Société

Quitter la ville, les nouvelles frontières de la gentrification

Temps de lecture : 12 min

Trois familles de projet renouvellent le rêve français d'une vie qui rompt avec le milieu urbain.

La génération qui suit celle des boomers n'a d'autre choix que d'enjamber non pas le périph', mais bien le village fleuri pour repousser la frontière de la désirabilité immobilière. | Lucas van Oort via Unsplash
La génération qui suit celle des boomers n'a d'autre choix que d'enjamber non pas le périph', mais bien le village fleuri pour repousser la frontière de la désirabilité immobilière. | Lucas van Oort via Unsplash

Quitter la grande ville? De plus en plus de monde y pense. Mais pour aller où?

Avant, c'était facile: il y avait les villes, leurs banlieues et tout autour la campagne. Depuis les années 1980, c'est devenu un poil plus compliqué, en raison de l'intégration de nombreux villages à l'aire d'influence des villes, ce qu'on appelle la périurbanisation.

Dans cette campagne en archipel, l'habitant pendulaire du pavillonnaire peut voisiner avec l'agriculteur néorural, l'espace naturel qui accueille des retraites de yoga et des stages de survie peut se situer en lisière de route nationale et la chambre d'hôtes éclore à proximité d'une ville-dortoir.

Après les quartiers populaires, après la banlieue et les friches, après Berlin, après Marseille et face à l'explosion du coût du logement dans les grands centres d'emploi, l'hyper-ruralité, les grandes couronnes et les villes moyennes de sous-préfecture sont en passe de devenir les nouvelles frontières de la quête de sens d'une génération qui n'aura jamais de résidence secondaire et ne pourra guère espérer se loger décemment dans les métropoles.

Pour vous y retrouver dans le nouveau patchwork français et mieux cibler votre point de chute, voici une petite typologie approximative, subjective et imagée des nouveaux courants du retour au village. Vous reprendrez bien un verre de Beaujolais nature avant la fin du monde?

La famille collapso, ou la campagne en mode projet


Yourte et poules, la nouvelle néoruralité. | Annie Spratt via Unsplash

Pour nombre d'intellectuel·les contemporain·es qui inspirent les courants radicaux, c'en est bel et bien fini de la ville comme lieu d'émancipation.

La pollution, la cherté, la conflictualité des rapports sociaux, les temps de transport, la super-gentrification –voire la «connardisation»– et le nouveau conformisme social des villes d'open space, de salad bars et de mobilités douces ont poussé toutes les énergies tournées vers le changement à se retrancher en lisière de ville: forêt, nature, cabane, village, yourte, éco-lieu.

Il suffit de se pencher sur le catalogue des parutions récentes des maisons d'édition proches de la gauche radicale ou de l'écologie pour percevoir ce grand virage pastoral de la pensée critique.

Dans ce contexte, la collapsologie fait figure de grand récit de remplacement de critique du capitalisme et de courant capable de donner à la pensée écologiste une nouvelle jeunesse.

Après la phase de deuil de la société de consommation, les collapsologues, ou plus exactement les collapsonautes selon la nouvelle terminologie en vigueur, se tournent vers l'action dans une logique d'alternative locale: plutôt l'épicerie écogérée dont on dépose les statuts dès ce soir que l'attente d'un grand soir toujours remis à plus tard.

Dans cette famille néorurale, la tendance est aux projets, aux communautés dites intentionnelles et aux lieux intégrés (habitat, coworking, jardin potager), dans une logique partiellement collectiviste tout en étant plus en phase avec l'individualisme et le souci d'autonomie des jeunes générations.

Selon une plaisanterie en vogue sur les réseaux sociaux, «la collapsologie, c'est la gentrification du survivalisme» –comprendre une version urbaine, éduquée, écologiste et relativement non violente du grand récit de la fin du monde.

Si dans la culture populaire l'archétype du survivaliste correspond à un ancien militaire qui se projette mentalement dans un épisode de The Walking Dead, le collapso se rêve membre d'un éco-lieu participatif dans lequel la vie quotidienne serait rythmée par la quête de l'autonomie énergétique, les bals musette non oppressifs et les veillées collectives décarbonées.

