Culture

Coups de vent et coups de cœur de la 70e Berlinale

Temps de lecture : 9 min

Directement exposé à une sombre actualité, le Festival qui se tient du 20 février au 1​er mars à Berlin a toutefois commencé à mettre en lumière de très belles propositions.

Monika Grütters, ministre allemande de la Culture, lors de la cérémonie d'ouverture du 70e Festival de Berlin. | Berlinale
Monika Grütters, ministre allemande de la Culture, lors de la cérémonie d'ouverture du 70e Festival de Berlin. | Berlinale

La soixante-dixième édition du Festival de Berlin est aussi la première d'un nouveau tandem à la direction: la Néerlandaise Mariette Rissenbeek et l'Italien Carlo Chatrian. Et c'est peu dire que ces deux-là, inévitablement guettés au tournant au moment de prendre la tête d'une des principales manifestations du cinéma mondial, ont dû affronter de multiples coups de vent, qui ont secoué sa mise à flot.

Les origines de ces perturbations sont diverses, mais elles confirment l'ADN de la Berlinale. Depuis sa création en 1951, sous influence américaine comme arme de la guerre froide, celle-ci a été particulièrement en phase avec les enjeux politiques et de société.

La première bourrasque est d'ailleurs venue du passé, avec une révélation: le fondateur du Festival, Alfred Bauer, présenté à l'époque comme champion de la démocratie, a en fait occupé d'importantes fonctions dans l'administration nazie. Le prix qui depuis des décennies portait son nom a été précipitamment débaptisé, tandis qu'une commission d'historien·nes était nommée pour faire la lumière sur cette embarrassante généalogie.

Ce même passé s'est tragiquement rappelé au mauvais souvenir des Allemand·es et du monde avec les assassinats racistes perpétrés la veille de l'ouverture de la Berlinale à Hanau. La ministre de la Culture, comme le maire de la capitale, ne se sont pas privés de faire le lien lors d'une cérémonie d'ouverture d'une gravité inquiète –inquiétude ô combien légitime, mais qui ne facilite pas le lancement de ce qui a vocation à être, aussi, une célébration festive. Un signe qui sans doute ne vaut pas seulement pour ce festival, ni pour ce pays, ni pour le seul cinéma.

La Chine absente pour raison médicale

À ces deux éléments directement allemands s'est d'ailleurs ajoutée une troisième source de tension et de fragilisation, globale celle-ci, avec la montée en puissance de l'épidémie de coronavirus.

Un grand festival de cinéma offre le contexte particulièrement sensible, d'une forte concentration de personnes venues du monde entier –pour des projections, le marché du film (un des plus importants), les soirées ou les multiples rencontres par petits groupes, pour des motifs culturels, politiques, économiques ou privés. Ces multiples rencontres sont dans la nature même d'une telle manifestation et la menace de la contamination, comme les mesures pratiques d'ores et déjà en vigueur, ont pesé de manière inévitable, tout en émettant là aussi un possible signal pour l'avenir.

Ces inquiétudes et restrictions pèsent un poids particulier dans un environnement où l'Extrême-Orient, et en particulier la Chine, occupent une place décisive, aussi bien sur le plan artistique qu'économique. Alors que la production est entièrement arrêtée en République populaire depuis la prise en compte de la gravité de l'épidémie par les autorités de Pékin, il a fallu des ruses d'ancien·nes praticien·nes de la clandestinité pour terminer in extremis la postproduction et le sous-titrage de certains titres présentés à Berlin.

Grande fournisseuse d'œuvres importantes pour le grand écran, la Chine compte désormais aussi parmi les principaux pays acheteurs. Mais nombre de Chinois·es se sont abstenu·es de faire le déplacement, ou n'ont pas pu venir. Dans une moindre mesure, les autres protagonistes issus de la région et occupant une place importante sur le marché mondial du cinéma indépendant, notamment sud-coréen et japonais, ont aussi été moins présents.

Un vent nouveau?

Un tel contexte n'a pas aidé non plus l'humeur des festivalièr·es, à commencer par les médias allemands, peu portés à la bienveillance envers les nouveaux venus à la direction de «leur» festival. Si Mariette Rissenbeek est en fait une insider, ayant longtemps travaillé pour l'industrie du film germanique, le directeur artistique Carlo Chatrian, qui dirigeait jusqu'à 2018 le Festival de Locarno, est non seulement un étranger, mais il incarne aussi une approche potentiellement plus exigeante sur le plan artistique –donc moins glamour.

