Politique / Monde

Aux origines de l'affaire Griveaux, la culture russe du «kompromat»

Temps de lecture : 8 min

En Russie, la récupération de vidéos à caractère sexuel est utilisée pour faire chanter ou discréditer les personnalités politiques et économiques depuis les années 1930.

Les méthodes de Piotr Pavlenski rappellent la culture du chantage russe. | Martin Bureau/AFP
Les méthodes de Piotr Pavlenski rappellent la culture du chantage russe. | Martin Bureau/AFP

Vendredi 14 février 2020: Benjamin Griveaux, candidat de la majorité présidentielle pour les municipales à Paris et porte-parole du gouvernement, annonce son retrait de la campagne après la publication d'une «vidéo à caractère sexuel» le mettant directement en cause. Quatre jours plus tard, le mardi 18 février, l'artiste russe Piotr Pavlenski et son amie Alexandra de Taddeo, destinataire de la vidéo (enregistrée en mai 2018), sont mis en examen pour «atteinte à l'intimité de la vie privée» et «diffusion sans l'accord de la personne d'un enregistrement portant sur des paroles ou images à caractère sexuel et obtenues avec son consentement».

Pavlenski, qui revendique son action, explique avoir voulu dénoncer l'«hypocrisie» de Griveaux –qui, selon lui, avait voulu se faire passer auprès de l'électorat pour un père de famille modèle et fidèle tout en ayant des aventures–, et révéler les «mécaniques du pouvoir».

Piotr Andreïevitch Pavlenski, né le 8 mars 1984 à Leningrad, est arrivé le 13 janvier 2017 en France où il a obtenu le statut de réfugié politique en raison des persécutions dont il avait fait l'objet en Russie. Sans évidemment accuser Pavlenski d'avoir été téléguidé par les services secrets russes suite aux démêlés de Griveaux avec la chaîne RT France, on ne peut manquer de s'interroger sur la similitude de son mode opératoire avec une pratique dans laquelle le Kremlin serait passé maître: l'exploitation du kompromat, qui désigne des matériaux collectés pour discréditer une personnalité (politique, économique...) russe ou étrangère ou, s'ils ne sont pas divulgués publiquement, pour la manipuler. Une pratique qui participerait d'une véritable «culture du chantage» en Russie et dans les pays de l'ex-URSS, qualifiés pour cette raison par le politologue américain Keith Darden d'«États-chantage», ou blackmail states.


Si le vocable kompromat se retrouve désormais sous la plume des journalistes français, son origine et sa place dans la culture politique russe demeurent mal connues du grand public, d'où un détour nécessaire par l'Histoire.

Sexe, mensonge et KGB

Le kompromat naît dans un contexte d'ouverture de la Russie soviétique à l'Occident sous Staline, d'abord à des fins de propagande et d'espionnage. En avril 1929, quand voit le jour en URSS la société Intourist, peu imaginent que l'objectif premier du Kremlin n'est pas tant de favoriser le développement du tourisme étranger et l'amitié entre les peuples que de surveiller les Occidentaux et, si possible, d'obtenir du kompromat, terme du jargon policier qui se diffuse justement dans les années 1930.

Pendant la guerre froide, la collecte du kompromat, notamment dans les chambres d'hôtel, devient une activité à part entière du KGB, mobilisant nuit et jour une petite armée d'agents.

Les services secrets soviétiques font régulièrement appel aux services de prostitué·es afin de compromettre des personnalités politiques ou du monde des affaires. En cas de succès, les compromis deviennent des agents d'influence dont la mission est de contrer les discours antisoviétiques une fois rentrés, en racontant par exemple que l'URSS est un pays comme les autres, et que les Occidentaux gagneraient à faire des affaires avec elle.

Plus rarement, le KGB réussit à attraper de gros poissons pour en faire des espions. En 1954, les services secrets soviétiques recrutent l'attaché militaire de l'ambassade britannique, John Vassall, grâce à des photos le montrant au lit avec plusieurs hommes. Trahi en 1961 par un officier de haut rang du KGB passé à l'Ouest, Anatoli Golitsyne, Vassall est finalement arrêté en septembre 1962.