Attention cependant à ne pas confondre un membre de la génération collapso avec un simple éleveur de chèvres du Larzac des années 1970. Si la confusion esthétique est toujours possible, un collapso est bien souvent un babos qui a obtenu son diplôme d'ingénieur, communique par Slack et possède des notions avancées d'UX design.

Plus cadrée, plus précise, à l'image de la permaculture qui suppose de la discipline et une maîtrise des techniques de maraîchage, la nouvelle culture néorurale est aussi moins débridée: elle a su conserver le meilleur des deux mondes[1]. C'est la raison pour laquelle elle a davantage de probabilités que la précédente de se maintenir dans la durée.

Destinations

– Pour une initiation, le T-Camp, un «campus de la transition» à Fontainebleau, première école de formation des futur·es leaders du monde post-effondrement.

– Pour une installation définitive en éco-lieu, les anciens spots néoruraux séduisent pour des raisons de compatibilité culturelle et de masse critique. Dans les villages repeuplés par les acteurs du retour à la terre des années 1970, ceux-ci sont désormais majoritaires et occupent la fonction de nouveaux anciens du village, réorganisant les espaces publics comme les cafés, et mêmes les fêtes estivales, selon leurs valeurs et leurs options culturelles.

– Les départements peu peuplés, peu denses, isolés ont toujours la cote, pourvu qu'ils soient munis d'une bonne connexion internet. Aux côtés de l'Ardèche, des Cévennes et de la Drôme, la carte s'étoffe de nouveaux hotspots: les départements du centre de la France sont plébiscités en raison de leur isolement, le centre de la Bretagne pour son climat, le Sud-Ouest pour son art de vivre, sans oublier les territoires que personne ne sait placer sur une carte, comme le trop sous-coté Morvan.

– À consulter également: la carte des oasis de Colibris, les hameaux clés en main à vendre sur Le Bon Coin.

Potentiel de gentrification

Quasi nul pour les villages situés à 25 minutes en voiture d'une gare desservie par un TER, sauf à imaginer un phénomène d'emballement autour de quelques villages superstars (voir ci-dessous). Mais si vous vous installez à une heure de Limoges, vous êtes a priori à l'abri d'un phénomène de type «nouveau Brooklyn».

Ressources culturelles et leaders d'opinion

L'antenne Colibris la plus proche; la revue Yggdrasil, le mook de la culture collapso); Kaizen, le magazine des solutions écologiques et sociales; Présages, le podcast «pour remettre radicalement en question l'état de notre monde»; Partager c'est sympa, la chaîne YouTube de l'effondrement; les guides et les sites de micro-aventure; l'intégrale de Pablo Servigne; Le Feng shui pour la yourte; L'Isolation thermique écologique.


Yggdrasil, qui a donné son nom à la revue, désigne l'arbre-monde dans la mythologie nordique. | Gravure d'Oluf Bagge via Wikimedia Commons

Évolutions possibles de la famille

À l'intérieur de la grande famille néorurale collapsologue, la ligne de partage principale se situe entre les disciples de Pierre Rabhi, plutôt héritièr·es des hippies et adeptes d'un changement intérieur et de l'échelon local, et le lectorat de Pablo Servigne, qui s'inscrit dans une lecture plus structurelle et conflictuelle de la transition.

Zadisme

Écologiste au sens très large, englobant des courants réformistes et décroissants, le courant collapso est l'enfant d'une culture plus alternative qu'oppositionnelle, il emprunte autant sinon plus au scoutisme et aux cathos de gauche qu'à la lutte des classes et à la révolution. Des passerelles vers le zadisme de combat sont néanmoins envisageables pour les éléments les plus motivés.

Sorcellerie

Finis les spritz en rooftop, vive la potion magique concoctée en forêt. Dans sa version mystique, le mouvement collapso s'étoffe d'un nouveau folklore païen. Pour le moment éphémère et cantonné à un tourisme alternatif et aux auto-entreprises de services à la personne (stage de danse chamanique, salon des métiers du bien-être, retraite holistique en forêt), le courant pourrait à terme se sédentariser à proximité des terres collapsos. Possible hybridation future: astrologue de coworking, rebouteux de lotissement pavillonnaire.

