Santé

Les femmes et le lavage de mains, une charge mentale séculaire

Temps de lecture : 10 min

Historiquement, les femmes ont toujours été chargées de l'hygiène dans le foyer. Peut-être en reste-t-il quelque chose.

Une étude de 2003 a montré que 83% des femmes se lavaient les mains après avoir utilisé les toilettes d'un aéroport, contre 74% des hommes. | Curology via Unsplash
Une étude de 2003 a montré que 83% des femmes se lavaient les mains après avoir utilisé les toilettes d'un aéroport, contre 74% des hommes. | Curology via Unsplash

Le lavage des mains! Incroyablement efficace, il demande un effort minimal. Et pourtant, nous ne sommes toujours pas fichu·es de le faire correctement.

En cette période de coronavirus, il est vraiment temps de s'atteler au problème, écrit James Hamblin dans The Atlantic le 6 février, plaidoyer désespéré d'un médecin appelant ses concitoyen·nes à faire des efforts.

«Une foule de gens continuent à faire peu de cas du conseil le plus simple et le plus largement admis pour ralentir la diffusion de la plupart des virus», souligne-t-il. Homme, femme ou professionnel·le de santé (beurk), personne ne se lave correctement les mains.

Fossé entre les genres

À quoi imputer notre échec collectif à nous décrasser pendant les vingt secondes prescrites, en utilisant plein de savon et en frottant bien, après être allé·e aux toilettes et avant de manger?

James Hamblin suggère que cela puisse venir de «la tendance historique [de l'Amérique] à moins se concentrer sur des comportement préventifs étayés par des preuves que sur des traitements tarifés». Ça semble raisonnable. Mais il vaut également la peine de noter qu'il existe un fossé constant entre les genres en matière de lavage de mains.

Ce fossé est signalé par les personnes intéressées elles-mêmes: un sondage conduit en 2018 auprès d'hommes et de femmes américaines demandant si certains comportements relatifs à l'hygiène leur paraissaient importants (changer de sous-vêtements tous les jours, se laver les mains après avoir pris les transports en commun, désinfecter les espaces de vie) révélait des différences entre les genres comprises entre 8 et 10 points de pourcentage.

Les scientifiques constatent la même chose dans les espaces publics. En 2003, une étude portant sur des voyageurs et voyageuses dans des aéroports nord-américains a montré que 83% des femmes se lavaient les mains après avoir utilisé les toilettes, contre 74% des hommes.

Pour trois enquêtes menées entre 2005 et 2010, des équipes de recherche ont guetté des personnes utilisant les toilettes publiques dans de grands sites, tels que des musées et des stades à Atlanta, Chicago, New York et San Francisco. Elles ont constaté des différentiels entre les genres variant entre 16 et 25 points de pourcentage lorsqu'il s'agissait de passer par le lavabo.

Une étude de 2003 a même découvert qu'une simple affiche incitative placée dans les toilettes d'un campus poussait davantage de femmes à le faire, mais ne changeait rien chez les hommes.

Microbes partout

Cet écart entre hommes et femmes a tout un historique. Entre l'acceptation de la théorie microbienne à la fin du XIXe siècle et le déclin de la mortalité due aux maladies infectieuses au milieu du XXe (grâce aux nouvelles mesures d'hygiène, aux vaccins et aux antibiotiques), il y a eu une effrayante période où les femmes américaines se sont entendu dire que la santé de leur famille dépendait de leur capacité à appliquer les standards d'hygiène les plus stricts.

La fin du XIXe siècle a été une époque éprouvante pour les femmes, chargées d'éviter que les membres de leur famille ne tombent malades.

Dans son livre The Gospel of Germs - Men, Women, and the Microbe in American Life, l'historienne Nancy Tomes décrit l'immense pression que les femmes ont subi à la suite de l'apparition de la nouvelle théorie des microbes.

La fin du XIXe siècle a été une époque éprouvante pour les femmes, chargées grâce à l'hygiène d'éviter que les membres de leur famille ne tombent malades. Les scientifiques étaient en train de découvrir d'où venaient réellement tout un tas de maladies mais n'avaient pas encore trouvé comment les éviter ou les soigner grâce aux vaccins ou aux médicaments.

Les messages qui circulaient alors au sujet des nombreuses sources d'infection devaient être totalement affolants. Un éditorial publié en 1874 dans la revue médicale réformatrice The Sanitarian décrit tous les endroits du foyer susceptibles de rendre ses occupants malades. La liste ne laisse rien passer: «Dans la cave, le cellier, le garde-manger, la chambre, le salon; dans les légumes, les fruits et la viande en décomposition, le linge sale, les vieux habits, les vieux meubles, les déchets de cuisine, les murs moisis, partout, un microscopique microbe est en train de se propager.»

