Culture

La country blanche et conservatrice n'est plus

Temps de lecture : 8 min

Ce genre musical, que l'on cantonnait aux recoins les moins ouverts des États-Unis, brave les frontières.

Lil Nas X, premier grand cowboy noir et gay de la pop culture. | Capture d'écran via YouTube
Lil Nas X, premier grand cowboy noir et gay de la pop culture. | Capture d'écran via YouTube

Au début de l'année, Los Angeles accueillait la crème de la crème de l'industrie musicale américaine pour la 62e édition des Grammy Awards. Quelques minutes avant le début de la cérémonie, on a pu s'émerveiller devant la robe grise XXL d'Ariana Grande ou devant le costume Gucci vert et noir de Billie Eilish. Cette année, les garçons avaient eux aussi fait un effort.

Billy Porter, l'acteur-phare de la série Pose, a une nouvelle fois enchanté le tapis rouge d'une tenue aussi somptueuse que gadget (les franges de son chapeau, façon volet en plastique, se refermaient et s'ouvraient sur le visage du comédien). Lil Nas X, gentil créateur de mèmes devenu phénomène international depuis «Old Town Road», arborait son plus beau costume de cowboy rose bonbon, dissimulant sur sa poitrine un harnais en cuir. Le DJ Diplo et son nouvel ami –on les voit partout ensemble– Orville Peck étaient eux aussi armés d'un ensemble chapeau, chemise, grosse ceinture qui ferait pâlir d'envie Lucky Luke. Une tenue que, depuis quelques mois, les célébrités ne finissent pas de reproduire.

yep @recordingacademy PS the back of my hat had dove wings !

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Pour Peck, rien d'étonnant. Crooner fan de country, il a sorti son premier album, Pony, en 2019. Toujours caché derrière son masque façon «lone ranger» –il en possède plus d'une vingtaine–, le mystérieux chanteur surprend à chacune de ses sorties, par le biais d'une tenue plus flamboyante que la dernière. Une inspiration qu'il tire des performers de rodéo et des cowboys dont il tombait amoureux enfant, qui, tout en étalant leur virilité, «portaient des costumes rose, à strass, etc.», se souvient-il dans les pages du Vogue américain. «Je trouvais le contraste plutôt cool, et naturellement audacieux.»

Dans ses chansons, Orville Peck chante et pleure ses amours homosexuelles. Il ne s'en est jamais caché: avec «Old River», par exemple, le Canadien raconte ses idylles passées avec un motard, un boxeur et un geôlier. On est forcément un peu surpris: de ce côté de l'Atlantique, la country a toujours eu des airs de genre ultraconservateur, propre au Texas et aux rednecks, fiers défenseurs des valeurs chrétiennes et du mariage hétérosexuel. Mais la culture cowboy s'est dernièrement détachée de ces clichés, pour entrer à une vitesse folle dans la culture populaire et mainstream. Le coupable se prénomme Lil Nas X.

Avec «Old Town Road», sortie initialement en décembre 2018 et remixée de nombreuses fois depuis, Lil Nas X a connu un succès sans pareil sur les réseaux sociaux, et notamment sur la plateforme TikTok. En mars 2019, le titre s'offre la dix-neuvième place du classement Hot Country Songs de Billboard. Elle aurait atteint la première place un mois plus tard si elle n'avait pas été déclassée, supposément car elle ne respectait les codes du genre –une décision qui a d'ailleurs généré de nombreux débats sur le racisme dans la country.

Qu'à ne cela tienne: le 5 avril 2019, une version avec le célèbre countryman Billy Ray Cyrus voit le jour. Difficile de faire plus country. Puis, le 30 juin, en plein mois des fiertés, le chanteur fait son coming out homosexuel à l'aide d'un tweet et de quelques blagues. La pop culture tient son premier grand cowboy noir et gay.

America First

Pour Danick Trottier, professeur de musicologie à l'Université du Québec, ce regain d'intérêt pour la country n'a en fait rien d'inédit: «À chaque décennie, il y a deux ou trois artistes country qui carburent dans les charts nord-américaines voire planétaires: Garth Brooks et Shania Twain dans les années 1990, les Dixie Chicks, Kelly Clarkson et Taylor Swift dans les années 2000.»

