Culture

«Devs», techno-thriller envoûtant

Temps de lecture : 7 min

On attendait avec impatience la série d'Alex Garland, et on n'a pas été déçues.

Dans Devs, Sonoya Mizuno incarne Lily, une scientifique enquêtant sur la mort de son petit ami. | Capture d'écran via YouTube
Dans Devs, Sonoya Mizuno incarne Lily, une scientifique enquêtant sur la mort de son petit ami. | Capture d'écran via YouTube

Tous les mercredis, Anaïs Bordages et Marie Telling décryptent pour Slate.fr l'actu des séries avec Peak TV, une newsletter doublée d'un podcast.

Une série peut-elle être nulle et fascinante à la fois? C'est la question qu'on s'est posée en regardant Hunters, la dernière superproduction d'Amazon.

Avec son esthétique à la Tarantino et Al Pacino en tête d'affiche, la série, qui suit un groupe de chasseurs de nazis dans le New York des années 1970, vendait du rêve sur le papier. Sauf qu'entre de gros problèmes de ton, une intrigue poussive, des personnages clichés et un traitement de la Shoah franchement problématique, rien ne semble aller dans Hunters.

Cela ne veut pas dire que la création de David Weil ne soit pas digne d'intérêt, dans ce qu'elle dit sur la représentation de l'Holocauste et de la mémoire ou dans ce qu'elle révèle des anxiétés contemporaines avec son intrigue sur une montée du nazisme aux États-Unis.

Mais Hunters est aussi symptomatique de plusieurs tendances dans l'univers des séries. Son pilote dure une heure et demie, une extravagance injustifiée, reflet d'une ère sérielle où les créateurs ne se refusent rien.

Tellement obnubilée par ses effets de style qu'elle en oublie de développer ses personnages, la série sombre vite dans la superficialité en se complaisant dans des revirements rocambolesques.

Quant à sa vision des années 1970, elle est aussi référentielle et vide de sens que celle des années 1980 dans Stranger Things: plus qu'une œuvre sur une époque, on a l'impression de regarder une régurgitation de références pop culturelles. Une vacuité regrettable, surtout lorsqu'on s'attaque avec autant de moyens à un sujet aussi riche et complexe.

Le gros plan: «Devs» (Canal+ Séries)

Cette série faisait déjà partie de nos plus grandes attentes pour 2020. Et à en croire les deux premiers épisodes que nous avons eu la chance de visionner, on avait raison: Devs, qui sort sur Canal+ le 6 mars, nous a déjà rendues complètement accro.

Ce techno-thriller envoûtant est créé, écrit et réalisé par Alex Garland, le cinéaste derrière Ex Machina et Annihilation, qui confirme ici son affection pour les intersections compliquées entre éthique et technologie.

Dans le pilote, Sergei (Karl Glusman), développeur brillant de la Silicon Valley, est promu pour intégrer une division secrète de son entreprise dirigée par un mystérieux leader (Nick Offerman). Pas de spoiler, c'est dans le trailer: à la fin de son premier jour de boulot, Sergei est mort, et sa petite amie Lily décide alors d'enquêter pour comprendre ce qu'il lui est arrivé.

Pour ce projet, Alex Garland s'est entouré de ses usual suspects, notamment le directeur de la photographie Rob Hardy, ainsi que Ben Salisbury et Geoff Barrow, ses compositeurs phares qui se sont une nouvelle fois surpassés pour créer une bande-son aussi sublime que flippante.

Quant à Lily, elle est incarnée par Sonoya Mizuno: l'actrice et danseuse britannico-japonaise a récemment crevé l'écran dans Maniac et Crazy Rich Asians, mais c'est Alex Garland qui l'avait révélée dans Ex Machina, avant de lui offrir un rôle inhabituel dans Annihilation. Toujours aussi magnétique, elle est plus vulnérable que jamais dans le rôle de cette scientifique brillante déterminée à comprendre la mort de son petit ami.

On a tendance à se méfier des séries portées par des équipes de cinéma, mais le format sériel se révèle ici parfait pour faire monter la tension et explorer dans toutes leurs nuances l'attrait et l'horreur des nouvelles technologies. Le casting est au top de ses capacités, l'atmosphère angoissante à souhait, et le scénario esquive brillamment les clichés. On veut voir la suite!

Il y a encore quelques années, la plupart des séries se lançaient avec un casting d'inconnu·es. Aujourd'hui, il est rare de voir un nouveau projet télévisuel sans star hollywoodienne. Michael Douglas (La Méthode Kominsky), Nicole Kidman (Big Little Lies), Al Pacino (Hunters), Cate Blanchett (Mrs. America)... Tous ces grands noms du cinéma ont joué dans des séries télé cette année. Pourquoi s'incruster ainsi sur le petit écran, quand le Saint Graal a si longtemps été le grand?


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On regarde aussi

On aime vraiment:

RuPaul's Drag Race (VH1/Netflix) – Un nouveau casting très talentueux, un premier épisode déjà légendaire et des guest stars en pagaille (Robyn! Jeff Goldblum! Alexandria Ocasio-Cortez!): cette saison 12 s'annonce exceptionnelle.

