Égalités / Culture

Le colorisme sévit toujours dans les séries afro-américaines

Temps de lecture : 7 min

Depuis le «Prince de Bel-Air», presque rien n'a changé. Les séries perpétuent des stéréotypes à travers le colorisme, cette discrimination privilégiant les Noir·es à la peau claire.

Jussie Smollett, Bryshere Y. Gray et Taraji P. Henson dans Empire. | Capture écran via YouTube
Jussie Smollett, Bryshere Y. Gray et Taraji P. Henson dans Empire. | Capture écran via YouTube

Depuis les années 1970, on a vu naître à la télévision, outre-Atlantique, des séries afro-américaines au casting majoritairement noir. La pionnière était Good Times, première sitcom avec une famille biparentale afro-américaine lancée en 1974 sur CBS, rapidement suivie par The Jeffersons (1975) puis par What's Happening!! (1976).

Aujourd'hui, grâce aux plateformes de streaming, l'offre de ces programmes s'est multipliée. Mais le problème reste le même: le colorisme s'immisce un peu partout dans ces séries.

Si le mot «colorisme» n'apparaît pas dans les dictionnaires, son existence, elle, est bien réelle. Au sein du même groupe, ici les Noir·es, il existe des sous-catégories caractérisées par des peaux plus ou moins foncées, qui ont pu faire l'objet de traitements inégaux en fonction de cette couleur.

En 1952, l'écrivain et psychiatre Frantz Fanon, dans son œuvre Peau noire, masques blancs, est le premier à se pencher sur le phénomène, qui selon lui découle des peuples colonisés qui ont fini «par intégrer les discours de stigmatisation, le sentiment d'être inférieurs», pour finir par «mépriser leur culture».

Mais ce n'est seulement en 1983 que l'écrivaine Alice Walker utilise pour la première fois le mot «colorisme», dans son livre In Search of Our Mothers' Garden, en vue de définir cette discrimination basée sur la hiérarchie des couleurs.

Ainsi, le poids de la société marquée par la ségrégation, la colonisation et l'esclavage se traduit dans nos représentations actuelles, notamment télévisuelles.

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«Brown paper bag test»

Le public attentif aux séries télévisées le sait bien: l'élite afro-américaine est dans l'ensemble plus claire de peau que le monde populaire afro-américain. Et ça se voit à l'écran.

En avril 2018, l'actrice Zendaya s'était prononcée sur le sujet: «En tant que femme noire à la peau claire, il est important que j'utilise mon privilège pour vous montrer combien il y a de beauté dans la communauté afro-américaine. Je suppose qu'on peut dire que je suis la version acceptable d'une fille noire pour Hollywood. Mais cela doit changer. Nous sommes beaucoup trop belles et trop intéressantes pour que je sois la seule représentation de ça.»

Car oui, sur le petit écran (comme sur le grand), le colorisme discrimine particulièrement les femmes, toujours contraintes de répondre à des standards de beauté occidentaux.

Comment Hollywood caste des familles monoraciales noires avec le même ADN.

Dans la série Ma famille d'abord, Jazz Raycole, qui tient le rôle de Claire Kyle, a rapidement été remplacée par Jennifer Freeman, une actrice plus claire avec des traits fins et de longs cheveux ondulés. Janet Hubert dans Le Prince de Bel-Air a connu le même sort, lorsque Daphne Reid a soudainement repris le rôle de Vivian Banks.

Plus récemment, on remarque que les castings de séries comme Greenleaf, Black-ish ou encore Empire sont uniquement composés de femmes noires éligibles au «brown paper bag test», selon lequel une personne peut bénéficier de certains privilèges si sa couleur de peau correspond ou est plus claire qu'un sac kraft.

Ces stéréotypes sont tellement ancrés dans l'imaginaire qu'ils sont même reproduits dans les séries animées, à l'image de The Proud Family (Cool Attitude en version française), autrefois diffusée sur Disney Channel.

«Cela s'explique par des raisons historiques. Pendant la période de l'esclavage, il existait un classement des personnes noires en fonction de la couleur de peau, souligne Marie-France Malonga, sociologue des médias et spécialiste des représentations sociales et médiatiques de minorités. Plus on se rapprochait physiquement du blanc, plus on avait accès à des privilèges, comme l'accès au savoir. Les femmes claires, alors jugées belles et agréables, avaient le droit d'être dans la maison pour s'occuper des enfants.»

Identification insatisfaisante

Le colorisme est aussi une question d'audience. «Le cinéma afro-américain est apparu parce que cette part de marché n'était pas encore occupée. Mais même les productions qui sont créées pour une consommation noire sont en conversation avec la blanchité», indique Fania Noël-Thomassaint, autrice d'Afro-communautaire - Appartenir à nous-mêmes.

Ainsi, nier l'existence de la pluralité des identités noires en n'en retenant qu'une version considérée comme acceptable sert également à toucher un plus large public.

Les séries afro-américaines doivent se conformer au regard dominant: masculin et blanc. Résultat, les icônes noires issues de ce système créent des modèles d'identification insatisfaisants.

