Monde / Culture

La justice américaine vient de faire du street art un art à part entière

Temps de lecture : 4 min

Un jugement vient de condamner la destruction de 5Pointz, un squat du Queens recouvert de graffitis, au motif qu'il s'agissait d'œuvres d'art.

Des promoteurs ont fait blanchir tout le bâtiment en une nuit. | Thomas Hawk via Flickr
Des promoteurs ont fait blanchir tout le bâtiment en une nuit. | Thomas Hawk via Flickr

Après des années de batailles judiciaires entre des artistes et un promoteur immobilier, un jugement rendu le 20 février 2020 est devenu historique. Il a fallu près trente-deux pages à un juge de New York pour justifier sa décision d'accorder 6,75 millions de dollars à des artistes urbain·es pour des œuvres «effacées» par un promoteur immobilier, leur reconnaissant ainsi des droits identiques à ceux des artistes professionnel·les.

«Il y a quelques jours, une décision d'appel a condamné Jerry Wolkoff à payer 6,75 million de dollars pour aboir blanchi les graffiti de l'immeuble industriel @5PointzNYC et détruit illégalement l'immeuble de @Meresone1.»

Ce promoteur avait décidé de récupérer et de réhabiliter un immeuble transformé en squat d'artistes, situé dans le Queens à New York.

The Phun Factory

Tout commence dans la nuit du 18 au 19 novembre 2013. Les Wolkoff, Jerry et son fils David, deux promoteurs, envoient des hommes de main blanchir quelque 20.000 mètres carré de murs du squat. L'immeuble, une ancienne usine de compteurs d'eau datant de la fin du XIXe siècle, avait été acheté dans les années 1970 par Jerry Wolkoff.

Dans un premier temps, il l'a reconverti en entrepôts. Puis, au milieu des années 1990, avec son accord, l'usine désaffectée est transformée en studios pour artistes. Près de 200 y travaillent au sein d'une organisation, the Phun Factory, dirigée par Pat Delillo. Ce dernier est alors à la recherche d'espaces rendus libres pour que des artistes puissent y habiter et y exercer leur art –désormais reconnu comme tel.

En 2001, l'ancienne usine, qui s'élève sur cinq étages, évolue en espace d'exposition. Elle devient une sorte de galerie informelle, à la fois studio et musée, accueillant tout·e artiste de passage, sous la houlette de Jonathan Cohen, aka Meres One, lui-même artiste, qui endosse le rôle de curateur. Il aide les autres à trouver des espaces sur les murs pour y peindre et veille à ce que l'immeuble reste accessible à tous les types de création.

L'espace est d'abord baptisé The Institute of Higher Burnin puis 5Pointz Aerosol Art Center Inc., pour finalement devenir 5Pointz. Le chiffre 5 représente les arrondissements de la ville de New York. Au fil des années, le lieu devient plus qu'un simple squat. Il se transforme en résidence artistique qui suscite une curiosité et un intérêt allant bien au-delà de son quartier. Le squat devient l'un des symboles du Queens, presque au même titre que l'Institute for Art and Urban Resources devenu, au tournant de l'année 2000, le MoMA PS1, situé à quelques blocks.

Au début des années 2010, les Wolkoff décident pourtant de raser les bâtiments pour les remplacer par des tours d'habitation. Leur plan est accepté par la ville –mais ils n'ont pas encore l'autorisation de raser l'immeuble existant. Ils veulent alors déloger les artistes qui y vivent. En 2013, Jerry, le patriarche, décide de modifier l'utilisation qui est faite des tours. À cette fin, il doit d'abord les blanchir. Mais avec les années, les murs, sous le jet des aérosols, ont été recouverts de quelque 100.000 œuvres –qui ont été répertoriées sans qu'aucune notification n'ait été faite aux artistes.

Il explique pour se justifier: «J'imaginais le supplice que ce serait pour tout le monde de détruire les œuvres pièce par pièce. Je me suis donc dit “faisons-le en une fois et mettons un terme à cela une fois pour toutes”.» Quelques mois plus tard, il obtient le permis de démolir et l'ancienne usine est mise à terre en septembre 2014.

Le droit des artistes

Entre-temps, des artistes ont saisi la justice. En octobre 2013, dix-sept de ces adeptes du graff veulent empêcher la démolition, en invoquant leurs droits au nom du Visual Artist Right Act (VARA).

La loi sur les droits des artistes visuels protège les œuvres de mutilations ou de modifications qui porteraient atteinte à l'honneur ou à la réputation d'un·e artiste. Le tribunal suspend temporairement les travaux. Mais l'interdiction est levée un mois plus tard. Les promoteurs se précipitent alors et font effacer tout ce qui se trouve sur les murs du bâtiment en une nuit. Cette précipitation leur sera fatale. Ils n'ont pas respecté le délai légal de quatre-ving-dix jours accordé aux artistes pour retirer leurs œuvres.

En novembre 2017, un premier jury statue en leur faveur. Il reconnaît alors que les œuvres urbaines ne sont pas éphémères mais un art d'«envergure reconnue», une drôle de définition nouvelle et imprécise, mais qui empêche toute destruction intentionnelle.

En février 2018, le juge de la Cour suprême de Brooklyn, Frederick Block, accorde déjà le statut d'œuvres art aux créations de street art et octroie aux artistes des dommages et intérêts à la suite de leur destruction pour un montant total de 6,75 millions de dollars, soit 150.000 dollars pour quarante-cinq œuvres effacées. Le jugement est confirmé en appel le 20 février.

Artistes à part entière

Aux yeux de la loi américaine, les artistes de street art sont désormais traité·es sur un pied d'égalité avec les autres. Une reconnaissance qui rejoint celle accordée depuis une vingtaine d'années par les collectionneurs, les maisons d'enchères et même les musées.

Le changement est spectaculaire. Il y a encore quelques années les artistes de rue rimaient avec vandales utilisant intentionnellement des moyens illégaux. Après avoir été hors-la-loi, la justice les protège.

Le juge note dans ses conclusions: «Le célèbre artiste urbain Banksy est apparu aux côtés du président Barack Obama et du fondateur d'Apple Steve Jobs sur la liste du magazine Time des 100 personnes les plus influentes du monde.» Il s'emploie aussi à démontrer l'importance culturelle de 5Pointz «qui attirait des milliers de visiteurs quotidiennement, d'autres artistes parfois célèbres, et bénéficait d'une large couverture médiatique».

Ce jugement a aussi ceci de très inhabituel qu'il a été mené jusqu'à son terme et a été rendu public, dans un pays qui a pour habitude de conclure ce type d'affaires par des négociations associées d'une interdiction de rendre public les accords entre les parties. Il s'agit aussi et enfin d'une condamnation sans équivoque de la façon dont certains promoteurs agissent à New York, en s'armant de fausses déclarations pour justifier le déménagement des artistes et le blanchiment des murs d'un immeuble en une nuit par des nervis. Cette fois les méthodes de gangsters n'ont pas payé.

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