Après que Robert Koch eut prouvé la nature infectieuse, et non héréditaire, de la tuberculose, la National Tuberculosis Association, organisation militante, se mit à bombarder les gens d'avertissements sur les contacts de la vie quotidienne susceptibles de propager l'infection. Un exemple: un article publié en 1910 et intitulé «Les petits dangers à éviter dans le combat quotidien contre la tuberculose» comprend, écrit Nancy Tomes, «un vertigineux étalage de mises en garde contre les verres, les billets de banque, les crayons à papier, la piqûre d'une vieille épingle et les fourchettes fournies aux étals de dégustation d'huîtres».

Mères modèles

Les femmes ont toujours été au cœur des initiatives d'amélioration des conditions d'hygiène. Les agents de santé publique étaient le plus souvent des femmes: des infirmières, assistantes sociales et formatrices en économie domestique qui dans le cadre des campagnes sanitaires se rendaient dans les fermes et les immeubles pour prêcher la «bonne parole microbienne».

Selon cette nouvelle façon de penser, les mères étaient supposées servir de modèle à toute la famille: elles devaient apprendre à chacun à se laver les mains, faire en sorte que les hommes cessent de cracher dans la maison et empêcher tout le monde d'embrasser les bébés.

En 1929, les services de santé de Newark, dans le New Jersey, envoyèrent un bavoir à chaque bébé né dans la ville cette année-là, sur lequel il y avait écrit: «Je ne veux pas tomber malade, merci de ne pas m'embrasser» –un cadeau qui, à mon avis, ferait bien plaisir à certains parents d'aujourd'hui en cette année de méchante grippe.

Les mères devaient faire en sorte que les hommes cessent de cracher dans la maison et empêcher tout le monde d'embrasser les bébés.

Si le rôle de gardiennes du temple de la propreté était endossé de façon plutôt naturelle par les femmes de l'époque victorienne et leurs filles, accoutumées à l'idées qu'elles seraient les instructrices morales de leurs foyers, il n'en était pas moins parfaitement déplaisant à l'occasion.

Nancy Tomes a lu des correspondances entre des formatrices en économie domestique et des ménagères, qui écrivaient que les membres plus âgés de leur famille se raillaient de leurs idées nouvelles et refusaient de cesser de partager cuillères et assiettes avec leurs bébés ou de mâcher la nourriture avant de la donner aux tout-petits.

«Le fait de cracher est également devenu une stratégie bien commode pour les hommes qui voulaient ennuyer les dames soucieuses d'hygiène», écrit Nancy Tomes, même après qu'une décennie entière de croisades anti-tuberculose avait exhorté les hommes de cesser d'expectorer dans la rue, dans les transports en commun et même (pouah) à l'intérieur de leurs propres maisons.

Pouvoir d'achat et droit de vote

Avant l'introduction de meilleures réglementations sanitaires pour les aliments et le lait commercialisés, les femmes étaient également supposées exercer une pression sur les vendeurs: c'étaient elles qui se devaient d'acheter de la nourriture saine pour leur famille, tout en forçant les marchands à améliorer leurs pratiques d'hygiène.

Les conseillères en économie domestique leur recommandaient de choisir des magasins qui vendaient la nourriture dans des emballages individuels et de s'approvisionner dans des laiteries où les laitiers étaient propres et se lavaient régulièrement les mains –et tant pis pour la dépense.

Les femmes pouvaient utiliser leur pouvoir d'achat pour obliger toujours plus de commerçants à adopter des habitudes hygiéniques, en évitant les établissements où les boulangers laissaient les souris courir au milieu des miches ou les épiceries dont le chat se prélassait au milieu des victuailles.

Et lorsque les femmes ont obtenu le droit de vote, elles l'ont utilisé pour faire financer les augmentations de dépenses de santé publique qui soutenaient les campagnes intensives d'éducation à l'hygiène auxquelles on impute une bonne partie du déclin de la mortalité infantile du milieu du siècle, comme le révèle le professeur de médecine Grant Miller. Les femmes qui votaient prirent la question du contrôle des microbes au sérieux et l'intégrèrent à leur politique.

Au vu du niveau d'affolement des conseils prodigués à l'époque, dont une bonne partie n'ont pas franchement bien vieillis, on peut être tenté de trouver cette période risible.

Contrairement à ce que l'on croyait à l'époque victorienne, les effluves des eaux usées ne sont pas à l'origine de toutes les maladies, les livres des bibliothèques n'ont pas besoin d'être désinfectés par fumigation au formaldéhyde entre deux emprunteurs, les vêtements ne peuvent pas transmettre la fièvre jaune et les microbes ne prolifèrent pas davantage dans les pièces obscures que dans les endroits bien éclairés par le soleil.

Mais cette période raconte aussi l'histoire d'une tragédie d'une infinie tristesse.

Leçon de culpabilisation

La bonne nouvelle pour les femmes, après la découverte de la théorie des microbes: grâce à des pratiques actives d'hygiène et de salubrité, il devenait soudain possible de sauver de nombreux bébés des maladies infectieuses, cause principale de la mort avant 5 ans de près de deux enfants sur dix en 1900.

La mauvaise nouvelle, pour ces femmes qui vécurent après cette découverte mais avant l'avènement des antibiotiques: si les bébés mouraient, c'était peut-être à cause de l'hygiène douteuse de leurs mères.

