Société

Jean Vanier, la chute d'une icône

Temps de lecture : 5 min

Il était impossible d'imaginer que le créateur de l'Arche, accueillant les personnes handicapées mentales, puisse tenir de si beaux discours le jour et attoucher des femmes fragiles le soir.

Comment comprendre que Jean Vanier se soit rendu coupable, à l'insu de tous, d'agressions contre des femmes venues se confier? | Tiziana Fabi/AFP
Comment comprendre que Jean Vanier se soit rendu coupable, à l'insu de tous, d'agressions contre des femmes venues se confier? | Tiziana Fabi/AFP

On a beau dérouler, comme je le fais en journaliste depuis vingt ans, le tapis malodorant des agressions sexuelles dans l'Église, je me disais, en apprenant la nouvelle ce samedi 22 février: pas lui, pas ça! Pas Jean Vanier, sanctifié de son vivant, enterré il y a moins d'un an dans les odeurs d'encens, célébré en France comme au Canada, dont le père fut gouverneur général à Paris.

Pas ce charismatique vénéré par des croyant·es de toute confession et des non-croyant·es, reçu en grandes pompes au Vatican par tous les papes depuis Jean XXIII, à l'Élysée et à Matignon, où la République ne fut pas avare d'honneurs pour cette force de la nature –un homme grand comme un double-mètre, devenu la providence des personnes handicapées mentales qu'il ne craignait pas de faire entrer dans les palais de la République, y provoquant un joyeux désordre. Ses ami·es militaient depuis des années pour son prix Nobel de la paix.

Un choc

Comme si le ciel me tombait sur la tête, j'apprenais samedi que ce saint que je vénérais depuis longtemps était en fait un pervers, auteur de violences sexuelles, étalées de 1970 à 2005, sur des femmes fragiles (pas des femmes handicapées, selon l'état actuel de nos connaissances). Des révélations survenues à la suite d'une enquête courageusement menée par sa propre organisation, la communauté de l'Arche, qu'il fonda en France dans les années 1960, implantée depuis dans une quarantaine de pays.

Comment croire qu'une personnalité que l'on a admirée, adulée, aimée, puisse faire l'objet de révélations aussi étrangères à ses engagements, son enseignement, sa vie? Cet homme, né en 1928 à Genève au gré de la carrière diplomatique de son père, avait renoncé à une carrière brillante d'officier de marine et de professeur de philosophie à l'université. Il disait reconnaître, dans le corps petit et désarticulé d'un enfant handicapé, l'image même du Christ. Dans ses conférences, ses livres et ses prédications, il faisait l'éloge de la «fragilité».

On peine à imaginer un tel dédoublement de la personnalité chez un homme doté d'une telle foi et d'une telle compassion.

Comment comprendre qu'il se soit rendu coupable, à l'insu de tous, d'agressions contre des femmes venues se confier à un «directeur de conscience» humble et prestigieux, sans savoir qu'il pourrait les exploiter sexuellement? L'histoire de ces femmes, dont la parole aujourd'hui se libère, commence toujours par le besoin d'être écoutée et accompagnée par un prêtre ou une personnalité de grande expérience spirituelle comme Jean Vanier. Elle se poursuit par des attouchements sur les bras, les seins, les cuisses, justifiés par leur aumônier au nom de son autorité, de sa certitude (la sienne!) que la volonté de Dieu s'accomplit, que l'amour de Jésus passe par là et n'exclut pas des séances de toucher.

Jean Vanier n'est pas le premier à passer à l'acte dans cette tradition historique de l'accompagnement spirituel, mais on peine à imaginer un tel dédoublement de la personnalité chez un homme doté d'une telle foi et d'une telle compassion qui, dans la journée, parlait si bien de Jésus devant ses divers auditoires et, le soir, se mettait à caresser des femmes adultes, psychologiquement vulnérables. Un homme qui répétait que «Dieu se révèle dans les êtres les plus fragiles», mais qui les exploitait sexuellement en confession!

Croire en Dieu, croire dans les personnes handicapées

Trop jeune pour faire la guerre, celle-ci avait rattrapé Jean Vanier à la gare d'Orsay à Paris, où le fils d'ambassadeur du Canada allait aider au retour des déporté·es débarquant de Buchenwald, de Dachau, de Bergen-Belsen, d'Auschwitz. Il me décrivait ces visages torturés de peur et d'angoisse au bout d'uniformes rayés, dans lesquels il reconnaissait cette «humanité blessée» qui le poursuivra toute sa vie.

