été ignorées et jetées aux oubliettes par Ratzinger pendant les années 1990, ne serait-ce que parce que le père Maciel avait été loué par le pape Jean-Paul II qui l'avait qualifié de «guide efficace pour la jeunesse». Voici venue la moisson de cette longue campagne de dissimulation. L'Église catholique est dirigée par un bureaucrate bavarois médiocre, autrefois chargé de la dissimulation de la plus immonde des iniquités, dont l'incompétence à cette fonction nous le montre aujourd'hui comme un homme personnellement et professionnellement responsable d'avoir activement permis une infecte vague de crimes. Ratzinger lui-même est peut-être banal, mais de toute sa carrière se dégage la puanteur du mal -un mal tenace et méthodique que l'exorcisme est impuissant à extraire. Nul besoin d'incantations médiévales. Ce qu'il faut, c'est que justice soit faite. Et vite.

Christopher Hitchens est chroniqueur à Vanity Fair et journaliste associé à la Hoover Institution de Stanford, Californie.

Traduit par Bérengère Viennot

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Image de Une: Benoît XVI au Vatican  Alessandro Bianchi / Reuters


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