Médias / Culture

Les raisons qui vous feront préférer «Survivor» à «Koh-Lanta»

Temps de lecture : 7 min

Depuis maintenant vingt ans, le jeu phare de CBS trône dans les postes américains. Et c'est un peu plus que de l'excellente télé.

Les meilleurs passages de l'émissoin américaine sont des monuments de stratégie et de storytelling. | Capture d'écran via YouTube
Les meilleurs passages de l'émissoin américaine sont des monuments de stratégie et de storytelling. | Capture d'écran via YouTube

Souvenez-vous: dans le deuxième tome d'Hunger Games, l'héroïne Katniss fait tout pour se remettre d'une battle royale, mais le président Snow est très colère et décide de créer une édition spéciale des jeux éponymes. Cette fois, l'ensemble des participant·es sont sélectionné·es parmi les survivant·es précédent·es.

Mais la saga de Suzanne Collins est inspirée de l'équivalente américaine de «Koh-Lanta», «Survivor». Cette émission est actuellement en train de fêter sa quarantième saison et son vingtième anniversaire. Intitulée «Survivor: Winners At War», cette saison fait participer vingt gagnant·es emblématiques du show. Accrochez-vous, regarder un épisode, c'est se spoiler les saisons 3, 7, 8, 11, 13, 16, 20, 22, 23, 24, 25, 27, 28, 29, et toutes celles de la 31 à la 37. La moitié d'entre elles sont excellentes.


Dix des vingt gagnant·es participant à «Winners At War», la saison anniversaire. | Capture d'écran CBS

De l'expérience sociologique aux twists bizarres

Vous aimez «Koh-Lanta»? Vous adorerez «Survivor». Si, dans sa dernière saison, l'émission a très mal traversé un scandale médiatique qui a prouvé la pertinence de #MeToo, place à présent aux bons côtés d'un jeu iconique de la télévision américaine, désormais lui aussi imité par l'Australie, l'Afrique du sud et la Nouvelle-Zélande.

Comme son équivalent français, «Survivor» est inspiré du format Expedition Robinson, matrice des jeux d'élimination sur une île déserte. De seize à vingt Américain·es sont lâché·es dans une intense joute physique et sociale. L'un·e des membres du groupe est éliminé·e par le vote de ses pairs et le manège dure jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un·e. Rien n'aurait pu se faire sans d'excellentes premières saisons, au cours desquelles se sont profilés des archétypes de casting et qui ont créé les premières couches de stratégies du jeu (deux excellents podcasts, dont un gratuit et parfois hilarant, reviennent en détail sur l'histoire de l'émission.)

Voici pour le principe de base. Mais à raison de deux saisons par an depuis 2000, le show a eu le temps d'évoluer et de se réinventer. D'abord en changeant régulièrement d'air et en mettant le lieu de tournage au cœur du jeu (saison survivaliste extrême au Kenya, saison pirates au Panama, saison guerre des sexes au Vanuatu, etc.)

Puis Jeff Probst, inénarrable présentateur devenu producteur exécutif, a comblé un budget déclinant en faisant ressortir son côté «j'ai très envie d'animer un talk-show» et a tenté de renforcer le spiel initial de l'émission –une expérience sociologique entre Américain·es. Cela donne des castings à thème pas toujours très heureux ou portant des noms un peu idiots. Dans la deuxième moitié de l'émission, de la saison 20 à la saison ultime, la quarantième du show, «Survivor» a expérimenté une multitude de twists, dont les plus extrêmes ont suscité des critiques mitigées, voire ont été honnis des fans.

C'est pourquoi un·e habitué·e de «Koh-Lanta» serait paumé·e devant «Survivor: Winners At War», avec son île où échouent toutes les personnes qui perdent avec l'espoir de réintégrer l'aventure à mi-chemin et son nébuleux système de monnaie pour négocier confort et avantages. Le dernier lustre de l'émission est en perte de vitesse. Mais sur sa globalité, «Survivor» n'a plus à prouver son niveau d'excellence télévisuelle, dont les meilleurs passages sont des monuments de stratégie et de storytelling.

