Société

Macron tente une méthode inédite pour organiser l'islam de France

Temps de lecture : 8 min

Le président de la République a, pour la première fois au sommet de l'État, développé une méthode non idéologique et politique, mais pragmatique de la gestion de l'islam dans notre pays.

La grande mosquée de Paris, le 18 mai 2018. | Philippe Lopez / AFP
La grande mosquée de Paris, le 18 mai 2018. | Philippe Lopez / AFP

Enfin, Emmanuel Macron a commencé à honorer sa promesse et s'attaquer à l'obsédante question de la place de l'islam dans la République laïque, de la capacité de la deuxième religion de France à surmonter ses ingérences étrangères, s'organiser elle-même si rétive à toute hiérarchie cléricale ou laïque, se mobiliser contre ses tendances radicales, stopper la progression d'un salafisme et d'un «séparatisme islamiste» qui avancent à grands pas, depuis trente ans, dans les «territoires perdus de la République».

Est-il possible de dire que, sur cette question tarte à la crème de la politique française, au-delà des discours utopiques ou des coups de menton, on a entendu, mardi 18 février au soir à Mulhouse, un ton nouveau. En posant les jalons d'une lutte qu'il dit vouloir mener contre le «séparatisme islamiste», Emmanuel Macron a, pour la première fois au sommet de l'État, développé une méthode non idéologique et politique, mais pragmatique de la gestion de l'islam dans notre pays. On lui saura gré d'avoir pris le sujet par le bon bout, renoncé au rêve, nourri par ses prédécesseurs de gauche comme de droite, d'une gestion par le haut de l'islam de France, à l'image de ce qui existe, depuis si longtemps, dans les consistoires juif, protestant ou dans les institutions de l'Église catholique.

Il n'y a pas un islam de France

Depuis plus d'un demi-siècle –soit depuis la sédentarisation d'une communauté musulmane qui a plus que quintuplé en France (environ 6 millions de personnes) depuis 1960–, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont joué alternativement, selon les circonstances ou les époques, la carte de la fermeté (Charles Pasqua, Manuel Valls) et celle de la concertation (Pierre Joxe, Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Sarkozy). Mais tous se sont cassé les dents à vouloir, d'abord, régler la question par le haut, à la manière napoléonienne, toutes proportions gardées, vouloir faire émerger une représentation unique, structurée, respectée de l'islam, une sorte d'«Église» musulmane.

Tous les ministres de l'Intérieur ont isolé et arrêté des réseaux extrémistes, traqué et expulsé des imams politisés, remis de l'ordre dans des mosquées, tari des sources suspectes de financement et de fourniture d'armements. Mais la gestion sécuritaire, pour ne pas dire policière, de l'islam n'a pas pour autant endigué la montée de la radicalisation. Soutenue par la droite au pouvoir, la gestion dite consulaire avec un partenaire privilégié –comme la mosquée de Paris, vitrine de l'islam, construite en 1926 à la mémoire des soldats musulmans tués lors de la Première Guerre mondiale– n'a pas davantage abouti. Trop dépendante de ses liens statutaires et financiers avec l'Algérie, coupée de toute base associative, de jeunes, de femmes, d'intellectuels, la grande mosquée n'a jamais été capable d'assurer un leadership musulman. Les polémiques sur la fixation des dates du Ramadan, sur le marché juteux de la viande halal, sur la formation et le recrutement des imams ont contribué à son discrédit.

