Médias / Culture

Savez-vous qui se cache derrière les vannes de vos émissions de télé?

Temps de lecture : 7 min

On les connaît peu, leur nom est rarement crédité au générique, et pourtant une multitude de personnes travaillent dans l'ombre de la plupart des émissions de télévision.

«Les auteurs de «Burger Quiz» sont dans l'aventure à 100%, de 8h à 20h», nous apprend Ambre Larrazet, autrice pour l'émission.
«Les auteurs de «Burger Quiz» sont dans l'aventure à 100%, de 8h à 20h», nous apprend Ambre Larrazet, autrice pour l'émission.

Petit, Clément Charton se prend de passion pour la presse satirique. Charlie Hebdo et Siné Hebdo, voilà le genre de journaux qu'il aime lire. Ça le fait marrer. Mieux: ça lui donne envie d'avoir la même vie que les personnes qui sont à l'origine de ces blagues, dont il imagine qu'elles passent leur journée à les écumer. À l'université de Rennes, le hobby devient une passion. Le jeune homme profite alors des délocalisations en Bretagne de radios comme Virgin ou Europe 1 pour aller à la rencontre des personnes qui y écrivent. Avec ce qu'il faut de culot et d'inconscience, il entame une discussion avec Nicolas Canteloup. «Il m'a dit qu'il cherchait des gars et m'a conseillé d'aller voir le grand monsieur à l'autre bout de la pièce: c'était Jean-Marc Dumontet, le producteur de Canteloup. Deux ans plus tard, je travaillais avec eux.»

Entre-temps, Clément Charton écrit deux-trois blagues pour Camille Combal sur Europe 1, avant de faire réellement ses armes dans «Touche pas à mon poste», l'émission de Hanouna. On est alors en décembre 2013, et Clément est engagé comme stagiaire: on lui demande de rechercher des infos sur les invités, voire d'écrire quelques blagues de temps à autres. «Les premières fois, resitue-t-il, le rédacteur en chef rayait toutes mes idées, alors j'essayais de comprendre pourquoi et, petit à petit, je progressais. Très vite, j'ai compris que cette expérience avait été hyper formatrice, dans le sens où tu apprends à ne pas mettre ton ego en avant. Accepter le refus, c'est la base du métier: si tu balances dix vannes et que l'on n'en retient que deux ou trois, c'est déjà très bien.»

Aujourd'hui, Clément Charton partage son temps entre les chroniques de Nicolas Canteloup, d'Alison Wheeler et ses papiers pour Le Gorafi. Alors, forcément, ses semaines sont chargées. Elles commencent même le dimanche soir, dès 18 heures: «En général, je travaille jusqu'à une heure du matin, puis je me lève à 6 heures pour débuter la semaine. Avec des journées qui s'étirent jusque 19 ou 21 heures, avant de revenir à un rythme plus cool le vendredi.» Gani Unkaj, son collègue au sein du Gorafi et partenaire d'écriture pour Alison Wheeler, parle de Clément Charton comme «d'une machine, capable de faire tous les styles d'humour, ce qui est rare». L'intéressé, lui, dit simplement qu'un «bon auteur est celui qui fait rire celui qui l'emploie».

Des vannes en cadence

S'il y a bien un sujet sur lequel les deux amis s'accordent, c'est pour dire qu'il n'y a pas vraiment de porte d'entrée dans ce métier, contrairement au Québec où des écoles enseignent l'écriture et le stand-up. Ils sont également d'accord pour rappeler le rythme, intense et particulier, inhérent à leur métier. Gani Ujkaj: «Si on prend la revue de presse d'Alison Wheeler chez “Quotidien”, ce sont des heures d'épluchages de magazines pour trois minutes de vannes. Au final, ça doit représenter une journée et demie de travail, passée à sélectionner des articles, à faire des propositions, à reformuler des blagues et, parfois, c'est vrai, à flâner en quête d'inspiration.»

De son côté, Ambre Larrazet partage la même sensation. Elle a passé deux mois en salle d'écriture de «Burger Quiz» et le rythme lui a tout de suite paru dingue: «Heureusement qu'il y a de la bienveillance et de l'entraide entre les auteurs, parce que c'est clairement un job où tu n'as plus de week-end ni de vie pendant des mois. Les auteurs de “Burger Quiz” sont dans l'aventure à 100%, de 8 heures à 20 heures, et il faut bien se rendre compte que c'est très difficile de produire du contenu tous les jours. Tu ne peux pas uniquement miser sur des fulgurances, il faut être régulier, être un obsessionnel de la vanne et savoir créer dans l'urgence, que ce soit pour réaliser des publicités parodiques ou mettre en scène certains gags.»

Si Gani Ujkaj relativise le propos, précisant que «c'est quand même une chance de faire ce métier plutôt que d'être sur un chantier à se défoncer le corps toute la journée», il sait aussi qu'être auteur de télévision est une activité précaire, «dans le sens où une rubrique ou une émission sur laquelle on travaille peut s'arrêter du jour au lendemain, sans compter la pression quotidienne des audiences». Guillaume Pouget-Abadie, auteur pour Pablo Mira chez «Quotidien», confirme: «Il faut toujours avoir un coup d'avance et plusieurs casseroles sur le feu. Pendant longtemps, d'ailleurs, je ne refusais rien, je me disais que ça faisait des thunes et des projets pour l'avenir. D'autant qu'il y a une vraie concurrence désormais: il y a pratiquement plus d'auteurs que d'interprètes, avec parfois des mecs qui viennent simplement une journée par semaine.»

