Santé / Monde

Maxime, expatrié en Chine: «La quarantaine, c'est déprimant et ça rend fou»

Temps de lecture : 6 min

De Wuhan à Shanghai, nous avons recueilli les témoignages de personnes reclues chez elles pour se protéger du Covid-19, de gré ou de force.

Vue aérienne de Wuhan le 27 janvier 2020. | Hector Retamal / AFP
Vue aérienne de Wuhan le 27 janvier 2020. | Hector Retamal / AFP

«Je m'appelle Yezi He, j'ai 23 ans et je suis bloquée à Wuhan depuis que le gouvernement a fermé la ville.» Le 22 janvier 2020, les autorités chinoises ont mis en quarantaine la ville de Wuhan (province du Hubei) afin de limiter la propagation d'une maladie infectieuse non identifiée jusque-là. Baptisée le Covid-19, et anciennement connue sous le nom de coronavirus, cette épidémie a contaminé près de 73.500 personnes dans plus de vingt-cinq pays différents, et en a tué plus de 1.800.

Même si la propagation reste relativement concentrée à la province du Hubei (environ 58.000 cas et 1.700 morts), il semblerait que la population de la Chine entière et de ses territoires voisins se soit confinée pour se protéger de ce nouveau virus. De Wuhan à Shanghai, nous avons parlé à trois personnes vivant (assez) différemment cette mise en quarantaine qu'elles se sont imposée (ou non).

Yezi, en quarantaine à Wuhan

L'histoire de Yezi He n'est pas si différente de celle de ses compatriotes isolé·es à Wuhan. Comme les autres, l'étudiante de 23 ans est revenue de l'étranger pour fêter le Nouvel An chinois avec sa famille, dans sa ville natale. Et comme les autres, la jeune femme s'est retrouvée enfermée dans la cité à l'annonce de sa mise en quarantaine.

«Peu d'entre nous étaient surpris que le gouvernement ferme la ville aussi rapidement, raconte-t-elle. Pékin avait connu des mesures similaires en 2004, pendant la crise du SRAS. La seule différence, c'est que nous pensions tous que cette mise en quarantaine ne durerait pas plus de quinze jours.»

Voilà maintenant plus de trois semaines que Wuhan, épicentre de l'épidémie, a été coupée du monde par la force. Si certains se sont rués sur les gares et aéroports avant sa fermeture officielle, la plupart de ses habitants sont restés bloqués à l'intérieur, et n'ont aujourd'hui plus aucune chance de s'en échapper. Les sorties de la ville ont été bouchées par des monts de terre, les militaires patrouillent jour et nuit. Les individus non contaminés se sont donc retranchés chez eux, seule solution efficace contre la propagation du Covid-19. Cette situation n'a d'abord pas été facile à gérer, relate Yezi:

«Je dois avouer que j'étais terrorisée au début. C'était terrifiant de voir à quel point le virus se répandait vite, de ne pas connaître l'étendue exacte de la menace, et de ne dépendre que des informations du gouvernement.» Ces peurs, la population entière de Wuhan les a vécues. D'après Yezi, cela explique la psychose qui s'est emparée de la ville: «Les gens sont rapidement devenus paranos. La panique, la crainte, les fake news, tout a contribué à créer l'atmosphère très sombre qui régnait à Wuhan la première dizaine de jours.»

«Je dois avouer que j'hésiterais à aller à l'hôpital si je montrais des signes du virus. [...] J'ai plus de risques d'être infectée là-bas que chez moi.»
Yezi He, Chinoise en quarantaine à Wuhan

Aujourd'hui, il semblerait que la tension soit légèrement redescendue. Forcées d'être plus transparentes sur la situation, certaines institutions ont admis leurs erreurs dans la gestion de la crise, et les villes se sont organisées pour y faire face. «Ça va faire presque un mois qu'on n'a pas mis les pieds dehors avec mes parents, témoigne Yezi, si on a besoin de nourriture, on appelle les personnes responsables de notre quartier, on leur dit ce que l'on veut, elles achètent, elles désinfectent la nourriture, les plastiques, les paquets, et les laissent devant notre porte. Il faut attendre qu'elle soient parties pour récupérer la nourriture. C'est pour éviter toute infection par contact. Ce sont ces mêmes personnes qui nous appellent tous les jours pour vérifier notre température et l'évolution de notre santé.»

Interrogée sur son quotidien en quarantaine, Yezi réagit avec beaucoup de recul. «On a été forcé d'accepter notre sort et de relativiser. Ma vie se résume à rester chez moi avec mes parents. Je regarde des séries, je suis mes cours en ligne, je joue aux jeux vidéo. Évidemment, rester confinés tout le temps, ça crée pas mal de disputes, mais on fait avec.»