La gestion collégiale de l'islam, qui avait la préférence de la gauche, n'a pas davantage donné de résultats probants. L'instance représentative à présidence tournante (le Corif, Conseil de réflexion sur l'avenir de l'islam en France), qu'avait mise en place le ministre Pierre Joxe (PS) au début des années 1990, a vite succombé à ses divisions. Dans la même ligne, une décennie plus tard, Nicolas Sarkozy a failli réussir. Avec habileté et énergie, encore ministre de l'Intérieur, il avait obtenu un accord entre des obédiences rivales, la mosquée de Paris, la Fédération des musulmans de France liée à la Ligue islamique et au Maroc, l'Union des organisations islamiques de France, proche des Frères musulmans. En avril 2003, un organisme central –le Conseil français du culte musulman (CFCM)– était élu avec un mandat clair: organiser l'islam de France, en devenir le porte-parole, gérer les affaires du culte qui suscitent tant de convoitises et aiguisent tant de querelles recuites.

Un programme qui a globalement échoué. Depuis près de vingt ans, sur un fond de rivalités entre musulmans d'origine algérienne, marocaine ou turque, le CFCM s'est montré incapable de travailler de manière collégiale. Il s'est partagé les majorités et les postes, mais, manquant de moyens, de charisme et d'agenda, il est devenu inaudible, jusque dans les tempêtes provoquées par les tragiques attentats de 2015.

Sans ignorer ni rejeter toutes ces tentatives passées, sincères mais inefficaces, Emmanuel Macron renonce, dans son discours de Mulhouse, à un vœu pieux qu'il a longtemps caressé: remodeler la fameuse loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État pour permettre aux musulman·es de mieux s'intégrer au paysage religieux français. Il prend en compte la situation existante et renonce à un autre vœu pieux: celui de vouloir faire émerger autrement un grand projet fédérateur de l'islam, inscrit dans la réalité laïque du pays et capable de contrôler lui-même ses dérives les plus radicales.

Il propose donc de tourner la page de la gestion globale et étatique, par le haut, de l'islam de France. Et on ne peut lui donner tort. C'est une illusion de croire qu'une seule structure pourrait remplir le rôle de représentation, d'organisation et de contrôle d'une communauté de 6 millions de personnes, tant il y a d'oppositions par exemple entre l'islam officiel algérien, l'islam marocain, l'islam du Millî Görüş turc, l'islam des confréries africaines, sans oublier le vieux fond de rivalité algéro-marocaine.

Comment ignorer en effet la fragmentation totale d'une communauté divisée par ses origines nationales, ses sensibilités, l'ego de ses représentants, ses clivages de générations, ses filières de financement? Il n'y a pas un islam de France, mais autant d'islams que de musulman·es, éclatés en au moins une quinzaine de nationalités d'origine (Maghreb, Turquie, Afrique subsaharienne, etc.) et une multitude de chapelles associatives, placées sous la coupe d'ambassades et de bailleurs de fonds étrangers, réclamant le soutien des pouvoirs publics, mais criant à l'ingérence dès la moindre intervention de l'État.

Un plan en plusieurs étapes

Suivant la méthode pragmatique qu'il entend privilégier, Emmanuel Macron veut procéder par étapes et commencer par désolidariser l'islam de ses influences étrangères. Ses prédécesseurs ont longtemps fermé les yeux, au nom d'une laïcité non interventionniste, sur les subventions des pays arabes au culte musulman en France. C'est l'Arabie saoudite qui a payé la construction de la grande mosquée de Lyon dans les années 1990 et le Maroc qui a financé, en partie, celle d'Évry. C'est l'Algérie qui subventionne la grande mosquée de Paris. Ce sont les pays du Golfe qui ont servi de bailleurs de fonds au premier établissement d'enseignement islamique, proche des Frères musulmans dans la Nièvre. Ce sont l'Égypte, l'Algérie, la Turquie qui envoient encore leurs imams en France prêcher dans les mosquées, chaque année, durant le mois de Ramadan.

Emmanuel Macron sonne la fin de cet islam consulaire, de ces ingérences étrangères dans le parachutage des imams, dans la construction des mosquées et des salles de prière, dans l'apprentissage des langues d'origine et le système éducatif. On sait le contrôle exercé par des militants nationalistes turcs et franco-turcs sur leurs compatriotes –en Alsace notamment où était Macron–, déguisant leur propagande religieuse et ultranationaliste en combat antiraciste.