Guillaume Pouget-Abadie parle ainsi d'«ubérisation des auteurs, avec des personnes non professionnelles en salle d'écriture: des flics, des professeurs ou autres qui ont été recrutés via leur compte Twitter et qui viennent arrondir leurs fins de mois». Il faut dire qu'être auteur télé peut avoir ses avantages côté rémunération: «Les deux chroniques hebdomadaires de Pablo Mira chez “Quotidien” pourraient me suffire à me payer un loyer et des loisirs, précise celui qui a longtemps tenu un blog humoristique en parallèle à ses études en école de commerce à Grenoble. Ce qui ne serait pas le cas si je me contentais de travailler pour le Gorafi ou des pure-players.» Gani Ujkaj poursuit: «En télé, tout dépend de l'émission et de la chaîne. Là, j'ai la chance de bosser pour un programme extrêmement populaire, et c'est clair que c'est bien payé. Cela dit, ça nous fait évoluer dans un cadre beaucoup plus strict et exigeant, où l'on est davantage dans l'ombre.»

Un métier de l'ombre

On en vient alors à ce qui constitue la réalité de toutes ces plumes: la non-reconnaissance publique. «Si certaines émissions payent mal, c'est sans doute parce que notre métier n'est pas mis en valeur», constate Clément Charton, qui cite en exemple à suivre les États-Unis: «Là-bas, un site annonce le transfert des auteurs, à la manière du mercato en football. En Amérique, être auteur est davantage mis en valeur, et donc mieux payé, là où notre activité n'est même pas considérée comme un métier en France… Mais bon, c'est pareil dans le milieu du cinéma, finalement: on n'entend jamais les scénaristes dans les médias.»

Ainsi, difficile de connaître l'identité des autrices et des auteurs derrière les vannes des animateurs ou les questions de jeux télévisés, comme «Tout le monde veut prendre sa place». Certain·es sont bien évidemment devenu·es des grands noms de l'humour hexagonal, comme Kader Aoun, ex-auteur de «Tout le monde en parle» et désormais producteur de nombreux humoristes (Fary, Thomas VDB, Fabrice Eboué), mais à peine sait-on qui se cache derrière des programmes comme «Touche pas à mon poste», «On n'est pas couché» ou feu «Les Guignols». Chez Canal+, une cellule censée fournir en idées et en vannes diverses émissions a même été créée: le Bureau des Auteurs, une cellule dont font partie Ambre Larrazet et Guillaume Pouget-Abadie. «Au début, c'est étrange de remplir un Google Drive de 9 heures à 11 heures avant que les mecs de différentes émissions (JT Pressé, Les César, Poulpovision) ne viennent faire leur marché et prennent ce qu'ils souhaitent, relate ce dernier. Il y a un côté intimidant, on a peur du malaise, mais ça apprend à aller à l'essentiel, à assumer les mauvaises vannes et à ne pas mettre son ego en avant.»

Si elles regrettent ce manque de considération, toutes les personnes interrogées ici disent toutefois ne pas être frustrées. Après tout, c'est un métier de l'ombre. «Certains sont même déçus d'apprendre que les humoristes qu'ils apprécient ne sont pas seuls à écrire leurs vannes», croit savoir Guillaume Pouget-Abadie. Gani Ujkaj, lui, dit ne pas «être là pour briller. D'ailleurs, je n'aimerais pas avoir la pression des personnes qui font face à la caméra: être toujours souriant, de bonne humeur et au top physiquement, ça doit être épuisant».

Au moment d'évoquer sa collaboration avec Alison Wheeler, l'auteur se veut d'ailleurs très clair: «Elle écrit la majorité des textes et donne les directions à suivre. C'est son univers. Avec Clément, on est avant tout force de propositions: on reformule, on trouve des angles et on s'adapte à son humour. Soit les jeux de mots pourris, les parodies, etc. Lui proposer de l'humour noir n'aurait aucun sens: il faut trouver ce qui la fait marrer.»

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Visiblement, le mode de fonctionnement est sensiblement le même entre Guillaume Pouget-Abadie et Pablo Mira: «On écrit à plusieurs mains, on choisit les thèmes et les vannes ensemble. Pareil pour la structure du sketch. C'est comme si on travaillait d'égal à égal, même si c'est Pablo qui a bien évidemment le dernier mot», reconnaît-il, avant d'amener la discussion sur un autre terrain: celui de la censure. «Un mythe», selon lui. Car, si Pablo Mira et lui s'interdisent d'évoquer des tweets trop rudes et crus dans «La revue de presse des haters», ils ne se mettent pas de barrières pour autant: «La dernière fois, un internaute disait qu'Éric Ciotti n'aurait pas dû naître. On a hésité, mais la formule était tellement bien trouvée qu'on l'a mentionné et ça a cartonné. De toute façon, Pablo répète une fois en plateau avec l'équipe, donc on sait automatiquement si ça fonctionne ou pas.»

Clément Charton parle lui plus volontiers de bon sens. Traduction: «Si un attentat vient de se produire, évidemment que l'on ne va pas faire de blague sur le sujet, c'est trop sensible.» Pour le reste, l'auteur se dit extrêmement libre, que ce soit chez «Quotidien» ou pour Canteloup. Ambre Larrazet, elle, loue l'ouverture d'esprit d'Alain Chabat sur le «Burger Quiz»: «Il est attentif à chaque proposition, et est toujours friand de ce qui se passe en plateau. Du genre: “Laissez-la improviser, elle va faire un truc de ouf !”». Et Guillaume Pouget-Abadie de filer la métaphore du sport pour conclure: «Outre le fait d'être libre, c'est surtout la régularité des missions qui permet de s'améliorer et de se faire un nom dans ce milieu. C'est comme la course à pied: plus on s'entraîne, moins on est intimidé et plus on est performant.»

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