Parents & enfants / Santé

Il faut parler du post-partum et le préparer pour aider les mères

Temps de lecture : 11 min

Avec #MonPostPartum, de nombreuses femmes témoignent des grandes difficultés qu'elles ont rencontrées après leur accouchement. Douleurs, déprime, solitude... Ce moment pourrait pourtant être moins dur à vivre.

Beaucoup n'ont pas été préparées à l'isolement qui les attendait de retour à la maison. | Jenna Norman via Unsplash
Beaucoup n'ont pas été préparées à l'isolement qui les attendait de retour à la maison. | Jenna Norman via Unsplash

Saignements, épuisement, douleurs au mamelon, crevasses aux tétons, hémorroïdes, incontinences, tranchées, lochies, épisiotomie ou déchirure douloureuse, baby blues, bouleversements psychiques, physiques et... une extrême solitude.

Depuis le 15 février se sont répandus sur les réseaux sociaux les témoignages de femmes décrivant avec des mots crus et réalistes leur corps et leur psychisme dans les jours qui ont suivi leur accouchement. La sociologue et féministe Illana Weizman, aux côtés d'Ayla Saura, Morgane Koresh et Masha Sacré sont à l'origine de cet appel à témoins, lancé sous le hashtag #MonPostPartum.

Au tout départ, il y a une pub censurée par l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences lors de la cérémonie des Oscars dimanche 9 février. Cette réclame montre une jeune mère réveillée en pleine nuit par les pleurs de son bébé. Elle se lève, habillée d'un slip filet et se dirige vers les toilettes. Pas de sang, pas de larme, mais un ventre encore bien rond, un corps douloureux qui peine à s'asseoir sur les toilettes, semble souffrir d'hémorroïdes: la réalité sans fard du post-partum.

Après le mannequin Ashley Graham sur Instagram, Illana Weizman, en réaction à la déprogrammation du film publicitaire sur ABC News, a publié deux photos d'elle après son accouchement: un ventre gonflé par un utérus qui n'a pas retrouvé sa taille habituelle, un slip filet orné d'une protection pour les pertes de sang qui durent plusieurs jours encore après l'accouchement.

«Si on parlait davantage de ces sujets, si on ne les invisibilisait pas de façon systématique, les mères se sentiraient moins isolées, moins démunies. Préoccupez-vous des mères. Mettez en lumière leur vécu», harangue la jeune femme.

#monpostpartum - En réaction à une publicité rejetée par @abcnews et l'Académie des Oscars qui dépeint honnêtement l'épisode douloureux du post-partum ainsi que la publication d'@ashleygraham qui pointe du doigt le silence autour de cette convalescence, me voici, portant une couche pour adulte, épongeant le sang qui coule pendant des jours et des semaines, le ventre encore gonflé, l'utérus encore étendu, les contractions qui le remettent doucement en place, les jambes bleuies, les points qui tirent, l'impossibilité de s'asseoir sans douleurs, l'urine qui brûle, l'impression d'être passée sous un rouleau compresseur. Si on parlait davantage de ces sujets, si on ne les invisibilisait pas de façon systématique, les mères se sentiraient moins isolées, moins démunies. Préoccupez-vous des mères. Mettez en lumière leur vécu.

Une publication partagée par Illana Weizman (@illanaweizman) le

En 2018, un rapport sur «Les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical» était remis à Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes. Après les violences obstétricales que le rapport avait permis de mettre en lumière, un nouveau front semble s'ouvrir dans le domaine décidément très sensible de la périnatalité.

L'accouchement au cœur du post-partum

Quand on passe en revue les témoignages sur Twitter, il est question de violences obstétricales, d'une profonde solitude et de mères qui n'ont pas confiance en leurs capacités à bien s'occuper de ce bébé totalement dépendant d'elles –et parfois du père.

Si ce hashtag est salutaire car il libère la parole des femmes et lève le voile sur un post-partum loin des images sucrées que nous renvoie la société, Ingrid Bayot, sage-femme, formatrice en périnatalité et allaitement, autrice du livre Le quatrième trimestre de la grossesse, veut nuancer le propos.

