Société

Écrire à des personnes en prison peut changer leur vie, mais aussi la vôtre

Temps de lecture : 6 min

L'association Le Courrier de Bovet permet à des bénévoles et prisonnièr·es d'échanger par courrier. Des relations qui structurent le quotidien en prison et affectent celui des personnes engagées.

Les lettres permettent aux prisonnier·es de passer le temps, et surtout de garder contact avec le monde extérieur. | Leon Overweel via Unsplash
Les lettres permettent aux prisonnier·es de passer le temps, et surtout de garder contact avec le monde extérieur. | Leon Overweel via Unsplash

Sur un bout de papier quadrillé, Guillaume* s'applique. Le pensionnaire de la cellule 232 débute sa lettre d'une écriture enfantine: «7 décembre 2018.» Depuis quelques jours, le détenu s'inquiète. Élise*, avec qui il correspond depuis plusieurs mois, n'a pas répondu à sa dernière missive. Aujourd'hui, il s'est décidé à lui demander pourquoi. «J'espère que tu vas passer de belles fêtes de fin d'année, griffonne-t-il. Moi, ça devrait aller, sauf le 28. C'est la cinquième fois que je passe mon anniversaire dans neuf mètres carrés... Je pète un plomb.» Élise finira par lui répondre. Dix mois plus tard, ce sera son tour d'être préoccupée. Les réponses de Guillaume sont espacées, ses lettres trop brèves: «C'est le signe qu'il ne va pas bien, j'en suis sûre.»

Élise et Guillaume n'ont pas grand-chose en commun. Elle a 25 ans, il en a 34. Elle est parisienne, journaliste. Lui était chef de rang à Rouen, avant d'écoper en 2015 d'une peine de neuf ans de prison pour trafic international de stupéfiant. Elle est joyeuse, lui a vécu «une enfance difficile et douloureuse». «Personne ne m'envoie de courrier depuis presque deux ans», s'attriste-t-il dans sa première lettre. Depuis, il écrit souvent que «les jours se ressemblent». Parfois, même, il «n'en peut plus». Depuis que l'administration pénitentiaire l'a mis en relation avec l'association Le Courrier de Bovet en 2018, Guillaume reprend peu à peu contact avec le monde extérieur. Chaque semaine, il rédige sa lettre à Élise.

«C'est fondamental de correspondre lorsqu'on est en prison», insiste Isabelle Horlans, journaliste et autrice de L'amour (fou) pour un criminel. «Les détenus sont coupés du monde et n'ont pas le droit de communiquer. Écrire aide à mieux vivre l'incarcération et à préparer la sortie.»

Fantasme et besoin d'aider

Le grillage apposé aux fenêtres du local de l'association, dans le XVe arrondissement de Paris, est gris et froid comme celui des prisons. Il n'enserre pourtant ici que des histoires de vie. Chaque semaine, Le Courrier de Bovet y trie les correspondances entre détenu·es et bénévoles. Près de 7.000 lettres y ont transité en 2019.

Sur un bureau, soigneusement rangé·es entre deux paniers de lettres, les noms, passions et condamnations de 650 prisonnièr·es, en majorité des hommes purgeant de longues peines. «Ce sont ceux qui ont le plus besoin d'un contact avec l'extérieur», explique Marie Hardouin, présidente de l'association. Les informations récoltées serviront à faire correspondre leur profil avec celui d'un·e des 750 bénévoles.

«Étonnamment, nous avons beaucoup de demandes d'adhésion de jeunes filles qui viennent d'avoir 22 ans [l'âge minimum pour intégrer l'association, ndlr]», poursuit-elle. Au Courrier de Bovet, près de 75% des adhérent·es sont des femmes. «La motivation de ces femmes peut être guidée par deux choses, analyse la journaliste Isabelle Horlans. Le fantasme de correspondre avec un prisonnier, de démarrer une relation qui sort de l'ordinaire, et le besoin d'aider quelqu'un qui se trouve dans la difficulté.»

Mais à l'heure où l'épistolaire se perd, le nombre d'adhérent·es a chuté ces dernières années. «Avant, on recevait des lettres de voyage, des cartes de vœux. Maintenant, on s'écrit des textos», regrette Marie Hardouin. Comme elle, nombre de bénévoles voient dans cette correspondance l'occasion de retrouver le plaisir d'écrire. «Je conserve tous les courriers que je reçois», indique fièrement cette femme de 67 ans. Dans son tiroir, une cinquantaine de lettre de ses correspondant·es, des inconnu·es devenu·es confident·es.

