Santé / Monde

Pourquoi la jeunesse noire se suicide-t-elle autant aux États-Unis?

Temps de lecture : 6 min

Cette population serait moins susceptible que les autres de partager ses sentiments de solitude ou de dépression.

Entre 2008 et 2012, cinquante-neuf jeunes Noir·es se sont donné la mort, contre cinquante-quatre entre 2003 et 2007. | 1388843 via Pixabay
Entre 2008 et 2012, cinquante-neuf jeunes Noir·es se sont donné la mort, contre cinquante-quatre entre 2003 et 2007. | 1388843 via Pixabay

Aux États-Unis, le taux de suicide est en progression chez les jeunes Noir·es. En 2016, puis en 2018, les statistiques nationales ont révélé que, parmi les enfants âgés de 5 à 11 ans, la population noire comptait le plus fort taux de décès par suicide. Entre 2008 et 2012, cinquante-neuf jeunes Noir·es se sont donné la mort, contre cinquante-quatre entre 2003 et 2007.

En outre, l'enquête biennale sur les comportements à risque chez les jeunes, diligentée en 2015 par le Centre de prévention et de contrôle des maladies, a montré que, comparés aux jeunes Blancs non hispaniques, les lycéens noirs de sexe masculin étaient plus susceptibles d'avoir déjà fait des tentatives de suicide ayant nécessité des soins médicaux.

Professeure de psychologie et directrice du laboratoire de recherche sur les rapports entre culture, risque et résilience à l'université de Houston, au Texas, j'ai récemment codirigé une étude suggérant qu'il pourrait être nécessaire d'établir de nouveaux profils à risque pour améliorer la prévention du suicide, en particulier chez les Afro-Américain·es.

Sensibilisation globale aux risques de suicide

Le suicide est devenu l'une des principales causes de décès aux États-Unis, dans toutes les tranches d'âge, mais plus particulièrement chez les adolescent·es et les jeunes adultes. C'est la seconde cause de décès chez les 10-34 ans. Les parents, les enseignant·es et les professionnel·les de santé doivent être à la fois capables d'en parler et de comprendre les risques auxquels font face les enfants vulnérables, quelle que soit leur origine ethnique. Mais les personnes qui travaillent avec de jeunes Noir·es doivent aussi prendre en considération certaines idées reçues sur le suicide dans la communauté afro-américaine.

L'un de ces mythes est né il y a près de trente ans, lorsque les universitaires Kevin Early et Ronald Akers ont conclu, à la suite de leurs entretiens avec des pasteurs afro-américains, que le suicide était «un problème de Blancs» et que les Noir·es avaient l'habitude de faire face aux épreuves de la vie sans succomber à la tentation du suicide. C'est un mythe. Au vu des propos que nombre d'entre nous ont à entendre au quotidien, et qui sont parfois véhiculés par les médias, ce point de vue sur le suicide dans la communauté noire a relativement peu évolué.

La stigmatisatisation des personnes souffrant de troubles psychologiques pourrait pousser les jeunes Noir·es à ne pas exprimer leurs idées suicidaires.

Plus important encore, les jeunes Noir·es ayant un profil à risque sont encore plus difficiles à identifier que les autres. Une étude qualifie ainsi les jeunes issu·es des minorités ethniques en âge d'entrer à l'université, y compris les Afro-Américain·es, de «suicidaires cachés» car moins susceptibles de révéler leurs pensées morbides. Le passage à l'acte étant hélas un phénomène bien réel qui se produit parfois de manière extrêmement précoce, des efforts d'envergure sont nécessaires pour s'attaquer à ce problème de santé publique.

Les recherches montrent que la stigmatisation des personnes souffrant de troubles psychologiques et la crainte d'être encore davantage rejetées ou ignorées pourraient pousser les jeunes Noir·es à ne pas exprimer leurs idées suicidaires. En outre, les professionnel·les de la santé publique et les spécialistes de la santé mentale n'ont pas toujours conscience du fait que les facteurs de risque suicidaire ne sont pas forcément les mêmes selon les groupes ethniques. Pour simplifier, une approche unique et universelle ne convient pas pour identifier les risques de suicide. Or, peu ou pas d'actions ont été entreprises pour s'attaquer à cette crise de plus en plus grave. En tant qu'Afro-Américaine et psychologue, je me sens terriblement frustrée quand des enfants perdent la vie alors qu'ils auraient pu être sauvés.

Des besoins spécifiques en matière de santé mentale

La plupart des services spécialisés dans la santé mentale ne sont pas conçus pour prendre en compte les nuances culturelles et sociales. Mon équipe de recherche a démontré que les défis auxquels font face les enfants noirs, qui doivent s'adapter à un double contexte culturel, pourraient augmenter leur risque de développer des tendances suicidaires.