La famille rural chic, ou la campagne aux normes Instagram

Si la collapsologie séduit un public prêt à faire le deuil d'une partie de son confort, en compensant cette perte matérielle par une convivialité plus intense que dans un WeWork ou un Starbucks, le courant rural chic consiste plutôt à quitter la vie urbaine sans rien lâcher sur le plan du bien-être. Et si préoccupation écologique il y a, dans cette famille, il s'agit surtout de s'effondrer avec style.

L'expérience campagne est soigneusement éditée aux standards alter-bourgeois de l'époque. Une maison (d'hôtes), des bottes (de gentleman farmer), un barbecue (vegan ou de bœuf wagyu), une bière (de microbrasserie), un pickup (vintage), et vous voilà prêt·es pour la vie au grand air repensée aux normes Instagram –ou quand le rêve néorural des baba cool rencontre l'esthétique lifestyle de la génération influenceurs.

Le rural chic est le royaume des grandes tablées extérieures surmontées de guirlandes lumineuses, des couronnes de fleurs séchées, des lookbooks pointus de petites marques de créateurs et des livres de recettes de grand-mère composées à partir de légumes très moches par des influenceuses qui posent dans des cuisines ouvertes de la taille d'un appartement parisien.

La campagne Instagram correspond à ce que les sociologues appellent la campagne récréative, ce que j'ai proposé de baptiser l'Hyper France, parce qu'elle réécrit l'expérience française à l'aune de notre époque, offrant le compromis idéal entre l'esthétique de la France de Jean Gabin, la couverture en 4G du territoire et les menus sans gluten.

Toutes les activités lentes, désuètes et qui se pratiquent sans appli y sont privilégiées: cueillette de champignons en sous-bois, tricot au coin du feu ou pêche en bordure de lac.

Selon le New York Times, le dernier chic dans le milieu de la tech new-yorkaise consiste ainsi à se payer un week-end d'initiation à la pêche à la mouche. Pas avec Ned, l'électeur trumpiste à casquette du coin, mais dans le cadre d'un club d'élégants amateurs de truite des Catskills, piloté par un ancien consultant en marketing digital.

Destinations

– Toutes celles où vos grands-parents sont déjà propriétaires d'une maison de maître, d'une ferme, d'un château, d'un manoir, d'un mas, d'un ranch, d'une bastide, d'un relais de poste, d'un ancien atelier à la campagne ou de toute appellation autre que «pavillon».

– Les territoires qui jouxtent un parc naturel, un patrimoine historique classé ou une région d'œnotourisme: Luberon, Dordogne, Drôme, Perche, Savoie, etc.

– Les enclaves Instagram comme Le Barn, hôtel rural chic dans la forêt de Rambouillet, à 45 minutes de Paris, qui propose des ateliers de composition florale, un bar à vin chaud et épices et des soirées Netflix au coin du feu; les restaurants Fooding en milieu hyper-rural, etc.

– Les (petits) châteaux: on apprenait dans un récent supplément immobilier du Parisien que de plus en plus d'ex-Parisien·nes optaient pour la vie de château. Normal: la plupart de ces demeures se négocient au prix d'un trois-pièces dans la capitale (le pont levis est le nouveau parquet-moulures-cheminée), soit autour de 700.000 euros.

Potentiel de gentrification

Faible, dans la mesure où la campagne chic est déjà inaccessible. Énorme dans le cas d'hypothétiques lieux agréables qui auraient échappé aux boomers (mais la probabilité est faible).

Ressources culturelles et leaders d'opinion

L'émission «La Maison France 5»; le site The Socialite Family; toutes les marques et les boutiques dont le nom commence par «Maison».

La famille France périphérique, ou le grand retour des villes moyennes

Que se passe-t-il lorsque toute une génération de baby-boomers se paient des résidences secondaires et des villégiatures dans à peu près tous les coins sympas du littoral, de la montagne et de l'arrière-pays des grandes métropoles? La génération qui suit n'a d'autre choix que d'enjamber non pas le périph', mais bien le village fleuri pour repousser la frontière de la désirabilité immobilière.

Ce phénomène de glamourisation des hinterlands et de la campagne ordinaire explique pourquoi une partie du territoire encore récemment stigmatisée comme faisant partie de la «France moche» ou «périphérique» commence à susciter la curiosité de photographes itinérant·es, de journalistes, d'essayistes qui dessinent un nouveau Tour de France, fait de road trips sur les routes à 80 km/h et d'attention à des formats urbains oubliés: salles polyvalentes, discothèques, bâtiments administratifs et parcs d'entreprises érigés au cours des regrettées et fantasmées Trente Glorieuses.

