Culture

«Sonic» n'est plus un film, ni un jeu vidéo, mais un produit de fans

Temps de lecture : 5 min

Le hérisson facétieux n'appartient plus qu'à ses adeptes, qui font preuve de plus de créativité que Sega, la maison mère.

Sonic Mania est le dernier stade d'une chronologie de jeux amateurs. | Capture d'écran via YouTube
Sonic Mania est le dernier stade d'une chronologie de jeux amateurs. | Capture d'écran via YouTube

La mauvaise nouvelle, c'est que le film Sonic ne mérite pas que vous y perdiez votre temps. Si vous pouvez lire ces lignes, c'est que vous êtes déjà un peu trop grand·es. Ce film est conçu pour les plus jeunes, même s'il contient sa part de références cinématographiques que l'on ne peut pas comprendre à cet âge. Sur des rails et d'une platitude confondante, il ne fait jamais rire, ne distrait pas et ses dialogues sont atterrants. Il n'y a pas pas grand-chose de Sonic dans cette histoire: pas de peps, pas de mauvais esprit et pas une once de rythme. Jim Carrey vole le film, mais il cambriole un entrepôt vide. Croyez-en l'auteur d'un super livre sur la franchise et sa propre muséification.

C'était prévisible –le projet était une impasse par définition, l'exercice du jeu vidéo adapté au cinéma étant bien trop périlleux. Le métrage Sonic de la Paramount n'a jamais senti la rose et le design effrayant du personnage, révélé lors de la première bande-annonce, a immédiatement provoqué un haro sur les réseaux sociaux.

Comment ce design a-t-il pu être validé par la création? Qu'imaginait provoquer l'équipe qui y a travaillé? Sûrement pas un relifting express qui a allongé les délais et fait travailler les petites mains du studio à un rythme qu'on devine peu code du travail-compatible. C'est Tyson Hesse, auteur de courts-métrages animés sur le hérisson, qui a dirigé le chantier express et rendu le produit final nettement moins moche. Un fan a de nouveau sauvé la mise dans un projet où les grosses légumes ne semblent jamais savoir où elles mettent les pieds. C'est symptomatique de ce qu'est devenue la franchise Sonic le hérisson: la mascotte n'est pas un film, n'est plus vraiment un jeu vidéo, mais une vue de l'esprit, un mème. Sonic est désormais un produit de fans.

Il n'y a plus de bons jeux Sonic

Au commencement était Sonic le hérisson, mascotte du consolier nippon Sega, conçu pour propulser la console Megadrive et rivaliser avec Mario, le plombier de chez Nintendo-d'en-face. Les arguments marketing sont clairs, faire le contraire de ce que projette un personnage lourd et bedonnant –Sonic doit être l'avatar des cool kids, il est impertinent, malin et rapide, ça doit se retrouver dans les jeux. Ainsi démarre une immense franchise transmédia et une guerre de clochers entre entreprises qui se soldera par la défaite cuisante du hérisson.

Pour résumer trente ans en substance, Sonic a eu son lot de bons titres. La trilogie originale sur Megadrive, Sonic CD, Sonic Adventure 2 et quelques jeux dérivés dans d'autres genres. Mais à partir de 2006, c'est un scénario catastrophe sans fin qui démarre pour la Sonic Team, qui retombe toujours dans les mêmes travers. L'équipe est systématiquement confrontée à des dates de sorties impossible à tenir, à des soucis de développements et subit des changements trop drastiques à des stades trop avancés. Ça donne des ratages spectaculaires, les plus célèbres étant Sonic The Hedgehog (2006) et Sonic Boom (2014), jeu ouvertement incomplet et largement moqué par la critique et les spécialistes.

Chaque fan ayant grandi avec les premiers titres Sonic a dû vivre avec une lente dissonance cognitive. Le héros du passé est devenu une figure de l'industrie qu'il est désormais impossible de voir au premier degré. Chaque annonce de jeu prononce un brin d'enthousiasme par automatisme, puis c'est la débandade à sa sortie. Ce phénomène de fans finit par avoir son propre nom, le «sonic cycle».

La nostalgie, camarade

Florent, alias, Izaky, est administrateur chez Planète-Sonic. Il nous explique son rapport à la saga. «J'ai la même nostalgie envers Sonic et Sega que j'en ai envers mes vieux shonens [des mangas populaires dédiés aux jeunes garçons comme One Piece ou Demon Slayer, ndlr]: le plaisir de replonger dans un univers qui sait donner la pêche, avec des personnages qui ont des hauts et des bas mais qui se relèvent toujours à la fin pour gagner, s'enthousiasme-t-il. C'est la très forte nostalgie d'une époque où aimer Sonic, c'était aimer une icône du “cool”, mais aussi d'aimer une icône de positivité et de bienveillance. Rien que ses thèmes musicaux s'appelaient “It Doesn't Matter” et “We Can”.»

