Égalités / Culture

Aïssa Maïga a raison

Temps de lecture : 7 min

Il ne faut pas laisser le cinéma français tranquille.

Aïssa Maïga sur la scène des César, le 28 février 2020 à la Salle Pleyel. | Bertrand Guay / AFP
Aïssa Maïga sur la scène des César, le 28 février 2020 à la Salle Pleyel. | Bertrand Guay / AFP

Les César m'ont toujours flanqué un bourdon pas possible.

Les Oscars aussi, d'ailleurs. Quand je vivais encore en France, je préférais réserver mes insomnies aux matchs de NBA que Canal et Sport+ diffusaient en direct, un peu pour le plaisir de regarder du basket se terminer au-delà de 80 points, beaucoup pour la jubilation d'écouter George Eddy, Jacques Monclar et consorts réinventer la langue française jusqu'au bout de la nuit.

Les César et les Oscars, c'est du cinéma dans le plus mauvais sens du terme: c'est tout sauf du cinéma.

C'est le ronron de l'entertainment, bien content de lui et sûr de son fait –version cheap de Papa rehaussée par le vernis de l'exception culturelle d'un côté, grosse production hollywoodienne configurée pour le capitalisme publicitaire de l'autre, où les rebelles professionnel·les des late shows distillent juste assez de fausses dissidences pour que le système réussisse son tour de passe-passe: faire croire qu'il n'existe pas, au moment où il brille de tous ses feux sur nos rétines hypnotisées.

L'art et les films, bien sûr, n'ont aucune place dans cette sinistre comédie, ce défilé de masques grimaçants, d'hommages à nos chèr·es disparu·es, d'inside jokes et de punchlines répétées 250 fois pour avoir l'air so fresh.

Tout y est calibré, scénarisé et validé à l'avance: à la France les interpellations de madame-monsieur-la-ou-le-ministre par l'intermittent·e à la voix tremblante, les tirades du vieux schnock en réserve de la Comédie française; aux États-Unis (et au reste du monde) les sketchs autoréférentiels des maîtres de cérémonie camp et les évidences anti-Trump qui font du bien entre soi, tout en confortant l'électorat du bully en chef dans son délire de persécution aux mains invisibles du dieu «politiquement correct».

La Nouvelle Vague tournait contre le scénario. Les grand-messes du septième art, elles, performent contre le cinéma et pour le consensus mou. Elles sont un éternel retour, quel·les que soient leurs interprètes, de cette machine infaillible que Debord appelait la société du spectacle.

Méduse en robe jaune

Qu'il est bon, au milieu de ce simulacre régi par des conventions hypocrites et par l'étiquette des provocations appropriées, de voir surgir le malaise avec un M majuscule. La gêne n'a pas de valeur en soi: au royaume de la fausseté et de l'histrionnerie (pardon à l'Académie pour ce néologisme), elle vaut parce qu'elle ne peut pas être simulée.

Vendredi soir, quand Aïssa Maïga s'est lancée dans sa diatribe de cinq minutes avant de remettre le César du meilleur espoir féminin, c'est le Malaise en personne qui s'est invité sur les visages des beautiful people calés dans leur fauteuil de la Salle Pleyel.

Je ne me lasse pas de revoir ces plans de coupe, instantanés d'un public interdit, effaré que l'actrice ait osé enfreindre le sacro-saint tabou du show-biz: ne pas faire semblant, mettre les pieds dans ce grand plat où la soupe est pourtant si bonne, rappeler leurs quatre vérités aux spectateurs et aux spectatrices au lieu de les caresser dans le sens du poil.

Qu'a-t-elle donc dit, cette Méduse en robe jaune, pour provoquer pareil émoi sur le moment et après coup?

  • Que malgré les arbres qui cachent la forêt, Les Misérables en tête, et même si en France «on n'a pas vraiment le droit de compter» les gens en fonction de leur couleur, le cinéma hexagonal continue à briller par une irrésistible blancheur de l'être. Ce n'est pas nouveau: Luc de Saint-Éloy et Calixthe Beyala avaient déjà, en 2000, utilisé les César pour faire passer le message, sous une forme il est vrai plus présentable, avec la bénédiction d'un Alain Chabat et d'un Édouard Baer en appariteurs débonnaires et mains dans le dos.

  • Que les minorités, qu'on continue à nommer Blacks, Beurs, Noiches pour éviter d'appeler un chat un chat, ont néanmoins survécu au whitewashing, au blackface («barbouillage» en français dans le texte) et à leur confinement dans des rôles de «dealers, de femmes de ménage, de terroristes et de filles hyper sexualisées».

  • Que ces acteurs et ces actrices refusent désormais «d'être les bons Noirs, Asiatiques, l'Arabe qui vous laissent tranquilles».

À ce moment de son discours, Aïssa Maïga est passée du «on» impersonnel et ironique qu'elle employait depuis le début («On est une famille, on se dit tout?») à une vision nettement plus frontale et clivante, que les médias ultra-conservateurs ont eu vite fait d'identifier comme «racialiste»: eux et nous.

«La bonne nouvelle», a-t-elle grincé en s'adressant à son auditoire où chaque visage «issu de la diversité» avait alors droit à son gros plan d'écoute, «c'est que l'inclusion […] ne va pas se faire sans vous: vous tous, je crois qu'on est 1.600, donc vous êtes 1.588, je vais pas tous vous compter, je n'ai pas assez de doigts, vous tous qui n'êtes pas forcément impactés par les questions liées à l'invisibilité ou aux stéréotypes et à la couleur de la peau».