C'est à Trosly-Breuil, un petit village de l'Oise, qu'il débarque au début des années 1960 et où il retrouve l'un de ses maîtres en philosophie, le Père dominicain Thomas Philippe, aumônier d'un asile voisin. Le choc est rude. «Je savais conduire un porte-avions. Je connaissais la philosophie d'Aristote, mais des handicapés mentaux, j'ignorais tout, me raconta un jour Jean Vanier. Je ne savais même pas ce qu'était un prix de journée. Ni distinguer une aspirine d'un Gardénal.»

Il fait sortir de l'asile deux handicapés et, convaincu que vivre avec eux était le meilleur moyen de restaurer leur dignité, il achète à Trosly, en 1964, une grande ferme qui devient la première des communautés de l'Arche: Arche comme Arche de Noé et Arche d'alliance. L'utopie prend corps.


Vivre avec eux, travailler avec eux, manger avec eux, passer des vacances avec eux, prier, chanter, danser, rire, célébrer, faire la fête avec eux, c'est le cœur de son projet: montrer qu'une vie quotidienne est possible entre de grand·es handicapé·es et de jeunes assistant·es qui leur consacrent une période de leur vie. Humanité, compassion y sont les maîtres mots. Communauté œcuménique, l'Arche est ouverte à toute croyance, hindouiste, musulmane, sans discrimination: «Je préfère ceux qui croient dans les personnes handicapées, mais ne croient pas en Dieu à ceux qui croient en Dieu, mais n'aiment pas les handicapés.»

Le rôle de l'Église

Trosly grandit, s'étend à Pierrefonds, à Compiègne, à Paris. L'Arche essaime en Inde, au Canada, en Haïti, aux États-Unis, en Côte d'Ivoire, au Burkina Faso, etc. Sortir les personnes handicapées mentales des hôpitaux psychiatriques, transformer des communautés thérapeutiques en communautés de vie, étaient des idées assez neuves et révoltantes au début des années 1960. Elles passent désormais les frontières, les cultures, les religions.

La figure de déficient·e mental·e fait peur dans toutes les sociétés, parce qu'elle est celle qui révèle le mieux la fragilité, le besoin d'aimer et d'être aimé·e en chacun de nous. Vanier insistait sur l'importance du «toucher» et de la tendresse. Mais à celles et ceux qu'inquiétaient déjà des risques d'agressions sexuelles, il répondait par la règle d'une vie communautaire où est écartée toute forme de dépendance fusionnelle. Des chasseurs de sectes ont bien cherché à fouiller dans la saga de l'Arche et à discréditer l'expérience, mais en pur désespoir de cause! Jean Vanier s'en irritait ou en souriait.

Il reste à l'Église à poursuivre son combat contre le danger d'élever des personnes sur un piédestal.

Le voici aujourd'hui rattrapé. Placé sur le même banc d'infamie que Thomas Philippe, son père spirituel, aumônier de l'Arche jusqu'à sa mort en 1993, celui dont on savait depuis longtemps qu'il avait été dénoncé, par son ordre dominicain et par le Vatican, en raison de ses pratiques sexuelles et de sa mystique déviante. Quand on lui parlait de Thomas Philippe, Jean Vanier niait toujours la gravité des accusations portées contre lui.

Aujourd'hui, l'icône est tombée et la sidération est grande. Le monde catholique se dit une fois de plus trahi par l'un des siens. Il tente de partager la souffrance de ces femmes que Jean Vanier a agressées, le désarroi de ces jeunes qui restent employé·es à l'Arche, des personnes handicapées accueillies.

Il reste à l'Église à poursuivre son combat contre le danger d'élever des personnes sur un piédestal, contre ces personnalités charismatiques qui, dans certaines communautés, se prennent pour des gourous et se croient autorisées à tous les abus d'autorité. Elle doit faire table rase de toutes ces dérives et déviances, faire éclater la vérité sur les abus spirituels et les agressions sexuelles menées en son sein, jusque dans les lieux et chez les personnes les plus inattendu·es.

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