Monde

En Iran, à la rencontre des pro-Khamenei

Temps de lecture : 7 min

L'électorat a voté en faveur des conservateurs lors des dernières élections législatives.

Des femmes font la queue pour aller voter aux législatives le 21 février 2020 à Téhéran. | Laura-Maï Gaveriaux 
Des femmes font la queue pour aller voter aux législatives le 21 février 2020 à Téhéran. | Laura-Maï Gaveriaux 

À Téhéran (Iran)

Dès le soir du vendredi 21 février, jour de vote en Iran, l'ayatollah Ali Khamenei accusait «la propagande négative venue de l'étranger» d'être responsable du faible taux de participation aux élections législatives, qui a culminé à 42% au niveau national, quand il était de 62% en 2016. À Téhéran, il atteindrait péniblement les 26,2%.

«Les Occidentaux ont lancé leur campagne sur le coronavirus il y a quelques mois, et ils ont intensifié leurs attaques juste avant le vote», d'après le guide suprême. Un discours qui permet au régime des Mollahs de minimiser la crise sanitaire, ainsi que la défiance d'une partie toujours plus étendue de la population envers sa politique.

«Et ses mensonges!», s'indigne Khorshid, une étudiante en génie biologique de 23 ans. Elle ne décolère pas depuis que le président Hassan Rohani a avoué que des missiles iraniens avaient bien été abattus le Boeing de la Ukrainian Airlines par acccident, le 8 janvier dernier. «Nous savons depuis toujours qu'ils mentent. Mais cette fois, ils ont été pris la main dans le sac. Cela a révélé à quel point ils prennent les Iraniens pour un peuple d'imbéciles.»

Désinformation

Quant au récent décompte des victimes du Covid-19 donné par la télévision d'État mercredi 26 février, il indiquait 19 morts pour 139 cas, une semaine après l'annonce de la présence du virus en Iran. Des chiffres peu réalistes, portant le taux de mortalité à 16%. Alors qu'en Chine, foyer de l'épidémie, il tourne autour de 3%. Le nombre de personnes infectées est vraisemblablement plus élevé. Expliquant la décision soudaine de la Turquie, dimanche 23 février, de fermer toutes ses frontières avec la République islamique. «Nos vies n'ont aucune valeur. Lors des manifestations de novembre, ils ont tué tellement de gens! Tirant dans la foule, comme sur des troupeaux de bêtes. Pourquoi voulez-vous qu'ils disent la vérité sur le virus? Ou qu'ils fassent quoi que ce soit pour nous protéger?», poursuit Khorshid.

De fait, le 19 avril au matin, le président Rohani assurait qu'aucune mesure de confinement collectif n'allait était prise, des quarantaines individuelles étant bien suffisantes pour une si petite épidémie. Dans le même temps, des images du vice-ministre de la Santé en conférence de presse, visiblement souffrant, circulaient sur les réseaux sociaux. Suscitant les moqueries des Iranien·nes et des observateurs, obligeant un cadre du ministère à rapidement confirmer que «le test sur M. Harirchi, […] sur le front face au coronavirus, s'est révélé positif».

«Notre guide suprême est notre protecteur.»
Eskandar, marchand de ferraille

Pourtant, hors des cercles libéraux et connectés de la jeunesse de Téhéran, cette propagande parfois grotesque continue de fonctionner. «L'Iran est un système politique où tout s'organise autour de la faute des étrangers», explique Jonathan Piron, politologue spécialiste de l'Iran. «L'année dernière, un commandant des Pasdaran, le corps des Gardiens de la révolution islamique, avait déclaré que les dérèglements climatiques affectant l'agriculture étaient dus à des actions de déstabilisation étrangères. C'était les Israéliens qui empêchaient les nuages de venir au-dessus de l'Iran! Une manière de dire que si le pays ne fonctionne pas comme il devrait, c'est à cause des autres.»

Une obsession des «ennemis de l'Iran» que l'on retrouve partout à Téhéran. Notamment sur les immenses panneaux qui longent les voies rapides, où la guerre Iran-Irak est glorifiée comme preuve ultime de la résistance aux attaques extérieures. Jusque dans les allées étroites du grand bazar, constellées de messages rassurant le fidèle: «L'Amérique ne peut vous faire aucun mal». «Parce que notre guide suprême est notre protecteur», confirme Eskandar, marchand de ferraille acquis aux Mollahs depuis les premières heures de la révolution, en 1979.

La propagande s'immisce jusque dans les allées du bazar de Téhéran. | Laura-Maï Gaveriaux

Une opération de propagande

C'est ce même discours teinté d'ultra-nationalisme qui a dominé les conversations dans les bureaux de vote le vendredi 21 février dernier, généralement installés dans les mosquées et, dans une moindre mesure, les écoles. Alors qu'il n'y a pas eu de réelle campagne avant ces scrutins, qualibrés pour la victoire des factions conservatrices, la publicité électorale y allait bon train. Des fidèles de l'ayatollah Khamenei incitaient l'électorat à ne pas glisser de bulletins blancs dans les urnes. Car «voter est un devoir sacré», d'après Javid, un quinquagénaire qui se dit volontiers «fanatique du guide suprême», confie l'un de ses adeptes.

Arborant des portraits de Qassem Soleimani et du chef religieux de la République islamique, il allait au-devant des journalistes pour témoigner de l'amour que portent le peuple iranien aux dirigeants du régime. «Plus Trump nous attaque, plus nous sommes soudés. Notre pays accomplit un destin pour l'ensemble du monde musulman. Notre guide a été doté de pouvoir extraordinaires. C'est une fatalité, l'Iran gagnera toutes ses guerres.»