Et de fait, on aura vu (un peu) moins de stars hollywoodiennes à Potsdammer Platz. Mais, quand même, Sigourney Weaver, Johnny Depp, Javier Bardem, Elle Fanning, Salma Hayek, Cate Blanchett venue participer à une table ronde, Helen Mirren récipendaire d'un hommage, et… Hillary Clinton pour un documentaire qui lui est consacré.

Il faudra attendre au moins un an avant de pouvoir dire si un esprit nouveau et bénéfique souffle sur Mitte.

Pour le reste, la sélection de la première moitié du Festival se sera révélée d'un bon niveau, avec des offres assez comparables à ce qu'on trouvait au même endroit les années précédentes, déclinées de manières plus différenciées grâce à l'ajout d'une nouvelle section, Encounters, au profil encore à établir –les grandes programmations (Compétition, Séances spéciales, Panorama, Forum, Génération) offrant déjà un très vaste éventail.

Le nouveau sélectionneur n'aura en tout cas pas réduit le caractère pléthorique de l'offre, caractéristique pas forcément heureuse de la manifestation berlinoise. Mais celle-ci est un gros paquebot, et il faudra attendre au moins un an, voire deux, avant de pouvoir dire si un esprit nouveau et éventuellement bénéfique souffle sur Mitte.

Le quartier central de Berlin, trois décennies après sa renaissance sur les ruines du Mur, est d'ailleurs lui-même en pleine mutation, avec de nombreux commerces et le principal complexe cinématographique en rénovation.

Une amoureuse aquatique, un pâtissier dans l'Ouest…

En attendant, les cinq premiers jours ont donné lieu à quelques belles découvertes (on choisit ici de ne pas parler des films français, tous appelés à sortir bientôt).

Undine, de Christian Petzold

Parmi elles, le film du «régional de l'étape», Christian Petzold, une des figures de proue de l'École de Berlin. Repéré depuis longtemps pour la sûreté de ses mises en scène, souvent un peu conventionnelles, il offre cette fois avec son Undine une variation contemporaine du mythe d'Ondine tout simplement magnifique.


Aucune affèterie de réalisation, et pas non plus d'inventivité particulière dans l'histoire racontée, mais une croyance éperdue dans la puissance des plans à communiquer des émotions, à faire imaginer plus que ce qui est montré, à relier, selon ses propres inclinations, les moments si justement composés.

Au cœur de ce pari sur les puissances du film, qui sortira en France le 1er avril, se trouvent fort justement les acteurs et actrices, très admirable Paula Beer et impressionnant Franz Rogowski.

First Cow, de Kelly Reichardt

Valeur sûre dont on ne comprend pas qu'elle n'ait pas encore conquis une reconnaissance à la mesure de son talent, l'Américaine Kelly Reichardt présentait, également en compétition, une merveille bien dans sa manière, toute en délicatesse et en nuances.

First Cow est pourtant situé dans un univers particulièrement rude, celui de trappeurs sans foi ni loi de l'Oregon du début du XIXe siècle.


Les aventures d'un timide pâtissier et d'un Chinois sorti de nulle part sont d'une élégance exceptionnelle, rigoureusement en décalage avec tous les poncifs du genre –comme d'habitude chez la cinéaste d'Old Joy, Night Moves ou Certaines Femmes, qui avait déjà approché l'univers du western avec le mémorable La Dernière Piste, et à laquelle le Centre Pompidou rendra cet automne un hommage amplement justifié.

Todos os mortos, de Caetano Gotardo et Marco Dutra

Troisième belle découverte en compétition, le long métrage de Caetano Gotardo et Marco Dutra (co-auteur du remarquable Les Bonnes Manières) est une plongée dans la présence à la fois occultée et extraordinairement active des héritages africains dans la culture brésilienne.


Avec Todos os mortos, film d'époque situé au tournant du XIXe et du XXe siècle et parfaitement actuel, les cinéastes confirment qu'après notamment le coup de tonnerre de Bacurau, on avait raison d'espérer un renouveau du cinéma brésilien, renouveau que la politique liberticide et portée par la haine des arts et des différences de Bolsonaro est en train de détruire.

Eyimofe, This Is My Desire, d'Arie et Chuko Esiri

Vraie révélation de cette Berlinale, les jumeaux Arie et Chuko Esiri émergent, eux, d'un autre enfer. Double enfer en vérité: la vie à Lagos pour les millions d'hommes, de femmes et d'enfants pauvres qui y inventent sans cesse des hypothèses de survie, et celle dans cet épicentre de la production pléthorique et arrogante de Nollywood, cette version extrême d'un cinéma racoleur et au service de tous les conformismes et de toutes les exploitations.

