Culture

Il est temps de le dire: «Better Call Saul» est plus réussie que «Breaking Bad»

Temps de lecture : 7 min

Personne ne soupçonnait que ce spin-off sur les débuts de Saul Goodman atteindrait le niveau de l'œuvre d'origine, et encore moins qu'il la dépasserait.

Bob Odenkirk incarne le jeune avocat roublard Jimmy McGill. | Capture écran 
Bob Odenkirk incarne le jeune avocat roublard Jimmy McGill. | Capture écran 

Attention: cet article dévoile des éléments-clés des intrigues de Breaking Bad et Better Call Saul.

«Better Call Saul est meilleure que Breaking Bad»: voilà une phrase que se murmurent discrètement les sériephiles depuis quelques années, craignant d'être accusé·es de blasphème et s'excusant presque d'insulter une série aussi idolâtrée que Breaking Bad.

Aujourd'hui, alors que Better Call Saul (diffusée en France sur Netflix) entame sa cinquième saison et rattrape enfin la longévité de l'œuvre qui l'a inspirée, cette simple affirmation est pourtant devenue une réalité communément admise.

Guillermo del Toro l'énonce sans honte sur Twitter. Vince Gilligan, showrunner et scénariste des deux séries, raconte quant à lui qu'il croise tous les jours des fans qui lui disent préférer Saul –et il s'en réjouit. Même les plus fervent·es partisan·es de Breaking Bad sont désormais forcé·es de reconnaître l'immense qualité de son spin-off, qui a réussi à se hisser au rang des meilleures séries de la décennie.

Encore du bon côté de la loi

À dire vrai, la qualité de Better Call Saul n'est pas surprenante. Cocréée par Vince Gilligan et Peter Gould (l'inventeur du personnage de Saul Goodman), elle se compose des mêmes ingrédients addictifs que Breaking Bad: des scènes incroyablement tendues, des personnages hauts en couleur (parfois littéralement), des paysages ensoleillés du Nouveau-Mexique et même des séquences d'ouverture mystérieuses ou caustiques, similaires à celles qui ont fait l'originalité de sa prédécesseure.

On y retrouve aussi de nombreux personnages cultes de Breaking Bad, à commencer par Mike Ehrmantraut, Gus Fring, Hector Salamanca ou Huell Babineaux, sans parler de toutes les apparitions plus ou moins furtives de personnages secondaires.

Incarné par Bob Odenkirk, Saul Goodman était dans Breaking Bad un avocat corrompu, lâche et peu fiable, principalement là pour offrir une touche humoristique à une série souvent sombre et violente. Lorsque Gilligan et Gould se sont vu confier une série prequel dédiée à ce truculent énergumène, ils ont donc au départ envisagé d'en faire une comédie, avec des épisodes de trente minutes, chacun focalisé sur un·e client·e de Saul.

Mais rapidement, les créateurs ont réalisé que le personnage, tel qu'il avait été conçu dans Breaking Bad, n'avait pas la complexité nécessaire pour porter sur ses épaules une série entière. C'est ainsi qu'entre en scène Jimmy McGill, jeune avocat roublard mais encore du bon côté de la loi. La trajectoire de la série sera la suivante: montrer comment l'attachant Jimmy a pu devenir le véreux Saul Goodman.

Bombe à retardement

Breaking Bad portait elle aussi sur un glissement vers l'illégalité, mais dans Better Call Saul, le basculement du héros se fait de manière beaucoup plus lente et subtile.

Toute la raison d'être de Breaking Bad était de nous montrer comment son personnage principal, un affable prof de chimie, allait se métamorphoser en baron de la méthamphétamine –«to break bad» signifie «mal tourner» ou «partir en vrille».

La série étant un drame criminel sur le monde de la drogue, cela signifie une plongée immédiate dans la violence. Dès le pilote, Walt tue quelqu'un et doit faire disparaître son cadavre dans le deuxième épisode. Dans celui d'après, Walt tue à nouveau, et cette fois-ci, il n'est plus question de légitime défense.

Malgré ses séquences d'action (notamment dans le volet criminel de la série associé à Mike Ehrmantraut), Better Call Saul opère plutôt dans le genre du drame procédural, avec ses intrigues de tribunal. C'est en s'arrangeant avec les faits et en mentant à ses client·es ou ses associé·es que Jimmy se transforme lentement en un personnage sans scrupules.

À ce jour, son acte le plus atroce a été d'humilier sciemment son frère afin de ne pas être rayé du barreau: dans Better Call Saul, la violence n'est pas physique mais purement morale.

Et puis, voir Walter White se transformer en Heisenberg en se demandant jusqu'où il est capable d'aller a quelque chose de jouissif. Dès son brillant pilote, Breaking Bad a recours à un flashforward, nous montrant un Walter en slip prêt à en découdre avec la police, avant de revenir en arrière pour nous montrer ce qui va précipiter cette scène.

On ne le sait pas encore, mais ce Walter-là, encore plein d'affection pour sa famille, contraint de travailler dans l'illégalité pour se payer des frais médicaux, est très loin du Heisenberg terrifiant avec lequel on conclura la série.