Un pro-Khamenei tient son portrait et un autre à la mémoire de Qassem Soleimani. | Laura-Maï Gaveriaux

«Maudit soit Israël. Maudits soient les États-Unis.» Au mausolée de l'ayatollah Khomeini, le «Mosalla», où se pressent chaque semaine les Téhéranais·es pratiquant·es pour la prière du vendredi, l'imam Ahmad Khatami a émaillé son sermon de géopolitique obsidionale. Afin de «bien orienter le peuple dans ses choix», commente la femme chargée de nous guider pour la visite.

Cette journée électorale était aussi l'occasion d'une grande opération de propagande à l'intention de l'Occident. Les journalistes, qui ne sont autorisé·es à travailler que sous la surveillance «d'agences médiatiques», encadré·es par des interprètes assermentés, ont été opportunément conduit·es dans ce haut lieu de la ferveur chiite. Encouragée à prendre des photos, assaillie de témoignages sur la bonté du défunt général Soleimani, la presse étrangère était là pour faire passer le message: le régime est inébranlable. Et plus les sanctions américaines se multiplieront, plus il tirera la politique intérieure à droite du champ idéologique.

Un pouvoir ouvertement contesté

«À la base de la révolution se trouve une instrumentalisation de la religion, qui n'a jamais cessé depuis, confirme Jonathan Piron. Même si elle change de vocation avec le contexte et le renouvellement des générations.» Au début, il s'agissait d'installer et de légitimer la théocratie prônée par l'ayatollah Khomeini.

«Le système de la République islamique n'est pas naturel pour le chiisme, le clergé s'était jusqu'alors tenu à l'écart de la politique», rappelle aussi le chercheur. «Aujourd'hui encore, certaines figures spirituelles, moins contestées que l'actuel guide suprême Khamenei, continuent de séparer le religieux du temporel. Comme le grand ayatollah al-Sistani en Irak, ou mêmes certains imams de la ville sainte de Qom, au sud de Téhéran.»

Mais la jeunesse actuelle n'a plus de lien organique avec l'épisode magnifié de la décennie guerrière contre l'Irak de Saddam. L'utilisation de la religion dans la propagande assume une fonction nouvelle, dévolue à la préservation d'un pouvoir désormais ouvertement contesté. «Depuis 2010, les Gardiens ont mis en place une narration centrée sur la nation postrévolutionnaire assiégée et l'exceptionnalisme iranien. Les martyrs en sont les défenseurs, notamment face au terrorisme incarné par Daech, et à l'Occident qui “mange sa parole”, qui n'est pas crédible dans ses intentions affichées. C'est, par excellence, la figure héroïsée de Soleimani, qui réalise un syncrétisme entre le sacré et le militaire», conclut Jonathan Piron.

À l'heure actuelle, il est impossible d'analyser précisément les résultats de ces législatives. Car le régime les cache. La liste des candidat·es élu·es est introuvable, mais sur Twitter, on voit passer des noms de Pasdaran parmi les nouveaux députés, confirmant le virage ultra nationaliste.

La seule certitude est que le nouveau Majless, le Parlement, sera conservateur. Logique, puisque la plupart des candidatures modérées avaient été invalidées par le Conseil des gardiens. Un second tour aura lieu le 17 avril pour certaines circonscriptions, mais lesquelles?

Une femme vote à la «Mosalla», une mosquée transformée en bureau de vote. La participation n'a atteint que 42%, une proportion qui a favorisé les conservateurs. | Laura-Maï Gaveriaux

Vers la présidentielle de 2021

Tout juste sait-on que c'est l'électorat conservateur et militant qui s'est déplacé le 21 février dernier. Mais même au sein de ce bord politique, les divisions sont légions. Et le fait de savoir quelle coalition est arrivée première aura son importance: son chef sera bien placé pour la présidentielle de 2021.

Il semblerait que l'ancien maire de Téhéran, Mohammad Bagher Ghalibaf, soit sur la rampe de lancement. Chef militaire pendant la guerre Iran-Irak, il a plusieurs candidatures infructueuses à son actif; mais dans la vie politique iranienne, ça n'est pas disqualifiant. En tout cas, il incarne le tournant dans lequel se trouve le régime, qui souhaite visiblement tourner la page des années Rohani, trop conciliantes envers les Américains. Dans le même temps, il doit convaincre une population de plus en plus contrastée dans ses fidélités idéologiques.

«Demain c'est mon voisin qui peut me traîner jusqu'aux portes de la prison, si j'ai trop l'air de m'opposer.»
Khorshid, 23 ans, étudiante en génie biologique

«Cette séquence électorale est humiliante pour les Iraniens, parce que le simulacre est trop visible», commente Khorshid, amère et mélancolique. «Mais je ne crois pas qu'il y aura une réaction d'ampleur. Les foules sont encore choquées par la répression violente de novembre. Ils n'hésiteront pas à prendre tout pouvoir sur nous. Certains de ceux qui frappaient les manifestants n'étaient même pas membres des forces de sécurité, juste des partisans de Khamenei, capables de se comporter comme de vrais miliciens. Demain c'est mon voisin qui peut me traîner jusqu'aux portes de la prison, si j'ai trop l'air de m'opposer.»

Fragilisé sur le plan économique, isolé sur le plan international, le régime peut toujours compter sur une frange peut être minoritaire de la société, mais plus radicalisée que jamais.

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