Économie

Le coronavirus n'aura pas la peau de la mondialisation

Temps de lecture : 11 min

L'épidémie due au coronavirus Covid-19 sonne comme une nouvelle crise de la mondialisation. Mais en conclure que l'on doit aller vers la démondialisation n'est pas forcément une bonne idée.

Maintenant que la Chine est devenue l'atelier du monde, que faut-il faire? | Duangphorn Wiriya via Unsplash
Maintenant que la Chine est devenue l'atelier du monde, que faut-il faire? | Duangphorn Wiriya via Unsplash

La mondialisation, telle que nous la vivons, fait l'objet de très vives critiques depuis longtemps déjà. Et ces critiques sont loin d'être infondées. Certes l'ouverture des frontières pour les hommes, les marchandises et les capitaux a eu des conséquences positives: elle a notamment permis de sortir des centaines de millions d'êtres humains de la pauvreté et a réduit globalement les inégalités entre les pays, ce qui est trop souvent oublié ou passé sous silence. Mais elle a eu aussi des effets néfastes qu'il est inutile de rappeler ici. Tous les domaines sont concernés: l'économie, la finance, la santé, l'environnement.

Avec l'épidémie en cours, les critiques ressurgissent avec vigueur: la mondialisation est mauvaise pour la santé et pour l'économie! Pour la santé, cela paraît évident: avec la multiplication des voyages professionnels et touristiques, les virus n'ont jamais eu autant de possibilités d'aller très vite d'un bout du monde à l'autre (on doit cependant rappeler que, dans les siècles précédents, les épidémies mettaient plus de temps à se propager, mais qu'elles étaient moins bien combattues et, au total, beaucoup plus meurtrières).

Pour l'économie, c'est tout aussi évident: au point de départ, on trouve la Chine qui, comme le rappelle la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, est passée de 8% de l'économie mondiale au moment de l'épidémie de SRAS en 2002-2003 à 19% aujourd'hui. Quand ce pays arrête de produire et de consommer, l'économie mondiale connaît un double choc d'offre et de demande.

Que faire?

Une fois que l'on a fait ce constat, quelle conclusion peut-on en tirer? Que cette situation doit être corrigée? Oui, mais comment? En relevant le niveau des protections aux frontières, comme beaucoup le préconisent des deux côtés de l'échiquier politique? Le risque est grand, comme on le voit dans le bras de fer engagé entre les États-Unis et la Chine, que les mesures prises par l'un entraînent des mesures de rétorsion de l'autre et, au final, dans ce genre de situation, c'est le plus fort qui l'emporte. Dans notre exemple, il est possible que les États-Unis prennent le dessus, car la Chine est dans une phase compliquée de son développement, celle où la croissance rapide d'un pays émergent se transforme progressivement (mais souvent plus brutalement que prévu) en une croissance plus modérée caractéristique des pays développés, avec des besoins nouveaux à satisfaire en interne en matière de rémunérations, d'accès aux soins, de loisirs, etc., et la crise du coronavirus fragilise sa situation politique et économique. La privation de liberté devient très vite moins supportable quand les difficultés s'accumulent.

Mais la hausse des droits de douane n'est pas la panacée. Si l'on continue de prendre l'exemple des rapports entre les États-Unis et la Chine, quels choix s'offrent à l'importateur américain de produits chinois, qu'il s'agisse de produits finis ou de produits intermédiaires? Dans un premier temps, il n'a probablement qu'une possibilité: continuer à acheter ces produits en reportant tout ou partie de la hausse des droits de douane sur le prix facturé à ses clients. Dans un second temps, il va essayer de trouver d'autres solutions: se tourner vers un fournisseur situé dans un pays dont les exportations sont moins taxées que celles de la Chine ou aux États-Unis mêmes. Mais cette solution, à supposer qu'elle existe ou qu'elle puisse être trouvée en un laps de temps relativement court, aura probablement un coût plus élevé que la solution initiale. Non seulement il n'est pas certain que la production de ce bien puisse être relocalisée aux États-Unis, mais il est probable que le consommateur américain aura à payer un prix plus élevé.