Le président de la République veut ensuite faire avancer l'irritante question de la formation des cadres religieux, qu'il promeut comme clé de voûte d'un islam apaisé et intégré. Mais il n'ignore pas les difficultés actuelles de recrutement dans les instituts Avicenne de Lille, ceux de Château-Chinon (Nièvre) ou de la mosquée de Paris, dont les élèves reçoivent des cours de religion et de laïcité à l'Institut catholique qui témoignent, hélas, d'une formation précaire, peu contrôlée, dispersée. Les pouvoirs publics, autant que les associations divisées sur les contenus théologiques, sont dépassés par ces enjeux cruciaux de la formation musulmane.

Dès les années 1970, le grand orientaliste Jacques Berque proposait de créer des lycées mixtes franco-arabes. Plus tard, des personnalités comme Jean-Pierre Chevènement ou les professeurs Mohammed Arkoun et Jacques Trocmé prenaient position en faveur de l'ouverture d'une faculté islamique financée par l'État à Strasbourg, en pays concordataire. Ministre de l'Intérieur en 2004, Dominique de Villepin proposait aussi, sans succès, la création d'une fondation chargée de financer les œuvres musulmanes.

Au fil des années, profitant des espaces laissés libres par l'absence de responsables compétents et consensuels, se sont développées des pratiques de radicalisation dans les banlieues, qui ont favorisé le «séparatisme» identitaire religieux, accru la distance avec les élus locaux, les porte-paroles officiels et le tissu des associations qui, sur le terrain, luttent contre la drogue et la délinquance, en faveur du soutien scolaire et familial. Échappant à toute autorité, dans les mosquées et dans les cités, des enclaves ont commencé à se former. Une auto-organisation s'est mise en place, devenue perméable à toutes les infiltrations extrémistes.

Rompre le lien ombilical

Typique d'une méthode pragmatique pour contrer le séparatisme religieux, l'État devra aussi renforcer le nombre des aumôniers de prison musulmans et les moyens qui leur sont alloués. Les aumôniers musulmans ne sont que 200 environ dans un monde carcéral où la pratique religieuse majoritaire est celle de l'islam et la radicalisation conquérante. Ils touchent un maigre pécule et n'ont pas de statut qui les protège. Les contrôles et les enquêtes des préfectures et de l'administration pénitentiaire découragent les vocations. On ne pourra pourtant trouver de meilleure antidote au prosélytisme musulman que dans la présence et l'écoute d'aumôniers nombreux, éclairés, formés, convaincus de l'importance de leur mission pour lutter contre l'endoctrinement, l'influence de meneurs qui prêchent un islam de guerre et de violence. C'est à ce prix que la communauté musulmane pourra guérir de ses démons.

Sans doute faudra-t-il demain à l'État des interlocuteurs issus de la communauté musulmane pour traiter par exemple du contrôle des mosquées, de la formation des imams, de l'éducation donnée dans les écoles hors contrat, de la montée de la radicalisation et du séparatisme, du développement d'internet où se bricolent toutes les croyances. Mais on peut aussi penser, comme le président de la République, qu'avant de rêver à un islam organisé et représentatif, à une impossible «Église» musulmane, il faut commencer par rompre le lien ombilical avec les pays d'origine, recruter des imams en France, les former, prohiber le financement étranger des mosquées. Des premières étapes nécessaires pour endiguer ce phénomène séparatiste, sur lequel il ne faut pas céder.

Une telle exigence a un coût, y compris financier, sans doute difficile à concilier avec les obligations d'une République laïque. Mais des formules souples peuvent être trouvées. Toute l'histoire de la laïcité en France, depuis plus d'un siècle, prouve que l'État et les religions ont toujours su trouver des compromis entre le libre exercice des cultes et l'impossibilité pour l'État de les subventionner.

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