Harder better faster stronger

On pourrait aisément établir la mini-liste de ce que «Survivor» a que n'a pas «Koh-Lanta». Cela fait une poignée d'années que le second marche sur les traces du premier, en lui pompant moult épreuves, twists et idées de production.

Le budget de «Survivor» est bien plus important, ce qui n'est pas sans répercussions majeures sur l'émission. Les candidat·es joutent pour un million de dollars (sachant qu'aux États-Unis, le gain du jeu est imposable –ce qu'a «oublié» le premier gagnant). Chaque saison, et c'était bien plus vrai il y a quelques temps, possède sa propre direction artistique. Pour se faire rembourser la moitié d'une saison, il est arrivé à la production de poser les valises de l'émission aux Fiji –dont l'État a accordé un crédit de plusieurs millions. Mais «Survivor» s'est aussi déroulé en Chine, aux Îles Cook, au Guatemala, au Gabon et sur les rives de l'Amazone.

Les «conseils» ont ainsi pu bénéficier de décors particulièrement travaillés: vaisseau abandonné, sanctuaire bouddhiste, véritables ruines mayas, plateau construit sur l'eau ou dans les arbres. L'exotisme bête et méchant n'est jamais très loin, mais pas vraiment franchi non plus. Le show peut se vanter d'un département artistique très créatif: un bon nerd de «Survivor» saura identifier de quelle saison sort telle urne, torche ou bidule qui sert à les éteindre et signer la mort métaphorique des candidat·es.

L'isoloir de «Survivor: Edge Of Extinction». | Capture d'écran CBS

«Survivor» a toujours été conçu comme un produit télé de luxe: il est bien filmé (avez-vous vu ces génériques?) et bien monté. L'humour y est omniprésent, bien qu'en déclin –mais le site Funny 115 recueille toutes les blagues, plans drôlatiques ou clins d'œil des monteurs. En résulte une narration ciselée. Ici, point de Denis Brogniart en voix off pour vous dicter ce que vous devez penser des personnes qui évoluent dans le programme de son ton prescriptif.

Dans «Survivor», seul·es les candidat·es ont la parole. Éloquent·es, entraîné·es à s'exprimer dans les médias, elles et ils savent comment se raconter tout en ayant conscience de participer pleinement à un produit télévisuel fabriqué de toutes pièces. Venu·es pour incarner un archétype de casting, ces personnes restent pour jouer avec ou le subvertir.

Tant et si bien que certain·es fans peuvent vite identifier qui est le plus susceptible de l'emporter après seulement quelques épisodes. Le profil idéal remplissant des caractéristiques telles que: ne jamais être invisible, tenir sa place d'un bout à l'autre de la saison, avoir un ton complexe, rester discrè·te sur sa victoire finale. Cette science, c'est l'edgic (pour editing [montage] + logic) et elle vise très souvent juste.

Pour le dire de la manière la plus diplomatique possible, la majorité des participant·es de «Koh-Lanta» ne brillent pas par leur éloquence. On cherche en vain la personne qui parviendrait à s'adresser à la caméra, sans parler de la pauvreté du vocabulaire employé. L'émission se relève d'une vague aux candidat·es un peu trashy, dorénavant remplacé·es par une armée de gens qui ne jurent que par «les valeurs», «l'aventure humaine», etc. «Survivor» a un ADN de jeu social –si le mot «stratégie» fait loucher les aventurièr·es français·es, c'est la norme dans la version américaine. Il y a parfois des larmes et un peu de ressentiment, mais le bon esprit domine.

