Société / Culture

Dans le monde de la drogue, les daronnes sont légion

Temps de lecture : 4 min

À l'image du personnage joué par Isabelle Huppert dans le film de Jean-Paul Salomé, les femmes puissantes ne sont pas rares dans ce milieu.

Isabelle Huppert dans «La Daronne». | Le Pacte
Isabelle Huppert dans «La Daronne». | Le Pacte

Dans son nouveau film adapté d'un roman d'Hannelore Cayre, le réalisateur Jean-Paul Salomé dresse le portrait de la Daronne, une traductrice externe de la police judiciaire qui utilise les informations qu'elle collecte pour monter un trafic de shit à Paris. Film aux multiples facettes, La Daronne permet à Isabelle Huppert de naviguer à contre emploi entre comédie et drame, thriller et polar.

En 2018, c'est une autre icône du cinéma français, Isabelle Adjani, qui se retrouvait mêlée à un trafic de drogue entre la région parisienne et l'Espagne. Le film s'appelle Le monde est à toi, réalisé par Romain Gavras, et son rôle de mère castratrice du héros (Karim Leklou) lui a même valu une nomination méritée au César du second rôle féminin.

Avant cela, entre 2005 et 2012, la série Weeds permettait à Mary-Louise Parker de s'éclater dans le rôle de Nancy Botwin, patronne à la tête de son propre trafic de marijuana dans une banlieue californienne. Un personnage né de l'imagination de Jenji Kohan, future créatrice de Orange is the new black. Mais s'il permet d'offrir des rôles attrayants à des comédiennes chevronnées, le trafic de drogue est en réalité un univers beaucoup plus féminisé qu'on ne le croit.

De Narcos à J-Lo

Les fans de la série Narcos se souviennent du personnage d'Isabelle Bautista, inspiré par Sandra Ávila Beltrán. Cette dernière s'est imposée dans l'univers ultra masculin du trafic de drogue mexicain. Si son intelligence est souvent louée, on admire aussi chez elle ses histoires d'amour avec des barons de la drogue, son goût pour un style de vie bling -bling et pour la chirurgie esthétique. Après avoir purgé une peine de dix ans de prison pour blanchiment d'argent, Sandra Ávila Beltrán s'est retirée du monde des cartels en 2015 pour s'installer à Guadalajara (Mexique), où elle vit avec son fils.

Griselda Blanco apparaît quant à elle dans tous les tops des plus grand·es baron·nes de la drogue. Surnommée la Reine de la coca, la Madrina ou encore la Veuve Noire, elle est considérée comme la mentor de Pablo Escobar, et décrite comme une pionnière du trafic de cocaïne de la Colombie vers les États-Unis. Sa fortune personnelle est estimée à plus de deux milliards de dollars. Cette matrone redoutable et bisexuelle meurt assassinée à Medellin, en septembre 2012, à l'âge de 69 ans.

Il n'est guère étonnant que la télévision et le cinéma se soient intéressé·es à son histoire. En 2017, c'est Catherine Zeta-Jones qui interprétait cette baronne dans Cocaine Godmother, de Guillermo Navarro. Et c'est Jennifer Lopez qui incarnera prochainement Griselda Blanco dans The Godmother, notamment co-écrit par Terence Winter (Le Loup de Wall Street, Les Soprano).

En France, Booba et Maes lui dédient un morceau (La Madrina) en 2018, mais sans particulièrement mettre en avant ses qualités comme cheffe de trafic («la Madrina voulait la bague au doigt»). Malgré son influence évidente sur le plus grand et le plus célèbre trafic de drogue des États-Unis, Griselda Blanco reste une figure assez peu connue de l'histoire, comme si celle-ci effaçait naturellement les femmes.

Fortes en présence

Sans forcément entrer dans l'histoire, de nombreuses femmes participent pourtant au trafic à différents niveaux. Figures oubliées du storytelling de la drogue, dans les films, les séries ou les chansons, on les retrouve à mots couverts dans les coupures de presse. À l'été 2019, quand un impressionnant réseau de trafic de drogue est démantelé à Marseille, on détaille: «12 personnes dont trois femmes ont été interpellées. Âgés de 20 à 30 ans, certains étaient visés par des mandats d'arrêts pour trafic de stupéfiants. Neuf ont été déférés devant un juge, puis six écroués, dont une femme.»

En mai 2019, cinq hommes et cinq femmes sont condamnées à mort pour le trafic de plusieurs centaines de kilos de drogue de synthèse au Vietnam. En juillet 2019, une actrice néerlandaise est interpellée pour trafic de drogues diverses sur le festival d'été Tomorrowland, près d'Anvers. L'article précise que sa colocataire et elle «sont poursuivies en tant que coauteurs [sic] d'un trafic de stupéfiants et de substances psychotropes en bande».

Sur le site Vice, un article datant d'octobre 2018 et consacré à l'interview d'une dealeuse s'ouvre ainsi: «Dans l'imaginaire collectif, le dealeur est un homme.» Pourtant, en France, les femmes représenteraient tout de même 8% des personnes interpellées pour vente de stupéfiants. Et le trafic va bien au-delà de la simple vente de marchandises: trafiquant·es, nourrices (personnes qui stockent la drogue chez elles) font partie des rouages du système, tout comme les personnes chargées de l'approvisionnement ou du guet.

Invisibles

De nombreuses femmes participant au trafic sont obligées de gommer leur féminité pour se faire respecter, ou se voient invisibilisées par la culture populaire. Ce qui ne les protège pas, bien au contraire: il semble bien que le côté exceptionnel de la femme dealer la rende peu digne de confiance aux yeux des consommateurs et consommatrices, qui veulent traiter avec des spécialistes de leur sujet.

À ce jour, dans un monde qui continue de porter aux nues le Tony Montana de Scarface, la femme reste un bel accessoire qui peut vite être source de conflit grave ou mortel. Dans les paroles du morceau L'Enfoiré, où le rappeur Heuss l'Enfoiré revient sur les différents trafics sévissant au sein de la région parisienne, les références aux femmes sont sans équivoque: «Hé, ma grande, s'te plaît, fais pas la belle s'il t'a ken au Timhotel, t'auras pas d'prix Nobel. J'te donne deux-trois conseils pour faire un peu d'oseille. Prends ta chienne, mets-la sur VivaStreet ou sur SexModel. Achète-lui six phones-tel', tu vas faire un bordel. Paris, c'est pas L.A., c'est Mexico et Medellin Cartel.» Au passage, il en oublie que Mexico et Medellin se sont aussi construites grâce à la poigne de quelques femmes puissantes.

C'est justement dans ce malentendu culturel que La Daronne puise sa force. En observant le physique délicat et en entendant la voix fluette du personnage d'Isabelle Huppert, personne ne peut imaginer qu'elle puisse se trouver à la tête d'un trafic de grande ampleur. Et si les dealers l'appellent la Daronne, c'est parce qu'eux-mêmes hallucinent de se voir commander par une femme. Il semble cependant que, dans la vraie vie, le nombre de daronnes soit bien plus élevé que ce que les hommes veulent croire.

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