Comme le relève Marie-France Malonga, «les téléspectatrices noires qui n'ont ni la peau claire ni les cheveux bouclés ne se sentent pas représentées mais estiment que c'est mieux que rien. Seulement, ces représentations ont un impact, elles ne sont pas neutres».

Et si les hommes noirs semblent échapper à ces diktats occidentaux, c'est parce que leur image est elle aussi soumise à des clichés hérités d'un passé colonial, note Fania Noël-Thomassaint: «La masculinité noire est construite en dehors de toute intelligence. Les hommes noirs ne sont que des corps virils et bestiaux. Pour le comprendre, il n'y a qu'à regarder la pornographie, qui est un miroir grossissant de tous les fantasmes fétichistes.»

Objectifier et effacer toute individualité des personnages noirs? Très peu pour Issa Rae. Avec sa série Insecure, l'actrice et réalisatrice a changé la donne. Diffusé depuis 2016, son show diversifie la représentation des femmes noires à la carnation foncée à la télévision.

Au centre de l'intrigue, quatre femmes complexes, nuancées et pleinement accomplies. La vivacité d'esprit du personnage de Kelly, interprétée par Natasha Rothwell, participe au comique de la série sans pour autant se cantonner au rôle de la copine noire effrontée. Quant au personnage principal, Issa, elle arbore ses cheveux crépus.

Le changement est notable par rapport à la série Girlfriends (2000), menée par Tracee Ellis Ross, où les quatre actrices principales répondaient toutes à des critères coloristes.

MY GIRLFRIENDS ~ #NationalGirlfriendDay

Une publication partagée par Tracee Ellis Ross (@traceeellisross) le

Dans une interview pour Teen Vogue en 2018, Issa Rae faisait part de son engagement: «Les femmes à la peau foncée dépeignent toujours un certain archétype, et je veux changer ça. Elles sont soit super fortes, privées d'émotion, robotiques ou hyper-sexualisées.»

Universalisme à la française

De l'autre côté de l'Atlantique, pas de série communautaire en vue. Le seul programme s'en rapprochant était La Famille Ramdam, diffusée sur M6 dans les années 1990, avec Mehdi El Glaoui et Naima Elmcherqui dans les rôles de Monsieur et Madame Ramdam. La série n'a duré qu'une saison d'une quarantaine d'épisodes.

«En France, il y a beaucoup de freins à créer une série communautaire pour des raisons idéologiques et politiques, avance Marie-France Malonga. La société française est fondée sur une conception universaliste qui revendique l'absence de différence entre les citoyens. Toute mise en avant d'une affirmation culturelle est vue comme une menace à la nation

Cela n'empêche toutefois pas les castings exclusivement blancs de perdurer à l'écran. Or, si les minorités sont capables de s'attacher à des histoires dont les héros sont blancs, l'inverse doit également être possible.

D'ailleurs, les séries afro-américaines comme Ma famille d'abord, Le Prince de Bel-Air et Phénomène Raven ont séduit le public français, en abordant des problématiques fédératrices liées au quotidien familial.

Dans les séries françaises, c'est pourtant dans les seconds rôles que l'on retrouve généralement les femmes noires. Parmi elles, on compte Claudia Tagbo dans R.I.S Police scientifique ou Nadège Beausson-Diagne dans Plus belle la vie.

«Ma couleur de peau en France a toujours été la raison de pourquoi et de comment j'ai eu un casting.»
Magaajyia Silberfeld, actrice franco-nigérienne

Ici, le colorisme n'est pas systématique comme aux États-Unis –bien au contraire. En 2015, l'actrice Yasmine Modestine publiait son ouvrage Quel dommage que tu ne sois pas plus noire, dans lequel elle évoque sa difficulté à trouver des rôles en tant que femme noire à la carnation claire en France. Pourquoi? Parce que les représentations montrées opposent souvent le blanc et le noir, en empruntant la caricature pour ce dernier.

«Pour montrer le choc de culture, les personnages noirs auront des accents, des cheveux crépus, des vêtements traditionnels africains», précise Marie-France Malonga.

L'actrice franco-nigérienne Magaajyia Silberfeld dénonce elle aussi ce phénomène: «Ma couleur de peau en France a toujours été la raison de pourquoi et de comment j'ai eu un casting. Cela se passe spécifiquement en France, où nos couleurs servent un but dans le film. C'est tragique.»

De son côté, Mata Gabin, artiste et coautrice de Noire n'est pas mon métier, mise sur l'optimise: «À une époque, c'était stipulé “black et belle” sur les appels à casting, se souvient-elle. On a mis beaucoup de temps en France à ouvrir notre gueule. D'abord par crainte de se faire évincer, puis parce qu'on vous renvoie toujours à votre victimisation quand le racisme est dénoncé. Dans le milieu, les décideurs sont majoritairement blancs, hétéros, d'une cinquantaine d'années. Le chemin est encore long, mais ça commence à se diversifier, avec par exemple les réalisatrices Carole Bienaimé Bess et Laurence Lascary.»

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