Dépêchez-vous d'instagrammer votre banlieue résidentielle ou votre village-dortoir de très grande couronne avant que les équipes de «La Maison France 5» n'en fassent leur nouveau terrain de jeu à l'horizon 2025.

Les destinations

Les villes moyennes et les sous-préfectures de départements ruraux ou industriels, les fonds de vallée et la dernière sortie d'autoroute avant la station de sports d'hiver, les barrages de «gilets jaunes», le lotissement où vit votre grand-mère, les bases de loisirs de villes du Grand Est, les parcs d'entreprises abandonnés.

– En région parisienne, visez les départements en lisière du Grand Paris (Essonne, Yonne, Loiret, Eure, Oise…), les terminus de lignes de RER et de Transilien, les communes que vous ne savez pas placer sur une carte: Montereau, Beauvais, Montargis, Compiègne, Soissons.

– Les hippies cherchaient les hameaux désertés, les collapsologues et les Colibris débarquent dans les villages… et si les villes moyennes étaient le coup d'après? Les classements des villes de second rideau se multiplient dans les magazines et les influenceurs sont de plus en plus nombreux à le dire: le tour des villes moyennes est pour bientôt.

La tendance est globale: après avoir accompagné et loué leur avènement, expert·es et urbanistes se sont rendu compte que les villes superstars (Paris, Londres, San Francisco, New York…) étaient devenues victimes de leur succès, et accessoirement invivables: trop chères, trop encombrées, trop polluées, trop inégalitaires, trop stressantes.

Cette prise de conscience a généré une nouvelle attente: celle d'un relâchement du niveau de jeu, d'une vie (et d'une ville) plus simple, à taille humaine, quitte à ce que cette décélération se paie d'une moindre stimulation.

Dans cette nouvelle compétition, les villes de deuxième division montent en première, en faisant paradoxalement valoir leur niveau intermédiaire et leur tempo ralenti. Car de tous les maux dont la métropole est accusée, le plus persistant semble être celui de la densification et de l'intensification de tout: du temps, des flux, des relations, des capitaux, des loisirs –une explosion des opportunités, et donc de l'angoisse de les rater, dans un contexte où les journées n'ont pas vraiment été rallongées.

L'Observatoire des villes moyennes, par l'agence deux degrés.

Potentiel de gentrification

Fort pour les villes moyennes qui sauront vendre leur attractivité auprès d'une nouvelle vague de résident·es. Cette nouvelle frontière de la gentrification se paie pour les arrivant·es d'une confrontation plus directe avec un climat politique éloigné du leur: certain·es rechignent à s'installer dans des communes après avoir constaté le haut niveau du vote Rassemblement national dans celles-ci.

Ressources culturelles et leaders d'opinion

L'Atlas des régions naturelles d'Éric Tabuchi et Nelly Monnier, projet pharaonique de documentation et d'archivage photographique des 500 petits «pays» (ou régions naturelles) du territoire français; les photos du duo Demi Tour de France et d'Artus de Lavilléon, qui arpentent la France rurale destroy; Regain, le magazine du nouvel art de vivre champêtre; Comment la France a tué ses villes d'Olivier Razemon; Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu; Le Tour de France des villes incomprises de Vincent Noyoux; Ceux qui restent de Benoît Coquard; l'incontournable carte des villes de second rideau qui seront à la mode à l'horizon 2035, réalisée par le cabinet de prospective et d'urbanisme deux degrés.

Évolution possible de la famille

Le croisement de la vague effondriste (lire plus haut) et de la réhabilitation des périphéries de la modernité devrait donner lieu à une nouvelle pratique agricole disruptive: la permaculture pavillonnaire –ou pourquoi les lotissements Kaufman & Broad sont les futures fermes autogérées.

1 — Certains esprits chagrins considèrent au contraire qu'il s'agit du pire des deux mondes. Pour paraphraser l'inventeur des bobos David Brooks, qui consacrait il y a vingt ans un article aux villes universitaires américaines, «l'amour libre est derrière nous, mais la pizza au levain naturel est toujours dans l'air du temps». Retourner à l'article

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