L'affaire marque puissamment les imaginaires: une scène de Bons baisers de Russie (1963) montre des agents soviétiques filmant le célèbre agent 007 en train de faire l'amour dans un hôtel avec une agente soviétique, Tatiana Romanova, derrière une glace sans tain.


L'affaire Maurice Dejean a, elle, défrayé la chronique en 1964: cet ambassadeur de France a dû être rappelé en urgence à Paris, les services soviétiques disposant d'un enregistrement vidéo de ses ébats avec une actrice.

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La démocratisation de la sextape

Le kompromat et sa forme la plus outrancière, la sextape, se démocratisent après la disparition de l'URSS. Avec l'avènement de la liberté d'expression, de médias indépendants (et corruptibles...) et le développement de réseaux criminels organisés, le pouvoir n'a plus le monopole de cette pratique.

Dans le même temps, l'expérience acquise et les infrastructures des services secrets soviétiques, maintenues en l'état, favorisent le recyclage de nombre d'ex-agents du KGB auprès d'employeurs privés. Il convient de souligner qu'on observe le même phénomène dans tous les États issus de l'éclatement de l'URSS –chaque territoire soviétique ayant sur son territoire une branche du KGB (le KGB d'Ukraine, le KGB de la Géorgie, etc.), et donc autant d'agents expérimenté·es dans le domaine du kompromat.

Dans le contexte chaotique de la première partie des années 1990 en Russie –c'est une période de flottement législatif, en particulier en ce qui concerne la notion de diffamation–, la démocratisation du kompromat se constate d'abord dans la presse. La publication de documents compromettants est rendue possible à tout un chacun moyennennant le versement à l'organe de presse d'une somme plus ou moins substantielle.

Vladimir Poutine est appelé à servir de garant: il joue son rôle à la perfection, certifiant l'authenticité de la vidéo.

Le pouvoir russe s'efforce de récupérer le monopole du kompromat au cours de la seconde partie des années 1990, après la réélection d'Eltsine et la création du FSB, héritier indirect du KGB. Deux ans plus tard éclate l'affaire qui éclabousse le ministre de la Justice en personne, Valentin Kovalev.

En juin 1997, un périodique russe qui se spécialise dans les révélations sur des personnalités politiques, Soverchenno sekretno (soit Top secret), publie un article mentionnant l'existence d'une cassette vidéo –de deux ans d'âge!– dans laquelle Kovalev prendrait du bon temps en compagnie de prostituées. Circonstance aggravante, apprend-on, sur cette vidéo Kovalev se trouverait dans un sauna appartenant à l'une des plus célèbres organisations criminelles de Russie, la Solntsevskaïa (du nom d'un arrondissent de Moscou, Solntsevo).

L'information sur la sextape de Kovalev provient d'un banquier de 35 ans proche de la mafia russe, Arkadi Anguélévitch. Pressentant son arrestation, Anguélévitch demande à ses amis de Solntsevskaïa de lui fournir un enregistrement vidéo du ministre, un kompromat destiné à être utilisé comme monnaie d'échange. Anguélévitch n'a pas le temps d'utiliser sa pièce à conviction: la sextape est découverte dans sa datcha (sa résidence secondaire) suite à une perquisition.

L'ascension de Poutine

Inspirées par le précédent du ministre de la Justice, les sextapes fleurissent dans tout le pays (un site dédié aux documents compromettants de toute sorte, Compromat.ru, sera créé en 1999 et connaîtra un succès colossal, qui ne s'est pas démenti à ce jour); ironie suprême, l'une de leurs victimes est le procureur général Iouri Skouratov en personne. Après la crise économique d'août 1998, le procureur s'en prend à l'entourage de Boris Eltsine, accusant plusieurs de ses proches de s'être enrichi·es frauduleusement en jouant sur la valeur des obligations émises par l'État, les GKO. Le scandale éclabousse aussi Boris Berezovsky, le plus connu des oligarques, un homme richissime proche du clan Eltsine.