Se souvenir de Sonic, c'est aussi se replonger dans une époque révolue où Sega était un acteur actif de l'industrie, notamment avec la Dreamcast, sa console maudite, connue pour ses jeux variés et expérimentaux (par ailleurs toujours accompagnés d'excellentes bandes-sons), mais à l'échec fulgurant. Toutes ces œuvres continuent d'évoluer à leurs insu, par exemple avec le biais des speedruns, cette discipline performative consistant à finir un jeu toujours plus vite. Les semaines de Games Done Quick, biannuelles, sont toujours un grand moment de ferveur entre fans quand un jeu Sonic y est présenté.

Sonic est devenu une figure polymorphe. Le personnage du jeu vidéo n'est pas celui des dessins animés (dans le plus récent, Sonic Boom, il a conscience de son passage au second degré et brise régulièrement le quatrième mur) ou celui qui est projeté sur internet: une blague. Les mèmes liés à la franchise deviennent plus connus que les jeux. On ne sait plus vraiment où commence le premier degré et où s'arrête le shitpost. Sanic, improbable dessin de fan, a atterri jusque dans le film Paramount.

Sanic. | via knowyourmeme.com

Connectez-vous sur le site DeviantArt, tapez (votre prénom) The Hedgehog, vous tomberez peut-être sur un personnage de fan. Ou perdez-vous dans le puits sans fond de dessins qui impliquent Sonic, l'inflation des corps, les couches ou les pieds.

Étrangement, Twitter est l'endroit où subsiste le mieux l'esprit du personnage. Fut un temps, le compte officiel était une succession de message corporates. Sega a engagé Aaron Webber, fan éclairé de la saga, pour s'occuper du réseau. Il embrasse l'ADN goguenard du hérisson et commence à faire le petit malin, à ne poster plus que des mèmes à la mode à la sauce Sonic. Il connaît ce terreau et a «vu des choses qui ne peuvent s'oublier». Mais il a fait passer le compte de 134.000 followers à un peu moins de 6 millions en moins de quatre ans: preuve s'il en était que Sonic a tout intérêt à intégrer son héritage incontrôlé.

Comme le souligne Izaki, le personnage peut toujours retomber sur ses pattes, mais selon la force créative qui le dirige. «Je pense qu'une des grandes forces de Sonic, c'est de savoir avoir plusieurs visages analyse-t-il. Il sait tout faire, il sait toucher tous les publics. Il faut simplement mettre les bons auteurs sur les bons projets.»

Les fans ont du talent

Dans le marasme provoqué par les titres récents, seul Sonic Mania (2017) fait office d'exception: il émule les sensations des premiers jeux en les imitant à la perfection, et a été conçu par une équipe de fans aguerris devenus développeurs officiels. Leurs travaux s'avèrent meilleurs que ceux de Sega –en tout cas nettement mieux notés par la presse et les fans– qui semblent prouver une incompréhension de ce qui marche dans leur propre série. Sonic Mania est le dernier stade d'une chronologie de jeux amateurs. Certains créent leurs aventures, d'autres changent les règles du jeu –et si les fameux anneaux à attraper devenaient des objets à éviter?

Ces œuvres de fans vont jusqu'à cultiver le terreau ironique dans lequel est coincé le hérisson. La fausse compilation oubliée Sonic Dreams Collection est une sorte d'examen final: Sonic enceint, chatouiller les pieds de Sonic, faire son propre avatar Sonic, passer une soirée romantique avec lui et ne faire plus qu'un avec le personnage.

L'importance des fans se situe certainement dans leur capacité à produire ce que Sega ne sait plus faire. «Je ne dis pas que tout est ou sera forcément bon, mais Sonic, contrairement à Mario, vit toujours grâce à sa base de fans. Une base tenace après toutes ses gamelles. […] Sonic se relèvera toujours pour gagner. Et j'espère que les fans continueront à le pousser par en bas», conclut Izaki. Pour l'instant, le box-office du film lui donne raison. Contre toute attente, il devient le film adapté d'un jeu vidéo ayant le plus de succès. Et c'est indubitablement grâce au travail de effectué sur le design par l'un de ses plus grands fans.

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