«C'est une mode, qui revient de façon cyclique comme toutes les modes, précipitée par un événement particulier cette fois-ci», renchérit Natalie Boisvert, musicologue à l'Université de l'Alberta, qui cite la polémique autour d'«Old Town Road» comme le déclencheur de cette ferveur retrouvée. Selon elle, la récupération des codes country par Lil Nas X est avant tout «un coup marketing extrêmement habile», mais aussi une façon d'exposer sa vision de l'américanité. «Lil Nas X, artiste country, rappeur, noir et LGBT, donne l'occasion d'afficher son identité américaine via son genre musical par excellence –la country– sans risquer de se voir associé à “l'autre” Amérique, blanche et raciste», conclut-elle.

Car le sujet est bien là: en Europe comme ailleurs, la country souffre d'une mauvaise réputation. Fermez les yeux et pensez-y: il y a de fortes chances que lorsqu'on parle de country, un Texan à la grosse moustache et aux valeurs (très) conservatrices apparaisse dans votre esprit. Pourtant, «la country n'est pas le seul genre dont le public soit presque entièrement blanc et républicain ou conservateur, note Natalie Boisvert. Je pense, entre autres, au metal et au hard rock. Ceux-ci cependant ont une longue histoire et une forte présence dans les marchés européens. Si ces genres sont souvent l'apanage de groupes non seulement blancs mais ouvertement racistes, on peut difficilement en faire l'emblème du cowboy américain vu leur portée globale.» La country serait donc, à l'image de sa cible, encore plus américaine que l'Oncle Sam un soir de 4 juillet.

Si l'on remonte à la source de la country, pourtant, impossible de la réduire à un public précis. «Il n'y a pas de genre américain qui n'ait été fortement influencé par les idiomes afros-américains», continue Natalie Boisvert. Les racines afro-américaines de la country sont indéniables, comme la plupart des mouvements culturels des États-Unis.

«Mais il est vrai que depuis les années 1990, la country semble être la musique refuge d'une partie blanche de l'Amérique du Nord», nuance de son côté Danick Trottier. Le musicologue avance une hypothèse pour expliquer cet engouement: les radios locales américaines, «très conservatrices», n'hésitent pas à afficher leur positions politiques. Elles passaient –et passent encore– principalement de la country. «La question se pose de savoir si c'est l'œuf ou la poule. Ces radios font-elles jouer ces musiques parce qu'elles sont issues de leur univers ou parce que ces musiques reflètent leurs valeurs?»

«On peut parler de renouveau et de progressisme, surtout s'agissant de la situation politique des États-Unis où trône un fort vent de conservatisme.»
Danick Trottier, professeur de musicologie à l'Université du Québec

D'autant plus que les artistes country n'ont pas tendance à discuter ouvertement de leur positionnement sur l'échiquier politique. C'est ce que dit Taylor Swift dans le documentaire Miss Americana, disponible sur Netflix. Désormais pop star internationale, la jeune femme a débuté à Nashville, dans le milieu de la country. Lors de l'élection présidentielle en 2016, beaucoup de fans lui ont reproché son silence –d'autres, à l'instar de Beyoncé et Jay-Z, ont fièrement apporté leur soutien à Hillary Clinton.

«Quand on est artiste de country, on ne force pas sa politique sur les gens. On les laisse vivre leur vie. C'est ancré en nous», raconte Taylor Swift dans le documentaire de Lana Wilson. Il y a huit ans, son discours montrait bien que country et engagement n'ont jamais fait bon ménage: «Je suis une chanteuse de 22 ans. Les gens ne veulent pas connaître mes opinions politiques. Ils veulent m'entendre parler de mes ruptures et de mes sentiments.»

Bien qu'elle soit passée du côté pop de la force, la prise de parole récente de l'artiste –elle a publiquement soutenu le candidat démocrate du Tennessee lors des élections de mi-mandat– dénote un revirement plus progressiste de ce milieu, entamé il y a bien des années. «On peut parler de renouveau et de progressisme, surtout s'agissant de la situation politique des États-Unis où trône un fort vent de conservatisme», assure Danick Trottier.