De nombreuses femmes pauvres, qui vivaient dans des appartements ou à la ferme, se sont retrouvées dans une situation intenable: elles connaissaient l'origine du problème des microbes mais n'avaient pas les moyens matériels d'y remédier.

«Pauvre de moi, je sais que si tout avait été bien arrangé proprement, mes enfants seraient vivants et bien portants.»
Lettre d'une femme au foyer à Martha Van Rensselaer

Nancy Tomes a eu entre les mains une correspondance déchirante entre la conseillère en économie domestique Martha Van Rensselaer et l'épouse d'un fermier rencontrée dans le cadre de son travail, où l'on voit que de nombreuses femmes prenaient cette leçon de culpabilisation très à cœur.

«Notre ferme est propre et nette, sauf pour la maison, la cour et la cave, et mon mari s'en sert de dépotoir», écrivait cette épouse, convertie à la bonne parole de Martha Van Rensselaer dans le domaine du contrôle des microbes mais qui se trouvait dans l'impossibilité de mener à bien certains des changements nécessaires.

«Même si j'étais capable de l'arranger comme un palais, pour ainsi dire, mes mains sont liées, continuait-elle. [...] Des hommes, de la boue, des hommes, de la boue, et mon garde-manger. Je ne sais pas comment nous sommes encore en vie. Pauvre de moi, je sais que si tout avait été bien arrangé proprement, mes enfants seraient vivants et bien portants.»

Peur entretenue

Au fil du temps, ce que Nancy Tomes qualifie «d'institutionnalisation de la protection des microbes» a réglé beaucoup des problèmes qu'on avait appris aux ménagères du début du XXe siècle à contrôler à force d'hypervigilance, de nettoyage obsessionnel et de choix de consommation méticuleux.

À l'aube de la Seconde Guerre mondiale, nous avions une production alimentaire mieux réglementée, de meilleurs hôpitaux et des services municipaux plus efficaces sur lesquels nous appuyer.

«De plus en plus, note Nancy Tomes, les devoirs les plus importants de la femme au foyer en matière de santé sont devenus la vaccination de ses enfants et leur scolarisation dans un cadre où ils éviteraient l'infection par contact.»

Avec le temps, de moins en moins de femmes ont perdu des bébés à cause du «mal de l'été» (la diarrhée aiguë), et la crainte de l'infection s'est quelque peu calmée –même si la polio l'a tout de même alimentée jusqu'à l'annonce d'un vaccin en 1953.

Mais l'héritage de l'inquiétude microbienne des femmes au foyer du début du XXe siècle s'est transmis dans la sphère commerciale, où les publicités pour les produits de nettoyage entretiennent la peur.

Une publicité pour le désinfectant Lysol datant de 1929 posait la question: «Les poignées de porte que touchent les petites mains de votre foyer sont-elles sûres?», et ajoutait: «Peu importe que vous nettoyiez à fond, à l'eau et au savon, les endroits que touchent les petites mains, les microbes y restent pour accomplir leur œuvre fatale –pour répandre les maladies courantes redoutées par chaque mère.»

En 1950, Lysol publiait une publicité montrant la photo d'une femme tenant un bébé et demandait: «Pourquoi risquer sa santé avec des désinfectants temporaires?», en jouant sur la croyance pourtant depuis longtemps déboutée que la poussière de la maison pouvait transporter des «microbes de maladies», même dans «le foyer le plus propre en apparence».

Cliché de la «maman maniaque»

Même aujourd'hui, dans sa publicité télévisée «Les lits tombent malades eux aussi», Lysol a beau avoir abandonné l'idée de jouer sur la panique, il a tout de même retenu l'idée que c'est la mère qui va se débarrasser des «bactéries qui causent les maladies» une fois son enfant guéri de son rhume.

Cette douloureuse histoire de la responsabilité des femmes dans le maintien de la santé de chacun nous accompagne toujours, mais d'une manière plus éthérée qui se révèle dans des tendances, comme les déconcertantes différences dans les standards de propreté masculins et féminins, et dans ce fossé persistant dans le domaine du lavage des mains.

Voici quelques exemples tirés de la presse sur le sujet de l'hygiène et du lavage de mains, qui montrent à quel point le cliché de la «maman maniaque» est bien ancré: «Votre mère vous a probablement grondé quand vous jouiez dans la poussière, et pourtant, c'était peut-être bon pour votre santé» (U.S. News and World Report); «Il existe un juste milieu entre la maman qui astique compulsivement toutes les poignées de porte et les jouets que son enfant peut toucher, et le papa qui estime que se rouler dans la boue, c'est “bon” pour les enfants» (WebMD); «Faut-il une épidémie d'une maladie effrayante et potentiellement fatale comme le SRAS pour que les gens suivent le conseil maternel de “se laver les mains en sortant des toilettes”?» (EurekAlert!).

La réponse: peut-être, oui. En tout cas, moi, ces derniers temps, quand je me lave les mains, je chante «Joyeux anniversaire» deux fois de suite avant de reposer la savonnette. Et j'oblige mes enfants à en faire autant.

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