Les recherches menées auprès des adultes ont montré que les femmes et les hommes noirs qui géraient leur stress de manière eurocentrée ou individualiste plutôt que de s'en remettre à la providence étaient davantage susceptibles d'envisager le suicide. Ce n'était pas le cas des personnes qui utilisaient des ressources spirituelles, plus ancrées culturellement, pour supporter leurs problèmes.

L'expérience du racisme est associée à des pensées suicidaires chez les jeunes Noir·es comme chez les adultes.

Lorsque des différences culturelles existent, les thérapeutes doivent faire preuve d'imagination pour évaluer correctement le risque de suicide de leurs patient·es. Par exemple, le racisme auquel est confrontée la population afro-américaine est un facteur de stress supplémentaire pour nombre de ses membres. De fait, leur stress et leurs problèmes psychologiques nécessitent des approches et des solutions différentes de celles qui fonctionnent pour les Blanc·hes.

Dans une autre étude publiée dans la revue Comprehensive Psychiatry, nous avons observé différents schémas de risque pour les adultes noir·es comparé·es aux adultes blanc·hes admis·es en psychiatrie. Nous nous sommes penchés sur les problèmes de sommeil, fréquents chez les Afro-Américain·es, et sur leur rapport avec le suicide: en effet, les troubles du sommeil sont un facteur de risque sérieux mais sous-estimés dans les crises suicidaires. Il s'avère qu'un sommeil de mauvaise qualité peut aggraver une crise émotionnelle. Nos recherches montrent que la difficulté à rester éveillé pour des activités comme la conduite ou les interactions sociales, indicatrice d'un manque de sommeil, sont associées à un risque quatre fois plus élevé de crise suicidaire, comparé aux crises psychologiques non suicidaires chez les adultes noir·es admis·es en psychiatrie.

Il est important de ne pas minimiser les sentiments d'un enfant en lui disant d'arrêter d'être triste ou de passer à autre chose. | Zach Vessels via Unsplash

Nous avons également découvert que l'expérience du racisme est associée à des pensées suicidaires chez les jeunes Noir·es comme chez les adultes.

Comment trouver de l'aide

L'attention et la prévenance des adultes sont le premier rempart d'un enfant. S'il révèle qu'il pense à la mort, il est important de l'encourager à en dire plus sur ses pensées et de lui demander s'il sait qu'il pourrait mourir. Si un enfant a pour projet de se suicider, il faut demander l'aide d'un·e professionnel·le.

Contacter le service de soutien psychologique en appelant une ligne d'écoute –en France, Phare enfants-parents au 01 43 46 00 62– peut être une option pour les adolescent·es qui ont besoin d'aide pendant une crise.

Quand il s'agit de trouver un·e spécialiste de la santé mentale, les parents ont besoin d'une vaste liste d'options, y compris des cliniques psychiatriques affiliées à des universités qui proposent des services fondés sur des données factuelles, selon un barème précis et des centres de soins agréés pour les personnes qui ne disposent pas d'une mutuelle santé. Quel que soit l'établissement choisi, un·e thérapeute qualifié·e peut très bien être d'une origine ethnique différente de celle de ses patient·es.

Les parents ou les tuteurs ou tutrices doivent être prêt·es à s'asseoir avec l'enfant, écouter et tenter de comprendre pleinement ce qui est le plus bouleversant quand un enfant fait face à une situation difficile et à un flot d'émotions. Certain·es croient que ces statistiques alarmantes vont s'inverser d'elles-mêmes. Peut-être, mais en attendant, sauver ne serait-ce qu'une seule vie mérite de faire des efforts.

Avoir des pensées suicidaires ne signifie pas qu'un enfant ou un·e adolescent·e doit être hospitalisé·e. Cela veut dire qu'une profonde détresse émotionnelle est ressentie et que ce jeune souhaite que cette souffrance s'arrête. Les adultes peuvent rechercher la cause du problème et le régler, ou aider l'enfant à y faire face.

Des ressources en ligne comme Stopbullying.gov aux États-Unis (Non au harcèlement ou Phare Enfants–Parents en France) présentent notamment des vidéos utiles aux parents, aux enseignant·es et aux jeunes. Suggérer à un enfant qu'il faut arrêter d'avoir des pensées négatives ne fait qu'aggraver les choses. Un enfant qui se trouve déjà dans un état de vulnérabilité ne peut pas régler ses problèmes sans un réel soutien de la part des adultes qui veillent sur lui.

Si vous avez des idées suicidaires, appelez Suicide Écoute au 01 45 39 40 00, ou consultez leur site, Suicide Écoute.

Traduit de l'anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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