Politique / Économie

Pourquoi l'économie française va mieux et pourquoi Macron n'en profite pas

Temps de lecture : 6 min

La situation économique de la France est en train de s'améliorer, mais les Français·es n'en semblent guère convaincu·es. Ce n'est pas tout à fait surprenant.

Le taux d'emploi des 15-64 ans a atteint un niveau record en 2019, tandis que le sous-emploi était en recul. | Frank Busch via Unsplash
Le taux d'emploi des 15-64 ans a atteint un niveau record en 2019, tandis que le sous-emploi était en recul. | Frank Busch via Unsplash

Lorsque, le 13 février, l'Insee a annoncé une nette baisse du chômage en France au quatrième trimestre à 8,1% de la population active (7,9% en métropole), Marine Le Pen a aussitôt réagi sur le ton de l'indignation feinte: «Et si on arrêtait de mentir aux Français?»

Très courtoisement, les dirigeants de l'Insee se sont servis du blog créé le mois précédent pour lui répondre et expliquer comment sont fabriquées les statistiques du chômage.

La réaction caricaturale de la dirigeante du Rassemblement national n'est pas isolée. Même si la grande majorité des Français·es ne remettent pas en cause les statistiques officielles, beaucoup ont du mal à admettre que la situation économique du pays s'améliore et que le chômage soit orienté à la baisse. Et pourtant, c'est la réalité!

Au premier trimestre 2008, avant la crise financière, le taux de chômage était de 7,2%. Il est monté jusqu'à 10,5% en 2013 et s'établissait encore à ce niveau au deuxième trimestre 2015. Il a alors commencé à refluer, mais ce n'est qu'au premier trimestre 2017 qu'il a franchi durablement à la baisse le seuil des 10%, et à la fin de 2018 celui des 9%. À 8,1% fin 2019, il a retrouvé son meilleur niveau depuis exactement onze ans.

Le taux d'emploi au plus haut depuis 1980

L'amélioration relativement rapide des trois dernières années pourrait être discutée: si des gens désespérant de trouver un emploi sortent complètement du marché du travail, ils sortent aussi des statistiques du chômage. Mais ce n'est pas cette interprétation qui explique l'évolution récente, ainsi qu'en témoignent les chiffres de l'emploi.

Le taux d'emploi des 15-64 ans a augmenté de 0,6 point en 2018, puis encore de 0,2 point en 2019, pour arriver à 65,5% –alors qu'il était revenu à 63,4% en 2011. C'est, souligne l'Insee, le plus haut niveau qui ait été enregistré depuis 1980.

Le sous-emploi, lui, recule: la part des personnes qui souhaiteraient travailler plus et sont disponibles pour le faire représentait en moyenne 5,4% des personnes en emploi en 2019, soit une baisse non négligeable de 1,3 point par rapport à 2015.

On pourrait encore contester ces chiffres, en suggérant que ces résultats positifs s'expliquent par la création d'emplois aidés ou d'emplois publics d'une utilité discutable. Ce n'est pas vraiment le cas, surtout depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, auquel il est au contraire fréquemment reproché une politique trop restrictive dans ce domaine.

C'est bien dans le secteur privé que se créent des emplois: 329.700 en 2017, 163.000 en 2018 et 210.000 en 2019, selon les premières estimations de l'Insee.

On peut alors estimer que ces emplois ont été créés parce que les gouvernements qui se succèdent depuis les dernières années de la présidence Hollande et les premières années de la présidence Macron ont eu de la chance et ont bénéficié d'une conjoncture mondiale exceptionnellement porteuse.

Seulement, cette explication ne fonctionne pas non plus: si l'année 2017 a certes été très bonne au niveau mondial, la tendance a ensuite été à la décélération.

D'après les derniers chiffres de l'Insee, la croissance française serait revenue à 1,3% en 2019, après avoir été mesurée à 1,7% en 2018 et à 2,3% en 2017. Et pourtant, le mouvement de création d'emplois et de baisse du chômage s'est poursuivi.

Force est d'admettre que les mesures de baisse des charges des entreprises et d'assouplissement des règles du marché du travail prises sous François Hollande (CICE, loi travail) et Emmanuel Macron (loi Pacte, transformation du CICE en baisse de charges pérenne) ont porté leurs fruits.

Le moral et le pouvoir d'achat des ménages en hausse

Par ailleurs, en application des mesures fiscales et sociales prises depuis le début du quinquennat Macron (baisse des impôts sur le revenu et le patrimoine, suppression progressive de la taxe d'habitation), les ménages ont vu le pouvoir d'achat de leur revenu augmenter de 1,2% en 2018 et de 1,9% en 2019.

Leur moral est lui aussi en hausse: s'il reste encore très loin des hauts niveaux atteints au début des années 2000, l'indice synthétique de l'Inse est revenu au-dessus de sa moyenne de long terme. La confiance dans une hausse future du pouvoir d'achat est en nette progression, et les craintes concernant l'évolution du chômage sont au plus bas depuis juillet 2007.

