Médias / Société

«Mariés au premier regard» a un problème avec le consentement

Temps de lecture : 5 min

Obsédée par les «rapprochements» entre individus venus trouver l'amour, l'émission de M6 se vautre dans le forcing et stigmatise les moins tactiles.

La saison 4 de «Mariés au premier regard» s'est achevée lundi 2 mars sur M6. | Tom The Photographer via Unsplash
La saison 4 de «Mariés au premier regard» s'est achevée lundi 2 mars sur M6. | Tom The Photographer via Unsplash

Lundi 2 mars au soir, la quatrième saison de «Mariés au premier regard» (MAPR pour les fans) s'est achevée sur M6. Au cas où vous auriez eu mieux à faire depuis 2016, il s'agit d'une émission de dating où des hommes et des femmes, souvent à peine trentenaires mais déjà désespéré·es de ne pas trouver l'amour, donnent «des centaines de critères» à des «experts» chargés de leur dégoter un·e partenaire compatible grâce à «des algorithmes».

Une fois la perle rare trouvée, les candidat·es reçoivent un coup de fil leur annonçant le pourcentage de compatibilité et la date de leur mariage –un mois après l'appel. Reste à digérer, puis annoncer la nouvelle à leurs proches, pas toujours franchement enthousiastes à l'idée que leur fils ou leur sœur se marie avec un·e parfait·e inconnu·e. On les comprend.

Les deux tourtereaux, qui ne se sont jamais vus ni parlé, décident devant le maire s'ils se plaisent assez pour s'épouser, puis passent la nuit ensemble à l'hôtel, avant de partir en voyage de noces tous frais payés –petit-déj au lit et caméramen de M6 inclus. Quelques semaines plus tard, les voilà convoqués pour un bilan en présence des deux psys de l'émission (Pascal de Sutter et Estelle Dossin), bilan à l'issue duquel chacun·e décidera de rester marié·e ou de divorcer.

Pressions sur les «rapprochements»

Si chacun·e accepte donc d'être filmé·e au long de ce que tout le monde appelle «l'expérience», MAPR semble en revanche ignorer ce qu'est un consentement libre et éclairé. Les psys et la voix off sont carrément obsédé·es par les «rapprochements» physiques des couples fraîchement mariés. Si le moindre bisou ou câlin est systématiquement commenté et encouragé, l'absence de tendresse haptique fait gloser, de manière insistante et répétée, voire donne lieu à une activité choisie pour forcer l'intimité (comme une balade en moto).

Ne pas vouloir dormir dans le même lit qu'un·e inconnu·e ni lui rouler de pelle au bout de deux jours serait la preuve d'un manque de confiance en l'autre et le signe d'une personnalité froide et castratrice.

Ce sont principalement les femmes qui font l'objet de cette caractérisation, comme si se montrer timide ou méfiante, particulièrement dans ce contexte, était anormal. Mais leurs nouveaux compagnons semblent tomber des nues devant la réserve de ces femmes, qui pour beaucoup ne cachent pas avoir morflé par le passé ou manquent de confiance en elles.

Lorsqu'elles décident de ne pas dormir dans le même lit que leurs époux (encore faudrait-il que la production leur ait réservé une chambre avec deux couchages séparés, ce ne fut pas le cas pour la première nuit d'Élo et Rémi, merci pour le forcing), ceux-ci s'en étonnent, voire s'en offusquent.

Mais la voix off insiste: si les hommes doivent «dépasser» leurs «premières impressions», les femmes, elles, doivent «lâcher prise». Traduction: se laisser faire –au risque d'être traitées de salopes, notre société continuant de juger plus durement une femme libre sexuellement.

Mélodie, trop «coincée»

L'une des candidates a particulièrement fait les frais de ces pressions et injonctions tout au long de la saison, jusqu'au dénouement, qui lui a valu un torrent de critiques et d'insultes sur Twitter. Depuis leur première rencontre, la production n'a eu de cesse de se focaliser sur l'absence desdits «rapprochements» entre Mélodie et Adrien.