Pourquoi pas:

Gentefied (Netflix) – Une série mignonne sur une famille latinx qui tient un resto mexicain à Los Angeles. Le propos sur la gentrification est intéressant, mais le format «comédie Netflix» reste un peu trop lisse et convenu.

I Am Not Okay With This (Netflix) – Assez oubliable, sauf les dernières cinq minutes qui nous donnent envie de voir la suite (mais on comprendra si vous vous arrêtez avant).

À vous de voir:

Hunters (Amazon) – Vous l'aurez compris, on n'est vraiment pas convaincues. Mais si vous avez envie de voir une série trop longue et pas subtile pour un sou, faites-vous plaisir.

L'épisode culte: «START» («The Americans», S6E10)

À l'opposé des séries aux visions nostalgiques et clichées comme Stranger Things et Hunters, The Americans a offert un portrait tout en nuances et en contradictions de l'Amérique des années 1980. Et quel meilleur prisme pour observer ces névroses qu'Elizabeth et Philip Jennings, un couple d'agents soviétiques infiltrés aux États-Unis, devant jongler entre l'idéologie de leur mère patrie et le confort capitaliste de leur pays d'adoption?

Mais le vrai coup de maître de la série de Joe Weisberg (lui-même ancien agent de la CIA) aura été de se conclure sur son meilleur épisode –et l'une des meilleures heures de l'histoire de la télé. «START» est à l'image de The Americans: ici, pas de noir et blanc, que des nuances de gris.

(Attention, ce qui suit spoile la fin de la série.)

Après six saisons d'une vie de mensonges, l'étau se resserre enfin autour de Philip et Elizabeth, qui décident de prendre la fuite avec leur fille Paige et d'abandonner leur fils Henry, seul membre de la famille ignorant tout des activités de ses parents.

Survient alors le face-à-face que les fans de la série attendaient depuis le premier épisode: Stan, l'agent du FBI voisin du couple, devenu le meilleur ami de Philip, les confronte dans un parking souterrain. Une scène à la fois déchirante et sous haute tension où l'on voit toute la vie américaine des Jennings s'effondrer sous leurs yeux. Car si les liens qu'ils avaient tissés avec Stan étaient fondés sur une imposture, l'affection de Philip pour son ami était, elle, bien réelle.

Le coup de grâce pour les Jennings survient plus tard dans l'épisode, alors qu'ils s'apprêtent à quitter le territoire américain pour passer au Canada. Alors que leur train se remet en route après le passage à la frontière, Phillip et Elizabeth aperçoivent Paige sur le quai. Leur fille a finalement choisi les États-Unis et laissé ses parents poursuivre le chemin sans elle.

Le dernier plan de la série montre les deux espions de retour en Union soviétique, vivants et unis, mais dépouillés de toutes les relations qu'ils avaient créées dans leur vie parallèle. Cette expiation est-elle à la hauteur de leurs crimes? La série nous laisse en juger par nous-mêmes.

Le crush: Ben Sinclair (le mec dans «High Maintenance»)

Si son air de jeune John Malkovich, sa vulnérabilité et son regard bienveillant ne suffisaient pas, on a définitivement craqué quand il a décidé d'adopter un petit chien borgne au début de la saison 4.

Peak de chaleur: Quand il pédale torse nu sur son vélo, ou à chaque fois qu'il écoute avec patience l'un·e de ses client·es.

L'incontournable: «Better Call Saul» (Netflix)


Capture d'écran.

La saison 4 de Better Call Saul s'est achevée sur cette phrase terrifiante: «It's all good, man!» Prononcée par Jimmy McGill, le héros de la série, elle signifie que l'on est plus proches que jamais de la transformation tant redoutée de Jimmy en Saul Goodman, avocat véreux et sans scrupules qui nous avait d'abord été présenté dans Breaking Bad.

Better Call Saul se déroule plusieurs années plus tôt, alors que le personnage principal utilise encore son vrai nom et passe ses journées à défendre des petits délinquants devant le tribunal d'Albuquerque.

En nous montrant qui Saul a été avant d'adopter son fameux pseudonyme, les créateurs ont trouvé la combine parfaite: de simple ressort comique, il devient une figure tragique, que l'on regarde avec impuissance glisser vers l'illégalité.

Better Call Saul opère un grand mélange des genres, entre le drame judiciaire, la comédie et le thriller mafieux: en parallèle des petites combines de Jimmy et Kim, les cocréateurs Vince Gilligan et Peter Gould développent une deuxième intrigue criminelle, plus proche du ton de Breaking Bad.

On y suit l'attachant Nacho, mais aussi des personnages cultes de la série originale, notamment Mike Ehrmantraut et Gus Fring, construisant peu à peu l'empire de la drogue qui nécessitera un jour les services de Walter White et Jesse Pinkman.

La série contient de nombreux éléments qui ont fait le succès de Breaking Bad: une réalisation alléchante, des séquences d'action tendues et des personnages que l'on redoute sans cesse de voir échouer. Mais c'est cette épée de Damoclès qui trône au-dessus des personnages qui rend Better Call Saul encore plus fascinante que sa prédécesseure.

Les créateurs ont récemment annoncé que la série s'achèverait après six saisons; chaque épisode qui nous sépare du moment où Jimmy finira par basculer définitivement dans l'illégalité n'en est que plus précieux.

Ces textes sont parus dans la newsletter bimensuelle Peak TV.

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