Un exemple souvent cité par les économistes est celui de la hausse des taxes sur l'acier importé décidée par Georges W. Bush en mars 2002: cette mesure a seulement permis de freiner la baisse des effectifs dans la sidérurgie américaine et elle a conduit à la suppression d'environ 200.000 emplois dans les secteurs utilisateurs d'acier selon les estimations qui ont pu être faites dans les années suivantes, du fait de la hausse du prix du métal. Ce qui n'a pas empêché Donald Trump de prendre des mesures comparables en mars 2018. Quant à la hausse des droits de douane sur les produits chinois, les économistes en attendent surtout une augmentation des importations en provenance d'autres sources. Selon les chiffres publiés par le Bureau of Economic Analysis (BEA), le déficit commercial des États-Unis s'est fortement réduit l'an dernier vis-à-vis de la Chine, passant de 380,8 milliards de dollars en 2018 à moins de 307,6 milliards, mais, au total, il n'a reculé que de 11,3 milliards du fait de la hausse des importations en provenance du Mexique, de Taïwan ou d'autres pays.

Mondialisation incontrôlable

Cela dit, la position des États-Unis n'est pas aussi stupide que les tweets de leur président pourraient le laisser penser. Dans un discours prononcé à Oxford le 6 mars dernier, Wilbur Ross, secrétaire au Commerce, s'est longuement employé à expliquer la politique de l'administration américaine. Au départ, il y a un constat que beaucoup pourraient partager: «La mondialisation est devenue incontrôlable.» Avec un exemple bien choisi: «Il faut 200 fournisseurs de quarante-trois pays sur six continents pour faire un iPhone» (nous supposons que Wilbur Ross distingue l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud, parce qu'il nous paraît peu probable que, dans son esprit, ce sixième continent puisse être l'Antarctique).

Avec un déficit commercial de 887 milliards de dollars en 2018 (Wilbur Ross ne parle ici que des biens; avec les services, où les États-Unis sont largement excédentaires, le chiffre ne serait plus «que» de 627,7 milliards) et de 7.700 milliards en dix ans, la recherche d'un commerce plus équilibré peut difficilement être critiquée.

Que feront les États pour inciter les producteurs américains à produire davantage localement et en respectant davantage l'environnement?

D'ailleurs, pour revenir à des chiffres plus raisonnables, Wilbur Ross ne compte pas que sur les droits de douane: il compte surtout sur une complète réorganisation des schémas de production grâce à la 5G et à ce qu'il nomme la quatrième révolution industrielle.

Notons qu'il compte également sur le souci d'une croissance durable: relocaliser la production dans les pays développés serait bon à la fois pour l'emploi et pour l'environnement, et cela correspondrait à la demande des consommateurs. Ce dernier argument ne manque pas de sel quand on sait que les États-Unis veulent sortir de l'accord de Paris et que Donald Trump affecte de se moquer éperdument de la question des émissions de gaz à effet de serre. Mais, en supposant que l'administration américaine ait sur ce dossier une position plus subtile qu'on ne le croyait, que fera-t-elle pour inciter les producteurs américains à produire davantage localement et en respectant davantage l'environnement que ne le ferait un fournisseur situé dans un pays ayant des normes environnementales plus laxistes?

Ce que dit la logique économique

Car, sur un plan étroitement économique, la délocalisation ne manque pas de sens, même en tenant compte des contraintes environnementales, comme le soulignait un texte resté fameux signé en décembre 1991 par Lawrence Summers, alors chef économiste de la Banque mondiale, dont on peut traduire ainsi les passages les plus croustillants:

«Industries polluantes: juste entre vous et moi, la Banque mondiale ne devrait-elle pas encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins développés? […] Le calcul du coût d'une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l'accroissement de la morbidité et de la mortalité. Une certaine quantité de pollutions dangereuses pour la santé devrait être réalisée dans les pays avec les coûts les plus bas, c'est-à-dire les salaires les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets soient déversées dans les pays où les salaires sont les plus bas est impeccable et que nous devrions l'accepter. […] J'ai toujours pensé que les pays sous-peuplés d'Afrique sont largement sous-pollués et que la qualité de l'air y est d'un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico City.»