Rosa (Temi Ami-Williams) et sa sœur Grace (Cynthia Ebijie), héroïnes d'une quête éperdue, violente et tendre, dans Eyimofe. | Berlinale

Avec Eyimofe, This Is My Desire, les frères qui signent Arie&Chuko inventent un récit-chronique, organisé en deux chapitres qui se font écho, l'un autour d'un homme, l'autre d'une femme, tous deux cherchant à construire les moyens d'une émigration aussi difficile à accomplir que lourde de nouveaux dangers.

Mais plus encore que les récits qui portent la trajectoire de ses deux protagonistes, c'est leur inscription dans la grande ville, la finesse des enchaînements entre la multitude de facteurs, humains, matériels, sensuels, religieux, qui orientent, entravent et relancent la trajectoire de Mofe et de Rosa, qui font la richesse de ce film.

Malmkrog, de Cristi Puiu

La nouvelle section Encounter s'est ouverte avec une œuvre-fleuve de Cristi Puiu, cinéaste roumain toujours attendu avec gourmandise. Entre Tchekhov et Buñuel, Malmkrog accompagne les méandres de conversations à thèmes métaphysiques entre cinq aristocrates d'Europe centrale, mais s'exprimant en français sur les sujets sérieux –et en russe avec les domestiques–, devient un questionnement ludique et troublant sur les ressources mêmes de la rhétorique, les pouvoirs et les abîmes du discours.


Où on reparle, plus gaiement, de la Chine et de l'Asie

De cette Chine objet d'attentions prophylactiques sont aussi arrivées deux très belles propositions de cinéma.

Swimming Out Till the Sea Turns Blue, de Jia Zhangke

Le plus grand auteur de ce pays, Jia Zhangke, a présenté un intrigant et passionnant documentaire, au titre lui aussi déroutant, Swimming Out Till the Sea Turns Blue.

À l'écoute de quatre écrivain·es chinois·es contemporain·es mais appartenant à différentes générations, Jia Zhangke compose une histoire de la Chine moderne, telle que la rend sensible leurs récits très personnels. Évoquant en partie deux œuvres précédentes du même auteur, In Public et surtout I Wish I Knew, le film révèle une immense ambition sous sa très modeste apparence.


The Calming, de Song Fang

Jia Zhangke est aussi le producteur du deuxième film d'une jeune réalisatrice très douée, Song Fang. The Calming est l'une des plus belles choses qu'on ait pu voir cette année au Forum, section toujours riche en innovations.

Avec une émotion qu'on suppose autobiographique, la cinéaste accompagne une femme qui se reconstruit pas à pas au sortir d'une rupture amoureuse. Les promenades dans la campagne, les rencontres, les attentes, s'épanouissent avec une juste et très émouvante douceur, sous laquelle palpite une douleur qui s'apprivoise sans disparaître, une quête du monde à la fois exigeante et disponible.



Qi Xi interprète la jeune femme au long chemin de résilience de The Calming. | Berlinale

Zero, de Kazuhiro Soda

Grande figure actuelle du documentaire au Japon encore trop peu connue en France, Kazuhiro Soda retrouve dix ans après le psychiatre de campagne qu'il avait filmé dans Mental. Il enregistre cette fois avec une attention extrême les dernières consultations du praticien, puis son existence aux côtés de sa femme atteinte par la sénilité. C'est presque rien, ça pourrait être sinistre, c'est étonnant de vie, et finalement de joie.


Le bijou de Hong Sang-soo

Toujours en provenance d'Asie, et faute d'avoir pu voir les nouveaux films de Rithy Panh et de Tsai Ming-liang, annoncés en deuxième partie de festival, on a gardé pour la bonne bouche le meilleur de ce début de Berlinale.

The Woman Who Ran, de Hong Sang-soo

Nul autre que ce bijou parfait qu'est le nouveau film de Hong Sang-soo, The Woman Who Ran, qui est aussi l'occasion de retrouver, sous un jour nouveau et très émouvant, son actrice depuis sept films, Kim Min-hee.


Composé en trois épisodes de chacun une demi-heure, trois rencontres de la jeune femme, chaque fois avec une amie, construisent un assemblage unique de précision tour à tour comique et cruelle, sensible et mystérieuse.

Avec une légèreté de touche qui semble magique, le cinéaste coréen organise des circulations parmi les mots et les gestes, les idées et les sensations, les secrets et les désirs, d'une grâce miraculeuse. Petit à petit, ces chroniques féminines acquièrent une profondeur aussi imparable que déroutante, qui laisse le public à la fois comblé et troublé.

Malgré tout, il y avait donc aussi du bonheur à glaner durant cette Berlinale.

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