«Je sais tout de lui»

Au départ, Élise et Guillaume n'ont pas beaucoup de choses à se dire: ils parlent voyages, actualités, rap. Pour la jeune femme, les débuts sont difficiles. Elle ignore jusqu'où elle peut se confier. Au fil des lettres, la confiance se tisse, les langues se délient. Guillaume lui livre ses états d'âme, ses inquiétudes, ses espérances. «Je sais tout de lui, mais il ne sait pas grand-chose de moi», confie la jeune femme. Assise sur le canapé de sa rédaction, elle se remémore leurs débuts, en sortant soigneusement les lettres d'une petite pochette verte. «Il a déjà évoqué l'idée que l'on se rencontre à la sortie. Moi, je ne suis pas sûre de vouloir le voir rentrer dans ma vie autrement que par courrier.»

L'association préconise aux correspondant·es de communiquer sous pseudonyme: «C'est une manière de conserver la discrétion des bénévoles. Ce sont parfois des histoires lourdes à digérer, il ne faut pas que cela bouleverse trop leur vie», explique Marie Hardouin. Les adhérent·es s'engagent de leur côté à ne pas chercher à connaître les raisons de l'incarcération des détenu·es.

«On a déjà interrompu une liaison car les correspondants s'échangeaient des courriers érotiques.»
Marie Hardouin, présidente de l'association Le Courrier de Bovet

Élise et Guillaume ont rapidement outrepassé ces règles. «Sa peine, il m'en a parlé de lui-même, je n'ai jamais cherché à savoir. Lui connaît mon identité, ça ne me fait pas peur», affirme la journaliste. D'autres vont encore plus loin. «On a déjà interrompu une liaison car les deux correspondants s'échangeaient des courriers érotiques. Ils font ce qu'ils veulent... mais ça doit rester hors de l'association», s'amuse la présidente. Il est arrivé que des histoires d'amour naissent aussi de ces échanges. «On a déjà eu un mariage!»

Pour Odile Verschoot, psychologue en milieu carcéral, la tentation des adhérent·es de rompre l'anonymat et de «rentrer dans une relation interpersonnelle avec les détenus» n'est pas si «étonnante»: «Correspondre durant des années avec un inconnu sans jamais parler de soi, c'est très compliqué. C'est logique de finir par donner son identité.» La clinicienne alerte cependant sur le caractère «préjudiciable» d'une complicité «trop importante». «Si les deux correspondants se rencontrent à la sortie, le fossé entre leur relation virtuelle et leur relation réelle peut être psychologiquement difficile à gérer.»

«En prison, plus on reçoit de courrier, plus on est valorisé»

Dans le centre pénitencier de Caen, où il est resté treize ans, Bernard Petitgas était l'un de ceux que l'on surnomme les «tu marques»: les petites mains des prisonniers qui ne savent pas écrire. Chaque semaine, «Nanard» retrouvait son codétenu Nicolas* dans un coin de sa cellule. «Peu à peu, son regard sur moi a changé. J'incarnais sa correspondance.»

«En prison, le courrier a une valeur sociale: plus on en reçoit, plus on est valorisé. Cela prouve que l'on a réussi à garder un lien avec l'extérieur, continue l'ancien détenu. On en discute, ça remplit le temps vide.» Entre quatre murs, chaque détail compte au moment d'écrire: Nicolas choisissait soigneusement son papier, y traçait des dessins, glissait des articles ou des poèmes dans l'enveloppe.

«Au final écrire à l'autre, c'est s'écrire à soi-même.»
Bernard Petitgas, ex-détenu

«Plus un courrier est long, plus c'est satisfaisant. Je me souviens de George*, sa lettre de trois pages à la main. Il se plaignait, grand sourire aux lèvres, qu'il n'aurait jamais le temps de la lire!» Bernard se remémore, les yeux rieurs, les effets positifs de ces lettres sur ses camarades. «Jérémy* était un raciste assumé. Et il y a eu ces échanges avec une adhérente du Courrier de Bovet. Le fait qu'une inconnue le questionne a déclenché en lui une véritable introspection. Au bout de plusieurs mois, il se trouvait bête. [...] Au final, écrire à l'autre, c'est s'écrire à soi-même.»

Et puis, il y a ces matins où écrire n'a plus d'importance. «Les détenus peuvent vivre des épisodes dépressifs au moment de leur jugement, ou lorsque les liens se détachent avec leur famille. Les courriers deviennent plus courts, parfois ils s'arrêtent», reconnaît la présidente du Courrier de Bovet. Élise, elle aussi, l'a compris. Depuis quelques mois, Guillaume ne va pas bien: son transfert pour se rapprocher de sa famille a été refusé. Il ne répond plus à ses missives. «Forcément ça m'affecte, déplore-t-elle. Je continue de lui écrire toutes les deux semaines. J'espère que depuis sa cellule, il continue de lire mes lettres.»

*Les prénoms ont été changés.

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