«Quand le rose bonbon a été obligatoire trop longtemps, le jour où la parole se libère, c'est un tableau noir de chez noir qui est décrit. Ce noir de noir ne veut pas dire que le post-partum, c'est ça. [...] Quand je lis ces témoignages, je vois que beaucoup de ces situations auraient pu être évitées. Violences obstétricales, déclenchements sans raison, erreurs dans l'accompagnement à l'allaitement, manque de soutien et solitude effroyable... Si les femmes étaient mieux accompagnées, le post-partum ne serait pas aussi souvent les catastrophes que l'on décrit. Mais comme cela arrive encore trop souvent, on finit par penser que ce quatrième trimestre c'est l'horreur, des cris, du sang et des larmes.»

Violences obstétricales, accouchements qui se passent mal ou pas toujours comme on l'aurait voulu ont un impact sur l'état psychologique de la mère à la suite de la naissance. «La santé psychique des mères après l'accouchement est étroitement liée à la manière dont s'est déroulé cet accouchement», pose Marie-Hélène Lahaye.

Juriste, féministe, autrice du blog Marie accouche là et du livre Accouchement – Les femmes méritent mieux, elle s'est fait connaître pour sa lutte contre les violences obstétricales. La reconnaissance par la société des difficultés du post-partum et les moyens de les surmonter sont pour elle une continuité logique à ce combat.

Apprivoiser son corps après l'accouchement

Après l'accouchement, c'est un nouveau chapitre qui débute. Celui qui racontait l'histoire d'une femme chouchoutée durant neuf mois par ses proches, surveillée comme le lait sur le feu par le corps médical est désormais clos.

La suite? Des mères dans un corps qu'elles ne connaissent pas, parfois meurtri, psychologiquement fragilisées, rentrent chez elles quatre, trois, voire deux jours après la délivrance. Beaucoup n'ont pas été suffisamment préparées à ce que s'apprête à vivre leur corps pour retrouver un équilibre ni à l'isolement qui les attendait, de retour à la maison.

Informer les femmes sur les événements physiologiques et psychiques qui se produisent dans les jours, les semaines et les mois qui suivent et les sortir de cette profonde solitude que beaucoup d'entre elles vivent lors du congé maternité, apparaissent comme les conditions majeures à leur mieux-être après l'accouchement.

«Il n'y a pas de mot pour le dire en français ou alors des mots très négatifs –corps abîmé, corps à cacher– alors que c'est un corps en transition.»
Ingrid Bayot, sage-femme, formatrice en périnatalité et allaitement

Ingrid Bayot a élaboré son propre vocabulaire pour évoquer le post-partum. Elle décrit la post-gestation, qui concerne l'ensemble des réponses aux besoins du bébé, des besoins énormes qui nécessitent un apprentissage des parents.

Autre grand phénomène, la «dégestation» de la mère: ce néologisme désigne la déconstruction des structures mises en place durant la grossesse et la progression vers un nouvel équilibre physiologique.

«Il n'y a pas de mot pour le dire en français ou alors des mots très négatifs –corps abîmé, corps à cacher– alors que c'est un corps en transition. Le fait de ne pas avoir de mot ne permet pas de le penser en termes physiologiques.»

Selon cette professionnelle de la périnatalité, «en donnant des repères biologiques et physiologiques aux femmes, elles pourraient mieux se préparer et anticiper ce post-partum».

«Levez la main si vous ne saviez pas que vous changeriez aussi vos propres couches.»

Ainsi les cours dits de «préparation à l'accouchement» aujourd'hui délivrés ne semblent pas suffisamment informer sur l'après-naissance, comme par exemple la durée normale des lochies (saignements après l'accouchement) ou la survenue des tranchées, ces contractions de l'utérus qui retrouve sa taille habituelle pouvant être très douloureuses, le plus souvent lors des tétées.

«Pendant les cours de préparation à l'accouchement, il faut informer les femmes sur ce qui est normal ou pas. Il faut les informer sur ce qu'est le baby blues notamment», abonde Céline Bidon-Lemesle, psychologue clinicienne.