Le mémo enfonce le clou: «La préoccupation pour un facteur qui n'aggraverait ne serait-ce que d'un millionième le risque d'un cancer de la prostate pèse beaucoup plus lourd dans un pays où les gens vivent assez longtemps pour risquer d'avoir un tel cancer que dans un pays où 200 enfants sur 1.000 peuvent mourir avant d'arriver à 5 ans. […] Le problème avec les arguments contre toutes ces propositions pour plus de pollution dans les pays les moins développés (droits intrinsèques à certains biens, raisons morales, préoccupations sociales …) est qu'ils peuvent être utilisés aussi avec plus ou moins d'efficacité contre toute proposition de la Banque en faveur de la libéralisation.»

Un raisonnement impeccable

Bien évidemment, ce texte est un canular. Il a été écrit d'une façon volontairement provocante par un autre économiste de la Banque mondiale et signé un peu à la légère par Lawrence Summers, ainsi que ce dernier l'a expliqué devant le Sénat des États-Unis (ce Démocrate a été ensuite membre de l'administration Clinton, secrétaire au Trésor en 1999 puis chef du Conseil économique national au début du premier mandat de Barack Obama). Mais ce document a pu être d'autant plus facilement considéré comme une authentique proposition faite à la Banque mondiale que son auteur présumé ne s'est jamais beaucoup soucié du politiquement correct (les étudiantes d'Harvard se souviendront toujours de ses propos sur les femmes «intrinsèquement» moins douées que les hommes pour les mathématiques).

De surcroît, ce document ne fait que pousser jusqu'à la caricature un raisonnement économique effectivement «impeccable». La vie n'a pas le même prix partout dans le monde et une entreprise qui, à la suite d'un accident, doit indemniser des victimes n'aura pas à débourser autant au Bangladesh qu'aux États-Unis.

La recherche par chacun de son intérêt immédiat joue maintenant contre les pays dits développés, qui commencent à le comprendre, mais un peu tard.

Les dirigeant·es des grands groupes industriels n'ont pas eu besoin qu'un économiste les incite à aller polluer les pays les plus pauvres, ils ont compris tout seuls où était leur intérêt.

La conscience de cet intérêt les a tous poussés à investir en Chine, attirés par une main-d'œuvre bon marché (c'est un peu moins vrai aujourd'hui) et/ou la possibilité d'accéder à un très grand marché (c'est encore plus vrai). La concurrence a été tellement vive que, pour obtenir les autorisations nécessaires et trouver des partenaires locaux, ils ont tout accepté, y compris les transferts technologiques qui se retournent aujourd'hui contre eux. La recherche par chacun de son intérêt immédiat joue maintenant contre les pays dits développés, qui commencent maintenant à le comprendre, mais un peu tard. Il faut avoir une vision bien naïve du libéralisme pour croire que la main invisible du marché sert toujours le bien commun.

Des intentions louables

Mais, maintenant que la Chine est devenue l'atelier du monde, que faut-il faire? Le ministre de l'Économie le proclame: il faut tirer les conséquences de la crise du coronavirus «sur l'organisation de la mondialisation et notamment sur les chaînes de valeur».

En clair, cela voudrait dire relocaliser en France ou du moins en Europe certaines activités jugées indispensables pour assurer notre indépendance, comme les principes actifs dans l'industrie pharmaceutique ou la fabrication de batteries pour les véhicules électriques. Cela signifie aussi réduire sa dépendance envers les fournisseurs chinois et, dans la mesure du possible, rapprocher l'ensemble de ses fournisseurs pour réduire les pollutions liées au transport.

Les intentions sont louables. À supposer qu'elles ne soient pas oubliées une fois la crise passée, leur mise en œuvre suppose toutefois un certain nombre de conditions et d'abord que les raisons économiques qui ont poussé les entreprises à délocaliser leur activité ou à s'approvisionner à l'extérieur et principalement en Chine soient changées. En interne, cela suppose par exemple que les entreprises qui produisent en France soient compétitives.

C'est cette préoccupation qui a conduit les gouvernements précédents à alléger les charges sociales et le gouvernement actuel à travailler à une baisse des impôts pesant sur la production (impôts sur le foncier, la valeur ajoutée, le chiffre d'affaires, les salaires, etc.) qui représentent plus de deux fois l'impôt sur les sociétés. Mais ce ne sera pas facile: ceux qui condamnent la mondialisation s'opposeront aussi à ces cadeaux aux entreprises (cherchez la logique) et les collectivités locales, qui perçoivent une partie de ces impôts, ne sont favorables ni à leur baisse ni à leur disparition.