Pourtant, si l'on en juge la popularité du président et le climat social, les Français·es semblent ignorer ces changements –ou du moins ne pas en créditer le pouvoir en place. Les doutes sur le bien-fondé de la réforme des retraites ne sont pas seuls en cause. Les raisons de ce désamour sont nombreuses.

Nous ne retiendrons ici ni les éléments purement politiques, ni les appréciations subjectives qui peuvent être portées sur la personne d'Emmanuel Macron. Si l'on s'en tient aux seuls critères économiques et sociaux, on peut relever quelques éléments qui pèsent dans la balance du côté du mécontentement.

En ce qui concerne le chômage, les progrès sont réels, mais la situation de départ était très dégradée; il reste donc encore beaucoup à faire pour enregistrer un véritable retournement de l'opinion.

Si l'on reprend le bilan 2019 dressé par l'Insee, que constate-t-on? Le nombre de chômeurs et de chômeuses s'élève encore à 2,4 millions et, surtout, le «halo» entourant le chômage a gagné en épaisseur: parmi les personnes inactives au sens du Bureau international du travail (ni en emploi, ni au chômage), on recense 1,7 million de personnes qui souhaitent un emploi mais ne sont pas considérées comme étant au chômage. Ce chiffre est à son plus haut niveau.

La France toujours en queue de peloton

Les comparaisons internationales ne sont pas fameuses non plus. La tendance à la baisse du taux de chômage est générale: fin décembre 2019, celui-ci s'établissait à 7,4% dans la zone euro et à 6,2% dans l'Union européenne à 28. Selon les statistiques d'Eurostat, qui retient un chiffre de 8,4% pour la France, notre pays est toujours en queue de peloton. Seules la Grèce, l'Espagne et l'Italie font moins bien.

Enfin, et l'ensemble des économistes le savent, l'amélioration de son sort n'est pas jugée satisfaisante si les autres voient leur sort s'améliorer dans les mêmes proportions, voire encore plus vite.

Les statistiques qui nous font voir une hausse du pouvoir d'achat doivent être complétées par des analyses plus fines qui montrent comment ces gains se répartissent. Et là, les calculs faits en tenant compte de la transformation de l'ISF en impôt sur la fortune immobilière et de la baisse de l'imposition sur les revenus du capital ont eu un effet dévastateur.

On retiendra notamment deux études, la première de l'Institut des politiques publiques (IPP), issue d'un partenariat entre plusieurs écoles dont l'École d'économie de Paris, et la seconde de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

D'après cette dernière, qui a largement été reprise dans les médias, les mesures prises par le gouvernement à la suite du mouvement des «gilets jaunes» et du grand débat n'ont pas suffi à compenser celles qui ont été prises au début du quinquennat pour éviter le départ des grandes fortunes: «Sur les 17 milliards d'euros de gains de pouvoir d'achat pour les ménages depuis 2018, plus de 4 milliards d'euros l'ont été aux 5% de ménages les plus aisés. A contrario, l'effet cumulé des mesures prises depuis le début du quinquennat devrait être négatif pour les 10% de ménages les plus modestes.»

Polémique entre économistes

Évidemment, ces analyses peuvent être discutées. Peut-être était-il opportun de baisser la fiscalité du capital: à moyen et long terme, ces mesures, qui ont pour but de retenir les investisseurs voire d'en attirer de nouveaux, peuvent avoir un impact favorable sur l'activité économique. Cet effet bénéfique pourrait plus que compenser le fait qu'elles ont, au moins dans un premier temps, contribué à accroître les inégalités.

C'est le point de vue développé par Philippe Aghion, Gilbert Cette et Élie Cohen, qui reprochent à l'IPP et à l'OFCE le côté «simpliste» et «statique» de leurs études. Les économistes de l'IPP répondent que l'approche «dynamique» de leurs critiques mériterait d'être davantage étayée: les études manquent sur l'impact réel des baisses de la fiscalité sur le capital. Le débat continue, il n'est pas toujours facile de faire le tri entre les vrais arguments et les présupposés idéologiques.

Une chose est sûre: les progrès enregistrés sur le front de l'emploi et de l'activité ne sont pas encore assez forts pour contrebalancer l'effet négatif dans l'opinion des aspects inégalitaires de la politique libérale menée depuis 2017 par Emmanuel Macron et même avant, de manière plus feutrée, par François Hollande.

Le président aura-t-il assez de temps d'ici à 2022 pour montrer que cette politique est efficace et ramener le taux de chômage vers l'objectif de 7% qu'il s'est fixé? Le ralentissement de l'activité provoqué à l'échelle mondiale par la lutte contre le nouveau coronavirus risque de compliquer un peu plus sa tâche.

Et même s'il réussit, il n'est pas sûr qu'il en tire tout le profit escompté. Les uns lui reprocheront les moyens employés, d'autres lui feront le grief de rester dans l'ancienne économie et de ne pas assez se préoccuper de l'impact environnemental de sa politique. Il n'est pas facile d'être en même temps et de droite, et de gauche, et écologiste.

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