Culture

«Si c'était de l'amour», ce serait nous tous avec la danse

Temps de lecture : 4 min

Accompagnant une œuvre chorégraphique de Gisèle Vienne, Patric Chiha approche au plus juste les flux d'émotions entre des jeunes hommes et femmes, au-delà de la la danse et de leurs rôles.

Image d'une représentation de Crowd. | Norte Distribution
Image d'une représentation de Crowd. | Norte Distribution

Ça circule. Des mots, des gestes, des regards, des silences. Ils et elles travaillent, s'approchent, s'éloignent, se touchent. Se racontent et se cachent. On sait et on ne sait pas ce que l'on est en train de voir.

L'immense majorité de celles et ceux qui assisteront au film de Patric Chiha seront au courant qu'il concerne le spectacle de la chorégraphe Gisèle Vienne récemment présenté au Théâtre des Amandiers à Nanterre, Crowd. Le début de Si c'était de l'amour n'en dit rien, ou pour mieux dire, s'occupe d'autre chose, regarde autrement.

Plus tard on verra des extraits de Crowd, dansé sur scène. À ce moment, les scènes de préparation, de répétition, de dialogues entre les membres de la troupe auront fait qu'il ne s'agira plus vraiment d'un spectacle –au demeurant très beau–, mais de nouvelles facettes de ce à quoi on a affaire depuis le début, et qui continue de se déployer, différemment.

Ce à quoi on a affaire: des jeunes gens, hommes et femmes. Des corps, des désirs et des peurs, des manœuvres physiques et verbales, des abîmes de sincérité et des blagues.

Même s'il est, à juste titre, considéré comme un documentaire, Si c'était de l'amour est, aussi, un film de fiction. Puisqu'il met en scène des récits, récits d'attraction et d'esquive, de passion et d'inquiétude, de souvenirs et d'espoirs, et qu'il le fait dans un cadre ritualisé par des codes extérieurs à ceux qui les incarnent.

Gisèle Vienne (à droite) dirige les danseurs. | Norte Distribution

Ces codes viennent de ce que sont ces jeunes gens: des danseurs, avec une musculature, un maintien et un contrôle de leurs corps et de leurs mouvements propres à leur activité. Ils viennent aussi du contexte très spécial dans lequel ils se trouvent: un spectacle de danse contemporaine, où intervient de la voix et du geste sa conceptrice, Gisèle Vienne.

Ce que font, au plateau ou dans les loges, les quinze danseuses et danseurs est en effet aussi défini par la pièce particulière qu'ils préparent et exécutent, Crowd. Celle-ci, comme le film mais par des moyens complètement différents, moyens gestuels et narratifs dépourvus de mots mais avec beaucoup de musique techno et des lumières très travaillées, montre également une mise en circulation sensible des affects, dans le cadre d'une soirée entre jeunes gens.

Un récit à multiples entrées

Un des partis pris de la chorégraphie, le ralentissement des gestes, affiche d'emblée la présence de ce codage, de cet artifice. Ce codage est à la fois redoublé et décalé par des choix de réalisation, exemplairement l'usage du gros plan. Un tel entrelacement de stylisations et de singularités produit des effets singuliers, qui sont ceux habituellement associés au cinéma de fiction.

Oskar, Marine, Nuria, Théo, Katia et les autres sont les personnes qui dansent Crowd. Ils et elles sont les personnages de Si c'était de l'amour. Sans rôle préécrit, ils composent pourtant, du fait de la situation et de la manière dont le cinéaste l'aborde, un récit à multiples entrées.

Le film de Patric Chiha n'est ainsi pas du tout un documentaire sur une troupe de danseurs et le spectacle qu'ils préparent puis interprètent. C'est une manière d'approcher, par les ressources du cinéma, la nature complexe, troublante, amusante, inquiétante, des émotions des êtres humains.

Confidences au maquilllage. | Norte Distribution

Grandes et grands, petites et petits, frêles ou imposants, belles et beaux, ou moins, ou autrement, avec des accents et des couleurs de peau qui parfois contribuent à définir et parfois non, ils font… ce que tout le monde fait. Avoir des envies, des cachettes, des projets, essayer des trucs avec et contre les autres, se protéger, s'exposer, prendre ou non un risque. Ils n'arrêtent pas.

Et le film voit ça, entend ça, raconte –avec et sans mots– cet incroyable trafic incessant.

Un horizon commun

En répétition ou sur scène, un garçon qui touche un autre garçon, ce sont deux danseurs qui font leur métier selon des règles établies et acceptées. Et c'est aussi, encore, un garçon qui touche un garçon.

Et ces deux garçons seront dans le même lieu ensuite, quand les projecteurs sont éteints, ils voyageront avec les autres, pendant la tournée. On dit un garçon, mais aussi une fille, ou deux filles, bien sûr.

Filmer la danse, en particulier une danse qui n'est pas conçue pour être filmée, est un exercice particulier, qui a donné lieu à des kilomètres de commentaires, et pourquoi pas? Mais ici il s'agit d'autre chose. Il s'agit, avec la danse en train de se faire, d'approcher une réalité à la fois plus secrète et très ordinaire.

Comme ça, comme on le voit dans le film, ça n'arrive que dans des situations très particulières (un spectacle de danse, une troupe, des individus tout à fait singuliers). Mais ça, ça arrive partout, au bureau, à la fac, à la maison, dans les fêtes…

Et c'est précisément cette mise en écho du très particulier de la situation précise et du très commun, au plus beau sens du terme, de ce que ça mobilise, que le film réussit à capter.

Si c'était de l'amour

de Patrick Chiha, avec Gisèle Vienne, Philip Berlin, Marine Chesnais, Kerstin Daley-Baradel, Sylvain Decloitre, Sophie Demeyer, Vincent Dupuy, Massimo Fusco, Núria Guiu, Sagarra, Rehin Hollant, Antoine Horde, Georges Labbat, Oskar Landström, Theo Livesey, Louise Perming, Katia Petrowick, Richard Pierre, Anja Röttgerkamp, Jonathan Schatz, Henrietta Wallberg, Tyra Wigg.

Séances

Durée: 1h22. Sortie le 4 mars 2020

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