Pour se débarrasser de Skouratov, les oligarques décident de recourir au kompromat. En mars 1999, sur instruction de Berezovsky, la première chaîne du pays dont l'oligarque est le principal actionnaire, ORT, diffuse une sextape où l'on voit un homme «ressemblant au procureur général» (l'expression passera à la postérité) profiter des services de deux prostituées. L'intéressé a beau crier au trucage, rien n'y fait. Boris Eltsine le suspend de son poste, «en attendant de faire toute la lumière sur cette affaire».

Vladimir Poutine, administrateur loyal que le président a fait venir de la mairie de Saint-Pétersbourg pour le nommer à la tête du FSB, est appelé à servir de garant: le futur président russe joue son rôle à la perfection, certifiant l'authenticité de la vidéo. En participant à la crucifixion de Skouratov, Poutine finit de gagner les faveurs de la «famille», et notamment de Tatiana Diatchenko, la fille d'Eltsine, qui convainc le président vieillissant et malade de le nommer Premier ministre, une manière de le désigner à sa succession.

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La sextape russe 2.0

Dans les années 2000, avec Vladimir Poutine à la présidence, les tendances observées plus tôt se renforcent: d'un côté, les nouvelles technologies numériques tendent à accroître la vulnérabilité de cibles potentielles, permettant une fabrication et une diffusion quasi instantanée de kompromat, par n'importe qui, à moindre coût, à une échelle jamais vue auparavant. Dans le même temps, l'utilisation du kompromat en Russie redevient une prérogative de l'État. Utilisant le service de hackers, le Kremlin se réserve le droit d'utiliser la sextape contre des opposants du régime et, dans le contexte de la nouvelle guerre froide, contre des cibles étrangères.

Pour autant qu'on puisse en juger, ces opérations ne rencontrent pas toujours le succès escompté. En 2009, Kyle Hatcher, diplomate américain à Moscou, est aussi victime d'un chantage à la sextape, mais l'impossibilité de le distinguer sur les images de la vidéo, publiée sur un site russe, permet au département d'État de dénoncer un kompromat fabriqué de toutes pièces. En 2010 éclate une véritable guerre des sextapes orchestrée par le Kremlin, avec dans le rôle de l'appât Katia Guerassimova, dite «Moumou». Parmi ses cibles, un jeune opposant à Poutine âgé de 25 ans, Ilya Iachine. Mais contrairement à d'autres opposants victimes du «moumougate», Iachine quitte l'appartement de Katia sans avoir touché à la cocaïne qu'elle lui offrait et surtout, il raconte son histoire, dans le détail, à la presse.

Plus récemment, en 2016, Mikhaïl Kassianov, ancien premier ministre de Poutine (2000-2004) passé depuis à l'opposition, a été filmé à son insu par sa maîtresse au lit, en train de critiquer plusieurs autres personnalités du camp libéral. L'objectif de la révélation de cette vidéo était clair: semer la discorde au sein d'une opposition hors système déjà très hétérogène. L'impact de ces opérations est encore une fois mitigé. Le public russe s'est endurci, et il est plus difficile de le choquer que dans les années 1990.



Le kompromat le plus connu de l'ère Poutine est, de fait, une sextape peut-être imaginaire: il s'agit de la supposée golden shower (pee tape), où le futur président Donald Trump, en visite à Moscou en 2013, figurerait en compagnie de prostituées payées pour uriner sur le lit de la chambre de l'hôtel précédemment occupée par le couple Obama.

L'affaire est révélée début 2017 par le FBI sur la base des informations fournies par un ancien agent des services secrets britanniques, Christopher Steele. Certain·es spécialistes comme Alena Ledeneva, de l'University College London, doutent de l'existence de la pee tape, et ce, malgré les précédents de Trump en matière de frasques sexuelles; quelle que soit la réalité, sa révélation n'aurait aucune conséquence sur la carrière d'un président teflon qui a survécu à une tentative de destitution. Tout le contraire d'un Benjamin Griveaux donc.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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