Revoir les chaînes de valeur

À l'extérieur, une transformation de la mondialisation suppose que les entreprises qui s'approvisionnent un peu partout à travers le monde et notamment en Chine trouvent dans d'autres pays, de préférence plus proches, des produits comparables dans une gamme de prix équivalente. Cela ne s'improvise pas. La Banque mondiale, dans une étude sérieuse publiée en 2019 (celle-ci n'est pas un canular) recommande aux pays en développement de s'insérer dans des chaînes de valeur mondiales (CVM), mais s'inquiète des difficultés qu'ils pourraient rencontrer:

«Deux menaces potentiellement sérieuses pour le modèle de croissance induite par le commerce et à forte intensité de main-d'œuvre sont apparues. Premièrement, l'arrivée de technologies économes en main-d'œuvre telles que l'automatisation et l'impression 3D pourrait rapprocher la production du consommateur et réduire la demande de main-d'œuvre à l'intérieur des pays comme à l'étranger. Deuxièmement, les conflits commerciaux entre grands pays pourraient entraîner une contraction ou une segmentation des CVM.»

Mais, après examen, ses économistes concluent qu'en définitive il y a toujours de la place pour les producteurs des pays en développement et que ces derniers peuvent encore prétendre s'insérer dans des chaînes de valeurs. «L'automatisation encourage les pays à utiliser des méthodes nécessitant moins de main-d'œuvre et réduit la demande de produits provenant des pays en développement qui en utilisent le plus. Toutefois, cette relocalisation n'est pas mise en évidence par les données et les travaux sur l'automatisation et l'impression 3D portent à croire que ces technologies ont contribué à l'augmentation de la productivité et des volumes de production. Elles ont ainsi accru la demande d'importations d'intrants en provenance des pays en développement.»

À la recherche d'une croissance mondiale plus harmonieuse

Remarquons au passage que ces conclusions vont à l'encontre des propos tenus par le secrétaire américain au Commerce, qui mise sur les innovations technologiques pour réduire le besoin d'importations. De surcroît, la Banque mondiale s'inquiète de la politique menée par les États-Unis: «Le conflit commercial entre les États-Unis et la Chine ouvre la voie au protectionnisme et à l'incertitude politique, et commence à perturber les CVM. Si ce conflit s'aggrave et provoque l'effondrement de la confiance des investisseurs, les effets sur la croissance et la pauvreté mondiales pourraient être importants.»

Une croissance mondiale plus harmonieuse incluant les pays en développement implique certes des efforts de la part de ces pays, mais elle suppose aussi une coopération internationale plus poussée, qui devrait être élargie «au-delà de la politique commerciale, pour inclure la fiscalité, la réglementation et l'infrastructure». Le moins que l'on puisse dire est qu'on en est loin.

Ce n'est pas d'une démondialisation dont on aurait besoin, mais de plus de mondialisation, qui repose davantage sur la coopération internationale.

Pourtant, tout le monde y trouverait son intérêt. Par exemple, «l'imposition du capital est de plus en plus difficile à l'ère de la mondialisation des entreprises, de la fragmentation de la production, et de la croissance d'actifs intangibles tels que la propriété intellectuelle. La coopération devrait assurer un accès équitable aux recettes fiscales –dont les pays riches ont besoin pour aider les travailleurs industriels dont l'emploi a été supprimé, et les pays pauvres pour construire des infrastructures».

En clair, si l'on suit cette logique, ce n'est pas d'une démondialisation dont on aurait besoin, mais au contraire de plus de mondialisation, sachant que celle-ci devrait alors prendre une autre forme et reposer davantage sur la coopération internationale. Mais cela, c'est la voie de la raison. Entre ceux qui militent dans les pays développés pour un repli sur soi à l'intérieur de ses frontières et ceux qui ne veulent surtout pas d'une intervention des États et préfèrent laisser jouer les rapports de forces imposés par les entreprises, les promoteurs d'une mondialisation profitant à tous n'ont pas encore gagné la partie. Il n'est pas du tout sûr qu'ils puissent la gagner un jour.

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