Dans Breaking Bad, on attendait cette escalade. Dans Better Call Saul, on la redoute. Le public sait exactement jusqu'où Saul sera un jour capable d'aller, puisque tout cela a déjà été montré dans Breaking Bad. Ce qu'il ne sait pas, et qu'il découvre peu à peu, c'est à quel point Jimmy a pu être attachant par le passé et à quel point il aurait pu mieux tourner dans des circonstances différentes.

Savoir qu'il basculera un jour vers l'obscurité n'en est que plus terrifiant, et la série opère alors comme une bombe à retardement, dont on continue d'espérer que quelqu'un vienne la désamorcer –en vain.

Autre image de la masculinité

Jimmy McGill et Walter White partagent de nombreux points communs. Walter est perçu par tout le monde comme une bonne pâte et est sous-estimé par ses pairs. Jimmy, lui, est lassé d'être considéré comme un loser, en premier lieu par son frère Chuck, avocat accompli et outrageusement snob.

Dans Breaking Bad, Walter voit son entrée dans le monde de la drogue comme une revanche, une manière de prouver qu'il est plus ingénieux et redoutable que ce qu'on aurait pu imaginer.

À mesure qu'il devient mauvais, le prof de chimie gravit également les échelons du virilisme: il devient plus agressif sexuellement, plus violent, plus colérique. Il humilie et rabaisse allègrement son entourage, et quand sa femme suggère qu'il pourrait être en danger, il le prend comme une insulte. Bref, l'emblème de la masculinité toxique dans toute sa splendeur.

Au fil des saisons, la série montre ainsi les limites de la figure archétypale de l'antihéros, ce personnage moralement corrompu que l'on ne peut s'empêcher d'admirer –à l'instar d'Al Swearengen (Deadwood), Don Draper (Mad Men), Tony Soprano (Les Soprano)... et Walter White.

Mais alors que Walter devenait de plus en plus exécrable et ses actions de plus en plus difficiles à défendre, une partie du public s'est mobilisée autour de ce personnage perçu comme un héros. À tel point qu'Anna Gunn, l'actrice qui joue la femme de Walter, a subi une vague de haine en ligne de la part de fans qui la considéraient comme un obstacle au succès de leur idole. Difficile de déconstruire la masculinité toxique d'un personnage quand celui-ci est aussi l'un des plus cools du petit écran.

Jimmy McGill est aussi un antihéros, mais d'un autre genre: il est rarement cool. Walter White avait des répliques badass prêtes à être imprimées sur un mug ou un t-shirt, comme «I am the one who knocks» ou «Say my name». Jimmy, lui, a un toupet et des cravates fluo.

Ce n'est pas pour rien que dans la saison 5, il s'installe dans une tente de carnaval pour recevoir sa nouvelle clientèle: celui qui se fait désormais appeler Saul Goodman est moins perçu comme un dur à cuire que comme un clown.

Mais derrière sa façade colorée et enjouée, la vulnérabilité du héros est palpable à chaque épisode (dans le pilote, on le voit même geindre après le choc d'un accident de voiture). Et si l'on tient autant à lui, c'est parce qu'on le voit à travers les yeux de Kim Wexler, son amie, partenaire professionnelle et plus si affinités.

Indispensable Kim Wexler

Breaking Bad a beaucoup de choses géniales. Mais ce que la série n'a pas, c'est Kim Wexler, personnage fascinant dont la dynamique avec Jimmy est rapidement devenue le cœur de Better Call Saul.

Au début de la série, Kim est une amie fidèle de Jimmy, qui travaille dans un cabinet d'avocats rival. Incarnée par l'impressionnante Rhea Seehorn, elle est sérieuse, ambitieuse et tenace. Si elle et Jimmy ne sont pas en couple lorsque la série commence, leur affection mutuelle est palpable, et c'est régulièrement par amour pour elle que Jimmy prend ses décisions.

Malheureusement, c'est souvent par amour pour lui que Kim se compromet au fil de la série. C'est une chose de voir notre héros glisser irrémédiablement vers l'illégalité; c'en est une autre de le voir entraîner dans son sillon celle qui agit comme le compas moral de l'histoire.


Jimmy McGill et Kim Wexler. | Capture d'écran

Avec Kim, Vince Gilligan et Peter Gould ont trouvé leur arme secrète. La jeune femme n'apparaît pas dans Breaking Bad: contrairement à Jimmy, on n'a donc aucun moyen de savoir ce que le sort lui réserve.

Mais plus Jimmy se transforme en Saul Goodman, plus les conséquences sur le bien-être de Kim sont néfastes. Voici donc une deuxième bombe à retardement: Kim Wexler sera-t-elle la raison qui poussera Jimmy à franchir la ligne jaune? Ou sera-t-elle un dommage collatéral dans la vie de plus en plus sombre de ce dernier?

Quand Better Call Saul a démarré, on savait déjà que ça finirait mal, que Jimmy deviendrait Saul, qu'il finirait par fuir Albuquerque et changer une nouvelle fois d'identité, qu'il se ferait appeler Gene, vivrait seul et travaillerait dans une chaîne de fast-food déprimante du Nebraska.

Mais en cinq saisons, la série a créé un personnage si charmant qu'il est difficile de voir la réalité en face et préférable d'imaginer que Jimmy et Kim trouveront un moyen d'être heureux ensemble.

Si on a peu d'espoir pour nos deux personnages, on en a plus pour la série, qui si elle continue sur sa lancée a tout pour entrer au panthéon des plus grandes.

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