Malgré la désescalade des tensions, la jeune femme garde un arrière-goût amer de la façon dont le gouvernement a géré les prémices de la crise: «Si j'attends une chose, c'est que les autorités s'excusent publiquement de leurs décisions inappropriées au début de la crise et de leur réaction face aux médecins, qu'elles ont accusé de diffamation.» Elle reste aussi méfiante vis-à-vis des infrastructures mises en place par les autorités locales: «Je dois avouer que j'hésiterais à aller à l'hôpital si je montrais des signes du virus. La plupart des premiers symptômes sont similaires à ceux de la grippe ou des rhumes, et j'ai plus de risques d'être infectée là-bas que chez moi.»

Maxime, un expatrié à Shanghai

Après avoir passé les fêtes de fin d'année avec sa famille, Maxime B. devait rentrer à Shanghai pour commencer son stage. Le début de l'épidémie de Covid-19 et les conseils de son université ne l'en ont pas dissuadé: «Avec un peu de bon sens, en regardant les chiffres et en s'informant bien, on voit que les risques à Shanghai sont assez minimes.» Et effectivement: dans cette ville de presque 25 millions d'habitants, seuls un peu plus de 300 cas ont été recensés. Parmi eux, un mort: un homme de 88 ans déjà souffrant.

Pourtant, c'est comme si sa quarantaine avait commencé dès l'aéroport: «On sentait la psychose dès l'embarquement à Charles-de-Gaulle: les hôtesses nous ont dit que nous n'étions que deux Français sur le vol, et elles ont tout fait pour nous mettre à l'écart des personnes d'origine chinoise. C'était hallucinant.»

«Je suis devenu beaucoup plus émotif qu'avant, surtout par rapport aux fake news.»
Maxime B., Français en quarantaine à Shanghai

Cela fait aujourd'hui trois semaines que Maxime a commencé son stage à Shanghai. Même s'il s'est confiné chez lui par sécurité, il semblerait que le virus ne soit plus ce qui l'inquiète le plus: «La ville s'est organisée pour combattre la propagation du virus: on fait presque tous du télétravail, notre température est vérifiée à l'entrée des magasins et restaurants, les serveurs peuvent refuser de nous servir si nous ne portons pas de masque, et les métros empestent le chlore tellement ils sont désinfectés.»

Le vrai risque aujourd'hui, d'après le Français, c'est la santé mentale et la propagation de fake news. «Le temps n'est jamais passé aussi lentement. La quarantaine, c'est déprimant et ça rend fou. Je me rends compte que je suis devenu beaucoup plus émotif qu'avant, surtout par rapport aux fake news. Vu que je passe ma vie à lire les infos sur mon téléphone, chaque nouvelle a le don de me rendre hypersensible.»

Il est vrai que la Chine et le monde ont été envahis par la désinformation. Entre toutes les plus folles rumeurs qu'il a vu passer sur les réseaux sociaux, Maxime se rappelle de cartes satellites de la Chine présentant les nuages de pollution comme des crématoriums, en marche non-stop pour brûler les soi-disant morts du virus. Pour contrer cela, les plus gros sites chinois, à l'instar de Baidu [l'équivalent de Google, ndlr], mettent en place des centres d'information en ligne et des cartes.

Même si cela surprend certains, il semblerait que la Chine et ses résidents s'allient pour combattre ce fléau. Comme l'explique Maxime, cela s'applique même au sein des communautés d'expatrié·es: «Dans les groupes d'expat' français vivant en Chine, toutes les personnes partageant des informations ne venant pas de l'OMS ou du Quai d'Orsay se font virer.»

La désinformation, une question de génération?

À plus de 1.000 kilomètres au sud de Wuhan se trouve la ville de Huizhou, dans la région du Guangdong. La région recense aujourd'hui plus de 1.300 cas de virus, et quatre morts. Malgré ce nombre de cas relativement réduit comparé à la densité de sa population, les familles se sont retranchées chez elles et attendent la fin de l'épidémie. L'attente peut être très longue dans ces conditions, et chaque génération s'y adapte comme elle le peut.

Selon Stella Chen, une étudiante de 22 ans, les générations moins connectées, à l'instar de celle de ses parents, semblent plus touchées par la désinformation que la sienne. Entre fake news qui ont poussé la ville en rupture de stock de papier toilette et remèdes miracles contre le Covid-19, elle ne sait plus où donner de la tête: «Mes parents se sont mis à croire que la médecine traditionnelle chinoise pouvait guérir le coronavirus... Ils ont mis des oignons partout dans la maison, ils me font boire des boissons qui détraquent complètement mon estomac et ont complètement changé leur régime alimentaire... J'imagine qu'ils ont leurs propres mécanismes pour faire face à la crise.»

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