Culture

Rouge et noire, voici la grande magie blanche de «Kongo»

Temps de lecture : 4 min

Tourné au côté d'un féticheur de Brazzaville, le documentaire d'Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav se révèle un film d'aventures fantastiques dont chaque spectateur est le protagoniste.

Apôtre Médard, praticien des magies qui soignent et qui sauvent, affronte les dragons de la modernité. | via Pyramide Distribution
Apôtre Médard, praticien des magies qui soignent et qui sauvent, affronte les dragons de la modernité. | via Pyramide Distribution

«Dans la république des ténèbres qu'est notre pays», dit la voix off. La république est celle du Congo-Brazzaville, le pays celui où cohabitent les vivants et les morts, les êtres visibles et les êtres invisibles. Ce pays est en guerre.

Une guerre civile, où ce que nous autres rationalistes appelons le surnaturel fournit les armes d'attaque et de défense, ce qui tue et meurtrit comme ce qui soigne et protège. La guerre se déroule dans les corps, dans les familles, dans les quartiers, dans les villages.

Elle concerne les personnes, les organisations collectives, les terres et les eaux. Elle concerne les jalousie du couple comme la colonisation du pays et son pillage par les puissances étrangères, en particulier la Chine. Elle mobilise des citoyens de tous rangs, des politiques, des savants, des responsables religieux, des juges et des avocats, et bien sûr des féticheurs.

Durant des années, les réalisateurs français Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav sont retournés à Brazzaville où ils avaient fait la connaissance de l'un d'eux, connu sous le nom d'Apôtre Médard. Ils ont beaucoup filmé, pour qu'apparaisse à nos yeux cette étrange et importante merveille qu'est Kongo.

Médard appartient à une confrérie qui fut une force de résistance au colonialisme durant des siècles, les Ngunza. Dans un quartier de Brazza, il a fait de son église «un hôpital spirituel où chaque matin les patients atteints de mauvais sorts viennent se faire guérir», comme le résument les réalisateurs[1].

Avec des méthodes issues d'une longue tradition, l'apôtre passe ses journées à prendre en charge les souffrances physiques et psychiques de ses concitoyen·nes, avec autant de réussite (et d'échecs) qu'un médecin de ville.

Sous la dictée des esprits, les «écritures du ciel» aideront peut-être à guérir ou à protéger | via Pyramide Distribution

C'est le début, impressionnant, troublant, exotique assurément, d'un film qui a pris le parti de ne pas savoir d'avance ce qu'il faut comprendre ou croire, mais d'observer et d'écouter.

Officiant dévoué, Médard affublé de ses maillots de clubs de foot s'avère également un performer de premier ordre. Avec lui se produisent des phénomènes qui asurément ne s'inscrivent pas dans le cadre des logiques instituées en Occident.

Être spectateur, une pratique magique

Qui aura l'ouverture d'esprit de seulement accepter de voir et d'entendre ce qui se produit devant la caméra de La Vapeur et le micro de Vaclav se trouve convié à un très bel exercice de cette pratique à laquelle invitent les premières séquences de Kongo, pratique elle aussi non exempte de magie: être spectateur de cinéma.

La question n'est en effet pas de croire ou ne pas croire mais, de manière infiniment plus riche, de jouer soi-même avec ses croyances et ses doutes, ses propres choix d'adhésion, de déplacement par rapport aux certitudes, de mise en suspens de certaines barrières.

Dès lors s'ouvre une compréhension de ce qui agit des humains différents, et qui ne les assigne pas immédiatement à un ordre dans lequel ils ne se reconnaissent pas –et qui les oppriment depuis des siècles. Il s'agit ici ni de tout croire ni de ne rien croire, mais d'accepter d'être mis en mouvement, en déplacement. Et mieux encore: d'aimer ça. Et ce n'est que le début...

Car voici que pour Médard surgit une affaire particulièrement dangereuse et complexe. Des enfants sont morts, une femme frappée par la foudre accuse son mari, bientôt c'est l'apôtre lui-même qui est accusé.

Le tribunal des sortilèges, ou quand le pouvoir de la loi et celui des esprits s'affrontent ou s'associent | via Pyramide Distribution

Il faut aller plaider devant le tribunal, féticheur contre féticheur, sortilège contre sortilège, et s'en remettre le moment venu au jugement d'un mortier doté de pouvoirs considérables. Un mortier et son pilon? Qui a vu Yeelen, le chef d'œuvre de Souleymane Cissé, n'en sera pas autrement étonné.

«Le Seigneur des anneaux» en mieux, en vrai

Voici que surgissent d'autres périls, qui ont la forme de dragons modernes, les bulldozers qui ravagent les territoires, voici que d'autres figures bénéfiques ou maléfiques entrent en scène, les créatures des eaux menacées par les pelleteuses des grandes compagnies minières...

C'est Le Seigneur des anneaux en mieux, en vrai. Avec presque rien de moyens matériels, les deux cinéastes accompagnent cette épopée fantastique qui se déploie pour nous parce qu'ils ont su s'y rendre sensibles.

En grande connivence avec leur personnage principal désormais revêtu d'un costume d'apparat, Hadrien La Vapeur, qui est aussi directeur de la photo, et Corto Vaclav, également anthropologue, relient par des attaches invisibles quête spirituelle et combats de survie de personnes et de communautés, attachement aux ancêtres et inscription dans un contemporain que nul n'entend ignorer.

Possédant lui-même un sens certain de la mise en scène, et filmé en images somptueuses malgré la simplicité des moyens, Médard se révèle au fil des plans bien autre que la figure inévitablement folklorique ou inexorablement lointaine qu'il pouvait paraître au début.

Un homme attachant, modeste, et d'un courage qui l'amène à affronter des forces, naturelles et surnaturelles (mais savons-nous bien ce que nous qualifions ainsi?), forces qui lui sont bien supérieures. Et son combat désespéré pour sauver les esprits des eaux, créature puissantes et dangereuses que dans le film on appelle des sirènes, rejoint des luttes aussi contemporaines qu'universelles.

Pour un spectateur européen, ce film révélé au dernier Festival de Cannes par la sélection ACID est aussi l'occasion d'une saine remise en question de ses certitudes. Pour quelque spectateur que ce soit, la vision de Kongo est d'abord une aventure, à la fois sociale, spirituelle et esthétique. Une aventure heureuse.

Kongo

de Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav, avec Apôtre Médard, Bertille Ngonga, Prophète Boudimbou

Séances

Durée: 1h10. Sortie le 11 mars 2020

1 — Dans l'entretien qui figure dans le dossier de presse du film, entretien passionnant de bout en bout. Lire aussi le reportage sur la projection du film dans le quartier de Brazzaville où il a été tourné. Retourner à l'article

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