Santé / Monde

Semmelweis, le médecin hongrois qui apprit au monde à se laver les mains

Temps de lecture : 5 min

Pionnier des mesures d'antisepsie, un obstétricien visionnaire sauva des milliers de jeunes mères en démontrant l'utilité de ce geste, plus d'un siècle avant la découverte des coronavirus.

Semmelweis prescrit un lavage des mains entre le travail à la morgue et l'examen des patientes, faisant chuter la mortalité en couches. | Piron Guillaume via Unsplash
Semmelweis prescrit un lavage des mains entre le travail à la morgue et l'examen des patientes, faisant chuter la mortalité en couches. | Piron Guillaume via Unsplash

Vienne, été 1865. Dans l'asile psychiatrique du quartier de Döbling, au nord de la capitale autrichienne, un savant hongrois rongé par la démence vit sans le savoir ses deux dernières semaines. Interné par ses amis et ses parents, Ignace Semmelweis n'est plus que rage et rancœur contre un monde abhorrant son avant-gardisme. Le personnel de l'institution répond par les coups à la violence de l'homme dont la santé mentale s'est considérablement détériorée en quelques années. Le 13 août, Semmelweis succombe à ses blessures, laissant un héritage médical seulement reconnu post-mortem.

«Précurseur de génie»

Deux décennies plus tôt, le praticien budapestois réalisa la découverte qui le rendit aussi fou que célèbre. En 1847, une femme sur cinq meurt en couches de la fièvre puerpérale dans le service de l'hôpital viennois où l'obstétricien officie. La même année, un ami professeur d'anatomie décède d'une infection similaire à celle des mères après s'être coupé le doigt avec un scalpel.

Semmelweis prescrit un lavage des mains via une solution d'hypochlorite de calcium entre le travail à la morgue et l'examen des patientes. La mortalité dévisse, Ignace a vu juste, mais le corps médical niera longtemps l'évidence.

«Continuellement détesté malgré les statistiques plaidant clairement en sa faveur et les expériences menées sur des animaux entérinant ses découvertes, Semmelweis n'a pas hésité à prendre la plume pour défendre son opinion coûte que coûte. Seuls les faits cliniques lui ont donné raison de son vivant», estiment les chercheurs Helmut Wykticky et Manfred Skopec dans un article consacré au praticien hongrois disparu à 47 ans. «Le triomphe de la bactériologie intervenu après sa mort fit non seulement de lui le “sauveur des mères”, mais aussi un précurseur de génie», poursuivent les auteurs.

Semmelweis redoutait les cercles savants de Vienne et attendra le crépuscule de son existence avant d'assumer sa trouvaille. La majorité des scientifiques de l'époque, acquis à la médecine antique, pensaient que toute maladie résulte d'un déséquilibre des quatre éléments fondamentaux (air, feu, eau, terre) imprégnant le corps humain.

Qu'à cela ne tienne, le médecin hongrois étendit ses mesures d'hygiène aux instruments sollicités pour l'accouchement et éradiqua quasiment la fièvre puerpérale. Craignant l'influence croissante du Hongrois, le professeur Johann Klein le chassa de son service en 1849.

«Missionnaire de la vérité»

Semmelweis demande à obtenir un poste de professeur non rémunéré en obstétrique mais n'obtiendra gain de cause qu'au bout de dix-huit mois, sans accès aux cadavres et avec l'obligation d'utiliser des mannequins. Humilié, le praticien regagne sa Budapest natale et prend la direction de la maternité de l'hôpital Szent-Rókus de Budapest.

La recette Semmelweis fait de nouveau des miracles. Entre 1851 et 1855, seules huit patientes meurent de la fièvre puerpérale sur les 933 naissances enregistrées durant la période. Le praticien devient professeur et instaure le lavage des mains dans la clinique de l'université de Pest.

Semmelweis se marie, décline une offre à Zurich, rédige une série d'articles défendant sa méthode controversée et tacle le scepticisme de ses pairs dans un ouvrage de 1861 compilant ses découvertes. Fâché par plusieurs critiques défavorables de son livre, Semmelweis attaque ses détracteurs comme Späth, Scanzoni ou Siebold en les traitant de «meutriers irresponsables» et de «sombres ignorants» via une série de lettres ouvertes amères et courroucées. Médecins et biologistes allemands, emmenés par le pathologiste Rudolf Virchow, rejettent énergiquement sa doctrine. Le début de sa descente aux enfers.

