Sciences / Culture

Pourquoi maîtrisons-nous si mal l'accent anglais en France?

Temps de lecture : 4 min

On ne peut s'en prendre qu'à la langue française.

Cela s'explique en partie parce que notre langue est la plus monotone au monde. | libellule789 via Pixabay
Cela s'explique en partie parce que notre langue est la plus monotone au monde. | libellule789 via Pixabay

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Pourquoi les Français parlent-ils si mal l'anglais?»

La réponse de Pierre-Laurent Sisley, étudiant en master de psychologie clinique à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense:

Je suis étudiant en master de psychologie (reprise d'études). Pendant la troisième année de licence, en cours de psychologie cognitive comme en cours de neurobiologie cérébrale, nous avons eu l'explication de ce phénomène très particulier aux Français·es. C'est une cause que je connaissais déjà, en fait, car je l'avais vue en linguistique lorsque j'étais étudiant en lettres modernes il y a trente ans. Concrètement, c'est notre langue elle-même qui est le motif de notre difficulté à parler des langues étrangères. Pourquoi? C'est tout un processus que je vais expliquer... même si c'est toujours long pour un commentaire.

Le rôle du spectre sonore

Toute langue se parle sur la gamme des notes de musique. C'est pourquoi on dit de certaines qu'elles sont chantantes, rythmées (comme l'italien, le persan ou l'arabe). En linguistique, j'avais étudié sur des spectrogrammes le spectre sonore de plusieurs langues. Le français était une des langues les plus monotones du monde: trois notes seulement comparé à l'anglais qui joue sur sept notes et le russe qui lui joue sur neuf. Par exemple, on y compte les sonorités, les dièses et les bémols auxquels il faut encore ajouter les octaves inférieures ou supérieures. Beaucoup de langues asiatiques ou slaves jouent sur plus de dix notes. Les accents régionaux ne changent rien à l'affaire: ce sont les accents toniques inhérents à la langue qui importent, ainsi que la prosodie de celle-ci.

En français, quelle que soit l'importance des mots dans une phrase, l'accent tonique est toujours mis en fin de discours. À l'inverse, en anglais, en espagnol ou en allemand, l'accent tonique est bien mis sur les termes importants au moment de les dire. Conséquemment, le français se parle naturellement avec une certaine monotonie puisque ses variations sonores sont faibles en étendue (il contient peu de notes) et en diversité sémantique (qui correspond aux mots appuyés au cours de leur prononciation). Bien sûr, il arrive qu'en français on insiste sur un ou quelques termes, mais c'est lorsque la personne qui parle veut vraiment faire un effet ou mettre en avant une idée précise. Cela reste exceptionnel. Naturellement, le français se parle sans grande divergence sonore, ce qui donne aussi un charme spécifique à notre langue: sa douceur et l'absence de sons brutaux sont très appréciées par les personnes étrangèr·es qui aiment le français.

La période critique

Comme tout être vivant animal, l'être humain commence son éducation sociale tout petit. Un enfant connaît dans son développement ce qu'en sciences comportementales et en biologie on appelle une période critique dite aussi période sensible, au cours de laquelle toute information nouvelle est intégrable à 100% sans effort. Les spécialistes fixent la limite de cette période entre 12 et 15 ans. Les tout premiers temps de cette période (de 0 à 5 ans) sont les plus profitables: les études scientifiques via l'imagerie cérébrale ont montré qu'un petit être humain peut assimiler plusieurs langues sans problème, sans les mélanger, en discriminant bien la langue principale (celle du pays où il vit). Une fois passée la période critique, en l'absence d'un pluri-linguisme ou même d'un bilinguisme, l'apprentissage de langues étrangères devient plus laborieux: notre cerveau structure ses cellules et connexions synaptiques selon ce qu'il reçoit en infos ordinaires.

Le cerveau rentabilise

En tant que Français·es, entre 4 et 11 ans, nous nous sommes habitué·es aux sons de notre langue, une langue pauvre en étendue sonore (trois notes) et notre cerveau s'est formaté suivant ce schéma: il a spontanément, par souci d'efficacité, éliminé les voies neuronales qui ne servaient pas pour les utiliser au service d'autres opérations complexes. Notre cerveau a rentabilisé son réseau interne. Notre oreille est donc conçue pour entendre, parler le français avant tout puisque nous évoluons dans un milieu francophone en permanence (ou presque). Évidemment, notre oreille habituée à trois notes perçoit difficilement les sons d'autres langues qui sont hors de son spectre sonore. Si certains sons de l'anglais ou de l'allemand nous semblent si difficiles à prononcer et à restituer avec le bon accent tonique, c'est aussi à cause de cette faible amplitude sonore devenue naturelle.

En psychologie cognitive on apprend que certains sons de langues asiatiques très hauts ou très bas nous sont tout simplement devenus inaudibles. Apprendre le mandarin ou le japonais constitue un vrai défi pour un·e Français·e, par exemple, car un même mot peut signifier diverses idées parfois opposées selon la manière dont il est prononcé (ton haut, ton bas, aigus ou graves, sons longs, sons brefs, etc.).

Ceci explique pourquoi les Scandinaves, les russophones et Slaves parviennent plus vite que nous à apprendre des langues étrangères, même plus tard dans la vie: leur oreille est habituée à une palette sonore étendue. J'ai toujours été surpris et envieux de cette rapidité à intégrer un idiome étranger par ces personnes d'orgine étrangère.

Des causes multiples

Voici en gros l'une des explications majeures de notre difficulté à apprendre et parler d'autres langues. Nous ne sommes pas malformé·es: c'est notre langue elle-même qui porte la cause de cet état de fait. Aussi, on ne le dira jamais assez: pour être au moins bilingue avec aisance, il faut commencer à apprendre une autre langue tout petit. Ceci dit, apprendre une langue étrangère reste possible une fois adultes grâce à la plasticité cérébrale, mais le processus sera bien plus long et laborieux. Il restera en outre souvent incomplet. Il serait vain d'essayer de parler une nouvelle langue sans accent ou sans faute tonique. Toutefois, l'implication individuelle et le contexte interpersonnel influent sur cet apprentissage: on rencontre parfois des personnes qui se mettent tardivement à étudier une deuxième langue et qui la parlent très bien.

Évidemment, ce facteur causal n'exclut pas un effet de synergie avec d'autres motifs telles que la qualité de l'enseignement des langues d'un État et celle des interactions individuelles entre un individu et son environnement humain direct (famille, cercle amical et professionnel). Le niveau de langue d'un individu résulte de causes multiples par essence. Il est très individualisé, même si une ligne générale peut se dessiner pour une population. Cette complexité interdit d'avoir une posture radicale sur ce sujet.

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