«Ruine intérieure»

Aïssa Maïga a de la suite dans les idées.

La veille de la cérémonie, elle avait cosigné avec une trentaine d'artistes un texte écrit par Ériq Ebouaney sur le manque de diversité dans le cinéma français. En 2018 déjà, dans l'essai collectif Noire n'est pas mon métier, elle dénonçait les discriminations dont les actrices afro-françaises font l'objet.

Aux beaux esprits que cette fixation «identitaire» irrite (à partir de 25'55 sur la vidéo), je conseille de lire ces lignes autobiographiques de Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour Texaco, sur la façon dont l'identification fonctionnait dans les cinémas martiniquais de son enfance:

«Dans les westerns, les Indiens paraissaient justifiables de tous les massacres. Les Chinois laveurs de linge nasillaient des politesses mécaniques. Les nègres y surgissaient à moitié imbéciles, avec de gros yeux mobiles, un effroi permanent. […] Le négrillon ne percevait entre lui et cette représentation aucune commune engeance. Indigène voulait dire nègre, sauvage aussi, méchant souvent. Nous étions Tarzan et jamais les demi-singes qu'il terrassait. Le processus des films fonctionnait à plein. Nous nous identifiions aux plus forts, toujours blancs, souvent blonds, avec des yeux sans cesse tombés du ciel, nous enfonçant sans le savoir dans une ruine intérieure. Le négrillon devra par la suite opérer la formidable révolution de se considérer nègre, et apprendre obstinément à l'être.» (Enfance créole I)

Cette «ruine intérieure» est celle qu'on entend dans la voix de Claudia MacTeer, la narratrice interne de The Bluest Eye (L'Œil le plus bleu), le premier roman de Toni Morrison. La jeune fille hait Shirley Temple et détruit les poupées blanches: «Mais le démembrement des poupées, ce n'était pas l'horreur ultime. Le plus effroyable, c'était le transfert de ces pulsions sur les petites filles blanches. L'indifférence avec laquelle j'aurais pu les frapper à la hache n'était ébranlée que par mon désir de le faire.»

D'où vient que la radicalité consistant à écrire de ce point de vue malade et conditionné par la haine de l'autre est acceptable et audible uniquement sous la plume d'une écrivaine afro-américaine? Pourquoi les rébellions noires contre les avatars de la domination blanche ne nous paraissent-elles légitimes qu'aux États-Unis, en Afrique du Sud, en tout état de cause loin de chez nous?

Imagine-t-on la levée de boucliers, des cercles zemmouriens jusqu'aux républicain·es de gauche qui font profession de pourfendre le communautarisme, si une Afro-descendante écrivait aujourd'hui L'Œil le plus bleu, racontant en français et à la première personne une détestation viscérale, même si fictionnelle, de tout ce qui est blanc?

Face cachée de l'iceberg

Le racisme, en France, n'existe qu'en tant qu'objet lointain, étranger, dépassé. Le silence glacial ayant accueilli la prise de parole des César est celui qui attend toute tentative de remettre en cause ce dogme sur lequel est fondé l'universalisme des premiers arrivés.

Lilian Thuram hier, Aïssa Maïga aujourd'hui: la clause d'ancienneté, qui n'est autre qu'une préemption et une idéalisation de la République –quand celle-ci devrait exister en actes– a encore de beaux jours devant elle.

Les temps ont changé, objecteront certain·es. C'est un fait: il y a dans le cinéma hexagonal plus d'acteurs et d'actrices non blanc·hes qu'avant. Mais quels rôles leur demande-t-on de jouer? Et comment les représente-t-on?

Je ne parle pas ici de séries de troisième zone, tournées au pas de charge et sans point de vue sur rien, mais des valeurs sûres du cinéma d'auteur. Pourquoi Bande de filles, de Céline Sciamma, est-il de ce point de vue un film aussi décevant que son Tomboy est sensible et juste? C'est une des nombreuses questions que l'on se pose en lisant le livre stimulant de Mame-Fatou Niang, Identités françaises - Banlieues, féminités et universalisme.

Par ailleurs, la discussion ne saurait se limiter à ce qui est visible. Plus importante encore est la face cachée de l'iceberg. Écoutons encore Aïssa Maïga: «Quand vous êtes dans les instances de décision, dans les lieux où on décide où vont les financements, pensez inclusion. Vraiment, ça passera par vous aussi, parce que nous, on n'est pas assez nombreux et on n'a pas toutes les clés.»

En d'autres termes, il ne suffit pas de diversifier les castings: c'est toute la chaîne de fabrication cinématographique, du scénario à la postproduction en passant bien sûr par la réalisation, du financement à la distribution, qui doit se transformer pour prendre en compte la multiplicité des regards sur la France d'aujourd'hui, mais aussi pour proposer des contre-récits sur son histoire et imaginer des futurs qui ne sont pas celui d'un imaginaire dominant.

Des associations telles que le Collectif 50/50 œuvrent pour faire avancer les choses. L'existence et le succès de films tels qu'Atlantique ou Les Misérables montre que ça fonctionne. Au moment de conclure, Aïssa Maïga est d'ailleurs revenue à un «on» plus consensuel et volontariste: «J'ai aucun doute qu'on va y arriver tous ensemble.»

Je ne partage pas forcément cet optimisme, mais je suis d'accord avec le beau projet de ne pas laisser le cinéma français tranquille –ni la France tout court, d'ailleurs.

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