Page de garde de l'œuvre majeure de Semmelweis: L'étiologie, la signification et la prophylaxie de la fièvre puerpérale, 1861. | István Benedek via Wikimedia Commons

«Le destin m'a choisi pour être le missionnaire de la vérité quant aux mesures qu'on doit prendre pour éviter et combattre le fléau puerpéral. J'ai cessé depuis longtemps de répondre aux attaques dont je suis constamment l'objet; l'ordre des choses doit prouver à mes adversaires que j'avais entièrement raison sans qu'il soit nécessaire que je participe aux polémiques qui ne peuvent désormais servir en rien le progrès de la vérité», écrivait Louis-Ferdinand Destouches faisant parler Semmelweis, sujet de sa thèse de médecine soutenue en 1924. Un prophète incompris ne pouvait que fasciner le futur Céline.

Dépression et camisole

Sa volonté de convaincre l'ensemble de ses confrères du bien-fondé de ses théories vire à l'obsession. Semmelweis n'a plus que la fièvre puerpérale en tête. Des portraits réalisés entre 1857 et 1864 montrent un état de vieillissement avancé, la quarantaine à peine passée. Les syndrômes de la dépression nerveuse l'envahissent. Au milieu de l'année 1865, son attitude préoccupe ses collègues et ses proches. Il sombre dans l'alcoolisme, s'éloigne de plus en plus souvent de sa famille et cherche le réconfort en fréquentant des péripatéticiennes. Son comportement sexuel intrigue son épouse Mária.

Portrait du Dr Ignace Semmelweis, gravure sur cuivre de Jenö Doby, 1860. | Jacek Halicki via Wikimedia Commons

Le célèbre chirurgien János Balassa, pionnier de la réanimation cardiaque et médecin traitant de Semmelweis, monte une commission recommandant son placement en établissement spécialisé. Le 30 juillet, son ancien professeur Ferdinand Ritter von Hebra, partageant dès 1847 les découvertes de Semmelweis dans une revue médicale viennoise de renom, l'attire vers l'asile où il mourra en prétendant lui faire visiter l'un de ses nouveaux instituts locaux. Comprenant le piège, Semmelweis tenta de fuir avant d'être frappé par des gardes, mis en camisole et enfermé dans une cellule sombre.

Semmelweis fut inhumé le 15 août 1865 dans l'intimité. Quelques publications scientifiques viennoises et budapestoises relayèrent de brefs avis de décès. Ses restes arrivèrent en 1891 au cimetière Kerepesi de Budapest où le savant fut enterré aux côtés de trois de ses cinq enfants décédés prématurément. Peu après la nomination de son successeur János Diescher à l'hôpital universitaire de Pest, la mortalité des jeunes mères remonta à 6%. Depuis le 11 octobre 1964, la dernière demeure du praticien magyar visionnaire se trouve dans sa maison natale transformée en musée et bibliothèque d'histoire médicale.

«Presque ignoré, souvent méprisé»

Un siècle avant Semmelweis, le médecin lyonnais Claude Pouteau et son confrère toulousain Jacques-Mathieu Delpech avaient compris que les infections ne se transmettaient pas seulement par l'air mais aussi par le contact direct avec les mains, les pansements et les instruments du chirurgien. Semmelweis ouvrit la voie à la théorie microbienne de Pasteur confirmant les observations décriées du Hongrois. Joseph Lister s'appuya sur les travaux du microbiologiste français, eux-mêmes inspirés de Semmelweis, pour développer l'antisepsie dans la chirurgie opératoire qui sera généralisée à partir des années 1880.

«Presque ignoré, souvent méprisé, persécuté pour ses idées, Semmelweis est actuellement réhabilité par les obstétriciens et accoucheurs du monde entier», affirmait Jean Thuillier en 1984 dans l'avant-propos de son roman biographique Le paria du Danube. «Beaucoup de médecins et surtout le grand public ne connaissent rien de l'œuvre et de l'histoire tragique de ce savant qui devait finir ses jours dans un asile d'aliénés. La folie de Semmelweis, c'était la raison d'un seul qui se heurtait à l'injustice d'une raison qui était la folie aveugle de ses adversaires», soulignait l'écrivain et psychiatre.

Sans le savoir, les détracteurs du Hongrois adoptaient le «réflexe de Semmelweis» selon l'expression consacrée désignant la tendance à rejeter une découverte bousculant les normes et les croyances établies. En 2013, l'Unesco adouba le «sauveur des mères» dont l'université de médecine de Budapest porte le nom en inscrivant ses constatations sur la fièvre puerpérale au patrimoine mondial de l'humanité. Aujourd'hui, plus personne ne conteste la nécessité de se désinfecter les mains afin d'éviter la propagation des maladies. Surtout en pleine épidémie de coronavirus.

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