Présentée comme hautaine, froide et distante dès le début, la jeune femme est constamment incitée à «faire des efforts», à «se décoincer» et «s'ouvrir» à l'autre. C'est même devenu l'intrigue principale de cette saison, et l'intro du dernier épisode, qui rappelle les faits, présente Mélodie comme «très réfractaire à tout rapprochement physique» et «très méfiante à l'égard des hommes».

Peut-être n'a-t-elle pas envie d'embrasser un inconnu devant trois millions de personnes? Peut-être a-t-elle encore le droit de mettre sa pudeur et ses limites où ça lui chante? Peu importe, puisque la voix off enfonce le clou: «Après un voyage de noces catastrophique, Mélodie prend conscience que le problème vient surtout d'elle-même.»

Le mot est lâché: ne pas se montrer «tactile» avec un type rencontré trois semaines auparavant, le tout devant des caméras de télévision, c'est problématique. Surtout quand le mec en face a l'air d'un gentil garçon qui pleure parce que sa femme refuse de l'embrasser.

«Syndrome du chic type» et rhétorique masculiniste

C'est là que le message de l'émission –pardon, l'expérience– devient encore plus pernicieux. Pourquoi diable toutes ces femmes ne couchent-elles pas le premier soir, ni le douzième, alors que leur mari est si gentil, si attentionné et qu'il leur a même offert des fleurs? Quelle ingratitude!

Ainsi, pendant la séquence Mélodie-Adrien, la voix off conclut-elle: «Après plusieurs semaines d'expérience, ils n'ont échangé aucun baiser, malgré toutes les tentatives d'Adrien pour prouver sa sincérité.» Une réflexion qui rappelle la rhétorique masculiniste des incels et autres pick-up artists, avec leur «syndrome du chic type» («nice guy syndrome») ou la faussement cocasse «friendzone».

Faut-il rappeler que le sexe n'est pas un dû? Que ce n'est pas parce qu'un homme est gentil, qu'il se comporte de manière convenable et respectueuse (comme tout un chacun devrait le faire, hein) qu'une femme lui doit un baiser ou un rapport sexuel? Non, ce n'est pas injuste, ni «bizarre», ni problématique, car le sexe n'est pas une récompense, un retour sur investissement de votre gentillesse ou de votre «sincérité».

Chose qu'Adrien, très insistant, ne semble pas comprendre: «Je fais énormément d'efforts pour faire baisser tes barrières, tu me fous mur sur mur [...] j'encaisse, je dis rien.» Un peu plus tard, alors que le couple déjeune au restaurant, il revient à la charge:

–Tu me mets une claque si j'essaie de t'embrasser ?
–(Elle lui fait comprendre qu'elle le repoussera)
C'est super bizarre!
–Tu auras ton bisou et j'aurai mon bisou quand on sentira que c'est le moment.

Elle n'a pourtant pas cessé de dire, tout au long de la saison, qu'il lui fallait plus de temps. Et à l'heure du bilan, surprise (non): la psy reproche à Mélodie d'avoir «réclamé trop de temps» et juge qu'Adrien a «fait montre de trop de patience». Ce dernier, dans un éclair de lucidité, résume: «On n'a pas du tout le même rythme.»

L'investissement émotionnel? Jamais entendu parler

Mais, contre toute attente, alors que Mélodie souhaite rester mariée à Adrien («malgré ses réticences physiques», s'acharne la voix off), lui décide de divorcer. Mélodie s'effondre. «Je me suis investie pour rien», résume-t-elle, en larmes. Les twittos, qui l'avaient prise en grippe depuis le début de la saison, se lâchent, entre commentaires agacés, insultes et GIF d'héroïnes jugées castratrices.

Les larmes d'un Adrien impuissant devant les «réticences physiques» de sa femme ont ému Twitter, mais la tristesse de Mélodie paraît inconcevable, puisque tout est fait pour que le public mesure son investissement dans la relation à l'angle formé par ses cuisses ouvertes (ou non).

Pour une émission –pardon, une expérience– qui prétend aider à trouver «le grand amour», il est révoltant qu'un tel forcing soit normalisé et le consentement libre et enthousiaste de chacun·e ainsi sacrifié sur l'autel de l'audimat.

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