Un engagement entamé en 2003, quelques jours avant l'invasion de l'Irak par les États-Unis, par les Dixie Chicks. La chanteuse Natalie Maines, lors d'un concert à Londres en 2006, déclarait: «Nous ne voulons pas de cette guerre ni de cette violence, et nous avons honte que notre président soit originaire du Texas.» Antipatriotisme, trahison: le groupe, alors au sommet de sa gloire, se fait descendre par la communauté country. Les ventes d'albums s'écroulent, et l'on brûle leur CD.

Country queer

Depuis l'acharnement contre les Dixie Chicks, les mentalités semblent avoir évolué. Il y a eu la prise de position de Taylor Swift, mais aussi une toute nouvelle vague d'artistes country ouvertement queer. Orville Peck et Lil Nas X, donc, mais aussi la drag queen Trixie Mattel. Issu de l'écurie «RuPaul's Drag Race», Brian Firkus de son vrai nom est un passionné de musique.

Dans le monde des drags, qui s'industrialise de plus en plus, réaliser un album à la sortie de l'émission «Drag Race» n'a rien d'inédit: la plupart des reines accumulent les titres dansants, oscillant souvent entre du rap et une techno un brin datée, le tout saupoudré d'autotune. Pour Trixie Mattel, c'est différent: ses albums sont à la frontière entre la country et la folk, et l'on oublierait presque que les titres sont interprétés par une sorte de Dolly Parton sous acide.

Le 7 février 2020, la drag queen sort son troisième album studio, Barbara (après Two Birds en 2017 et One Stone l'année suivante). Trixie Mattel a trouvé sa niche: une queen avec une autoharpe. La recette, aussi étrange soit-elle, fonctionne: la scène drag reconnaît son talent (on lui a décerné un award pour le meilleur clip de drag queen en 2019) et ses albums se vendent bien (One Stone a débuté à la première place du classement iTunes des auteurs-compositeurs).

«J'ai toujours voulu écrire des chansons, les chanter et les jouer sur une guitare, confiait-elle en 2018 à NPR. Mais lorsque je terminais la fac, c'était en drag queen que je me faisais le plus d'argent. Il fallait que je suive la voie qui permettait de payer le loyer. Faire de l'argent grâce à Trixie et à la comédie, c'était possible. Être un mec blanc avec une guitare, en fait, ce n'était pas si spécial.» Ce n'est que des années plus tard que l'idée germe en lui: et si la country et l'art du drag n'étaient pas antithétiques? «Comme la country a été largement dominée par des hommes et des femmes, mais plus généralement par des hommes blancs tenant une guitare, les nouvelles stars de la pop qui s'approprient le genre représentent un vent de changement», note Danick Trottier. Ainsi fut née Trixie Mattel, drag queen à la guitare.

Cette nouvelle garde d'une country plus inclusive prospère et se voit même décerner les honneurs de l'industrie. Bien qu'elle soit hétérosexuelle, la chanteuse Kacey Musgraves a de nombreuses fois fait part de son soutien à la communauté LGBT+, qui constitue une part importante de ses fans. Elle a par exemple participé à «RuPaul's Drag Race» en tant que juge et, lors du couronnement de deux reines pour la saison «All Stars 4», la chanteuse a invité les heureuses élues sur scène pour l'un de ses concerts.

Cette prise de position ne lui a pas valu un déchaînement de haine, comme celui qu'ont pu subir les Dixie Chicks en leur temps. Son quatrième album, Golden Hour, squatte les premières places des classements des meilleures sorties de l'année dans des revues et journaux comme Billboard, The Guardian, Time ou Vulture. Cerise sur le gâteau, lors de la 61e cérémonie des Grammy Awards, Kacey Musgraves repart avec les prix de l'album de l'année et du meilleur album country.

Reste donc à espérer que la country, que l'on cantonnait aux recoins les moins ouverts des États-Unis, continuera de braver les frontières, qu'il s'agisse d'artistes soutenant la cause queer ou, encore mieux, de chanteurs et chanteuses ouvertement LGBT+. La country a toujours été un format merveilleux pour l'expression des sentiments humains, et les country singers queer ont toujours existé: en 1973, le groupe Lavender Country nous donnait le premier aperçu d'un album aux couleurs de l'arc-en-ciel (et s'offrait, en 1999, une place au Country Music Hall of Fame). La relève est assurée, et elle est plus en forme que jamais.

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