Le risque bien réel d'une dépression post-partum

Dans les cours de préparation à l'accouchement, «il est toujours question de la post-gestation, c'est-à-dire les besoins du bébé. On fait pression sur les mères pour qu'elles s'occupent de lui. Mais tant qu'on ne parle que du bébé, on oublie deux tiers des personnages dans l'équation. Le père. Et surtout la mère, qui est en pleine dégestation, et doit apprendre seule la post-gestation, regrette la sage-femme. Pourtant, elle ne doit pas être seule pour vivre tout ça».

Au-delà d'un post-partum douloureux tant sur le plan physique que psychologique, ce qui se joue aussi à ce moment-là est la nécessité de prémunir la maman contre la dépression.

«Cette fragilité émotionnelle qu'est le baby blues ne dure pas plus de dix jours en moyenne. C'est à ce moment-là qu'on risque de s'enfoncer dans la dépression post-partum», indique Céline Bidon-Lemesle. Le baby blues toucherait environ 60% des mères. Dû à un bouleversement hormonal, associé à une profonde fatigue, il débute trois jours après l'accouchement et dure jusqu'au dixième jour en moyenne.

Grande sensibilité, épuisement, inquiétude face à cette énorme responsabilité que représente un bébé... Ces symptômes sont habituellement de courte durée. La bienveillance des proches, des professionnel·les de santé, le maternage de la mère favorisent notamment son retour à un bon équilibre psychique.

Si le malaise persiste, s'il s'aggrave, alors on parle plutôt de dépression post-partum. Phobies d'impulsion –crainte de faire du mal au bébé–, épuisement permanent, évitement du contact avec le bébé ou profonde angoisse pour le nouveau-né, isolement, idées suicidaires... La dépression post-partum est le risque majeur pour une femme après l'accouchement. Il concernerait 15% à 20% des femmes selon un chiffre avancé par le Collège national des gynécologues et obstétricien français.

«Le post-partum est clairement un problème de santé publique. Mais ce n'est jamais pris en compte du côté de la mère. Tout ce qui compte, c'est le bébé: va-t-il bien, est-il en bonne santé? Pourtant, les retentissements d'une dépression post-partum sur la mère, le bébé et la famille sont majeurs», déplore Marie-Hélène Lahaye.

«La moitié des femmes susceptibles de faire une dépression post-partum pourraient être détectées.»
Céline Bidon-Lemesle, psychologue clinicienne

«Il faut que les femmes sachent qu'à partir du dixième jour, si elles continuent à être déprimées, ce n'est pas normal. Il ne faut surtout pas hésiter à solliciter un entretien auprès du psychologue de la maternité où elles ont accouché. Il y en a souvent un mais, malheureusement, les femmes ne le savent pas. Sinon, les PMI [service de protection maternelle et infantile, ndlr] peuvent également assurer ce suivi. Il existe également des psychologues spécialistes de la périnatalité en libéral», expose Céline Bidon-Lemesle. Mentionnons aussi Maman Blues, une association d'usagères à but non thérapeutique de soutiens d'échanges et d'informations autour de la difficulté maternelle.

Depuis la promulgation en décembre 2019 de la loi de financement de la Sécurité sociale, l'entretien prénatal précoce est devenu obligatoire. Celui-ci doit avoir lieu au quatrième mois de grossesse. Son objectif: permettre au ou à la professionnel·le de santé, ayant reçu une formation adéquate, de détecter les difficultés pré-partum, et anticiper celles du post-partum.

Jusqu'ici facultatif et peu connu, cet entretien pourrait être salutaire. «La moitié des femmes susceptibles de faire une dépression post-partum pourraient être détectées à ce moment-là et accompagnées dans ce sens», commente la psychologue.

Les appels pour l'allongement du congé paternité

Ne pas laisser les mères seules avec leur bébé, leurs inquiétudes et leurs questionnements s'impose comme l'un des meilleurs moyens de les soulager. «La solution est d'abord politique. Cela doit passer par un allongement du congé paternité. Une femme préfère quand même avoir un homme à la maison, même s'il ne fait rien. Parce que rien que sa présence lui permet juste de sortir de cette incroyable solitude dans laquelle elle est plongée», note Marie-Hélène Lahaye.