C'est ce qu'apprécie Baptiste, l'un des quelques fans de «Survivor» en France et animateur du podcast Autour du Feu. «Les joueurs les plus fourbes et les plus retors ne sont pas forcément les plus mal vus, contrairement à la France et à“Koh Lanta”, analyse-t-il. Une trahison dans “Survivor” est souvent considérée comme du beau jeu alors qu'en France, cela provoque une levée de boucliers sur les réseaux sociaux. Mais psychologiquement, sociologiquement et dans la réflexion, “Survivor” surpasse largement Denis Brogniart et ses copains.» Quand on s'est fait avoir, tant pis: on a signé pour ça. Cette ambiance positive domine notamment dans «Survivor: Millenials vs Gen X» (oui, c'est un vrai nom de saison).

Ceci nous mène à la nature des candidat·es: charismatiques, coloré·es, loquaces, quelques-unes des 600 personnes venus concourir sont devenues des légendes de cette communauté grandissante. C'est le cas de Rob Cesternino qui entretient un véritable empire via son podcast, lequel occupe une place centrale dans la couverture médiatique de l'émission, opérée par quelques journalistes spécialisé·es.

Un petit peu plus que de la télé

Il serait réducteur de limiter «Survivor» à un simple objet médiatique. Autrefois omniprésente dans le quotidien américain et sa culture populaire –50 millions d'âmes se sont réunies devant le poste pour la première finale en 2000–, l'émission, par son contenu, interroge subtilement les gender politics dans la télé-réalité.

Les protagonistes questionnent les rôles pour lesquels ils ont été castés. «J'ai joué comme un homme. Si j'étais un homme, on me qualifierait de stratège. Mais comme je suis une femme, on dit que je suis une garce. [...] Quand je serai en face du jury, je leur dirais. “Vous vouliez que je sois votre mère? Ou que je tente de gagner?”», analyse Kassandra Mc Quillen, l'une des stars de «Survivor: Cagayan», une saison qui a revitalisé le jeu.

La seule personne saine entourée de dingues. Kass McQuillen (derrière le doigt) est une personne hilarante. | Capture d'écran CBS

L'émission a aussi été l'objet de media studies. Le livre La Culture de la convergence d'Henry Jenkins place «Survivor: The Amazon» au centre d'un de ses chapitres et analyse comment le spoil de «Survivor» est devenu transmédiatique. Un héritage qui se poursuit sur Reddit, où une armée d'internautes n'ayant pas peur d'avoir des infos en avance font preuve d'un étonnant travail de journalisme. Leur mission? Scruter réseaux sociaux des candidat·es et métadonnées des photos de presse pour avancer des déductions qui se révèlent systématiquement justes. Ces petit·es malin·es ont trouvé la conclusion de l'actuelle édition australienne au tout début de sa diffusion.

Les nerds les plus assidu·es, français·es ou américain·es, vont jusqu'à organiser des éditions de fans qui imitent le format, de la même manière qu'une poignée d'Américain·es refont le match dans leur jardin du Michigan. «Un ORG, c'est un jeu en ligne qui utilise les codes de “Survivor”. La plupart comme SGORG se déroulent sur Discord, explique Baptiste. Ils reproduisent des équipes, des confessionnaux, des épreuves, des alliances, des avantages et autres. Il faut donc dialoguer avec chacun, être malin et stratège, évidemment. C'est très chronophage, mais c'est une expérience incroyable. Évidemment, la notion de survie est bien différente que sur une plage déserte, mais les rapports humains et le jeu d'échecs grandeur nature qu'est “Survivor” se retranscrit très bien sur internet. Gagner une ORG est sûrement aussi dur que de briller dans “Koh Lanta.”»

Maintenant, par où commencer? Le subreddit dédié tient régulièrement un classement très argumenté et sans spoil sur la meilleure saison à regarder pour les débutant·es. Cela représente une bonne porte d'entrée à cette communauté active où quelques ancien·nes candidat·es ne peuvent pas s'empêcher de participer et raconter leurs aventures via quelques AMA «Ask Me Anything» profitables.

Bonne nouvelle pour les non-anglophones: il n'est pas très difficile de se procurer des sous-titres de bonne qualité, même pour la saison en cours. Vous saurez les trouver.

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