En France, la durée du congé paternité est de onze jours seulement. En Espagne, il est passé en avril 2018 de cinq à huit semaines, s'allongera à douze semaines en 2020 puis seize semaines en 2021. En Norvège, les parents peuvent se répartir quarante-six ou cinquante-six semaines en touchant 100% ou 80% de leur salaire, la mère et le père doivent chacun prendre au moins dix semaines. En Suède, le congé paternité est de douze mois à partager avec deux mois minimum pour chacun des parents.

La Finlande vient quant à elle d'annoncer l'allongement prochain du congé parental rémunéré à 6,6 mois chacun, soit près de quatorze mois au total. Alors que la question de l'allongement du congé paternel s'est installée dans le débat, la France prendra-t-elle exemple sur ses voisins européens?

Une pétition en ligne «Améliorons les conditions du post-partum des femmes» propose également un allongement du congé maternité à quatre mois après l'accouchement. Actuellement, le congé maternité est de seize semaines au total, dix semaines après l'accouchement.

«Actuellement, les femmes doivent reprendre le travail alors que le quatrième trimestre n'est pas terminé. C'est inhumain!», lance Ingrid Bayot.

Les familles peuvent aussi demander auprès de la CAF, et sous certaines conditions, de l'aide à domicile d'une technicienne d'intervention sociale et familiale (TISF). «Ce dispositif est conçu comme un soutien temporaire aux familles allocataires», lit-on sur le site de la CAF.

Peu connue du grand public et même des professionnel·les de santé, la TISF est pourtant un soutien solide pour la nouvelle famille et la mère épuisée et permet, par une présence bienveillante, de valoriser les compétences parentales des parents.

Sensibiliser la société au post-partum

«Désormais, la mère est mise de côté, plus personne ne s'occupe d'elle et c'est elle qui doit s'occuper du bébé, 24h/24. Alors que dans les sociétés traditionnelles, il y a toujours une belle-mère, une sœur, une tante, une proche qui est là pour la seconder, après l'accouchement», déplore Marie-Hélène Lahaye.

Céline Bidon-Lemesle note également qu'avec l'évolution des mœurs, les familles éclatées, le premier enfant qui arrive plus tardivement dans la vie d'une mère, «on assiste à des transmissions générationnelles moins actives et moins directes».

Toutefois, ces sociétés traditionnelles ne correspondent plus à nos modes de vie actuels. Alors comment pallier la solitude qui ceux-ci induisent? Les futurs parents ont tout intérêt à se tricoter une «tribu post-natale, un réseau de personnes ressources, prêtes à leur donner un coup de main, une présence», propose Ingrid Bayot.

Les proches «peuvent être très culpabilisants envers la mère. Il suffirait de les sensibiliser à ce que représente pour une femme le post-partum».
Céline Bidon-Lemesle, psychologue clinicienne

Marie-Hélène Lahaye milite pour une campagne de sensibilisation afin que change le regard de la société sur le post-partum et le vécu d'une femme lors du congé maternité. «Il faut changer les messages sur le post-partum. Souvent, lors d'une visite, on vient avec un cadeau inutile pour le bébé, on fait la conversation avec la femme et on part, laissant les tasses de café sales sur la table. Il est impératif de passer d'une société hyper-matérialiste à des choses utiles en matière de services pour les femmes, comme un soin, du ménage, un repas...»

Même combat pour Céline Bidon-Lemesle, pour qui les proches de la mère sont parfois aux antipodes du maternage avec elle. «Souvent la famille est très démunie, les parents, les beaux-parents, le conjoint, la fratrie... Ils peuvent même être très culpabilisants envers la mère. Il suffirait de les sensibiliser à ce que représente pour une femme le post-partum.»

C'est aussi ce que demande la pétition en ligne, lancée après l'avènement de #MonPostPartum: «Une campagne d'information visant à sensibiliser l'entourage aux enjeux du post-partum et à ses responsabilités envers une femme en situation de post-partum.»

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