Monde

Harry et Meghan, la délicate transition

Temps de lecture : 8 min

De la vie royale à la vie civile, les Sussex s'apprêtent à négocier un virage inédit et périlleux vers leur nouvelle carrière.

Le prince Harry et Meghan Markle au Haut-commissariat du Canada au Royaume-Uni, le 7 janvier 2020 à Londres. | Daniel Leal-Olivas / AFP / POOL
Le prince Harry et Meghan Markle au Haut-commissariat du Canada au Royaume-Uni, le 7 janvier 2020 à Londres. | Daniel Leal-Olivas / AFP / POOL

En annonçant début janvier 2020 leur souhait de «se mettre en retrait de leurs devoirs royaux» pour gagner en indépendance, le prince Harry et sa femme Meghan Markle espéraient se tailler un rôle «progressiste» et sur mesure au service de la Couronne. Le couple pensait pouvoir développer ses activités personnelles tout en continuant à «collaborer» avec la reine. Mais il s'est avéré qu'on ne modernise pas si facilement une institution séculaire, et surtout, qu'on ne négocie pas avec la monarchie.

D'âpres discussions entre les Sussex, la reine et ses héritiers ont finalement abouti le 18 janvier à un accord qualifié de «Megxit dur» par les médias britanniques. Depuis, la duchesse et le duc sont entrés dans une phase de transition encore jamais expérimentée entre vie royale et vie civile. Provisoirement installés à Vancouver Island, au Canada, ils préparent avec le palais de Buckingham leur émancipation de la Firme, et planchent en solo sur le prochain chapitre de leur vie.

Dans cette nouvelle vie, Harry et Meghan devront commencer par se trouver un nouveau nom de marque. «Sussex Royal», qu'ils ont déposé pour en protéger toute exploitation commerciale, qu'ils utilisent sur Instagram (où ils sont suivis par 11,2 millions de personnes) et qui est aussi le nom de domaine de leur site internet, n'est plus acceptable. Ils restent duc et duchesse de Sussex mais la reine est catégorique: le «Royal» doit sauter, hors de question de l'exploiter à des fins commerciales. Dans cette nouvelle vie, le couple devra aussi fermer son bureau de Buckingham. Quinze employé·es (secrétaire privé, chargé de communication, community manager, responsable de la coordination de leurs projets...), dont certain·es collaborent depuis longtemps avec Harry, seront bientôt sur le carreau.

À partir de la fin du mois de mars, Harry et Meghan ne seront en effet plus considérés comme des membres actifs de la monarchie britannique. Ils ne pourront par conséquent plus faire usage de leur prédicat d'Altesse Royale, n'assureront plus de fonctions officielles et ne recevront plus d'allocation issue de fonds publics. Le couple s'est même engagé à rembourser l'argent provenant du contribuable ayant servi à la rénovation de leur résidence du Frogmore Cottage –soit une somme avoisinant les 2,8 millions d'euros... C'est le prix à payer pour acquérir leur liberté de vivre où ils veulent, lancer leur fondation selon leurs termes et gagner leur vie comme ils l'entendent. Mais avant cela, il leur reste à s'acquitter de quelques ultimes obligations envers la Couronne.

Renoncements et perpétuations

La reine Elizabeth a notamment convoqué le duc et la duchesse de Sussex le 9 mars à l'abbaye de Westminster, pour assister avec le reste du clan Windsor à la messe donnée pour la journée du Commonwealth. Ce sera l'occasion d'afficher un semblant d'unité familiale malgré la tempête, mais la participation des Sussex à cette messe n'est pas qu'une question d'image. Elle fera aussi office d'adieux symboliques.

En avril 2018, la reine nommait Harry au poste d'ambassadeur de la jeunesse du Commonwealth: à ce titre, le prince avait effectué avec son épouse un voyage officiel de seize jours dans le Pacifique à l'automne 2018, puis une tournée de dix jours en Afrique du Sud à l'automne suivant. D'après les accords établis le mois dernier, à l'avenir Harry ne représentera plus sa majesté: il doit donc renoncer à ce poste.

La reine a en revanche accepté qu'à titre personnel les Sussex restent patrons des associations qu'ils ont choisi de soutenir quand ils étaient au service de la monarchie. C'est le cas de The Queen's Commonwealth Trust, une ONG visant à aider et promouvoir le travail des jeunes entrepreneurs des cinquante-quatre pays membres, dont Harry est président et Meghan vice-présidente. La perpétuation de ces implications associatives est un autre argument pour justifier la présence du couple à cette messe très médiatique en l'honneur du Commonwealth.

Parmi les autres renoncements à venir pour les Sussex, Harry devra également profiter de son séjour en Angleterre pour quitter ses fonctions militaires honorifiques. Un abandon particulièrement douloureux pour celui qui considère ses dix années de carrière au service de l'armée britannique comme une rédemption. De 20 à 30 ans, alors qu'il accumulait les frasques et les errances en privé, Harry a trouvé dans la vie militaire un refuge. Toujours très impliqué auprès des forces armées même depuis sa retraite, le prince a d'ailleurs initié en 2014 les Invictus Games, une compétition sportive internationale destinée aux soldats et vétérans blessés ou handicapés.

Attendu le 7 mars au Royal Albert Hall pour le Mountbatten Festival of Music, auquel participe l'orchestre de la Royal Navy, le prince Harry pourra endosser le costume et revendiquer le titre de Capitaine général des Royal Marines une dernière fois. Son grand-père le prince Philip lui avait transmis ce titre à son départ en retraite en 2017, et c'est à sa tante la princesse Anne que Harry devrait à son tour passer le relai. Déjà associée à soixante-cinq organisations militaires, la fille unique d'Elizabeth et Philip deviendra à 69 ans la première femme de la famille royale à assurer cette fonction.

D'ici fin mars, les Sussex vont ainsi se détacher de tout ce qui les relie encore formellement à la Couronne. Dans son communiqué du 18 janvier, la reine a malgré cela insisté sur le fait que «Harry, Meghan et Archie seront toujours des membres chéris de ma famille». Ils devraient donc continuer à être invités aux grands événements familiaux tels que Trooping the Colour, la cérémonie annuelle célébrant l'anniversaire du monarque, ou encore aux mariages royaux –celui de la princesse Beatrice d'York, cousine de Harry, a été annoncé pour le 29 mai prochain à Londres.

Même affranchis de leurs rôles officiels, Harry et Meghan resteront fatalement associés à la monarchie britannique dans l'inconscient collectif. L'aura mondiale du couple auprès des jeunes générations reste aussi un atout non négligeable pour l'image de la Couronne. En ce sens, la séparation ne doit pas apparaître comme une punition de l'institution envers ces jeunes gens modernes, amoureux, populaires et épris d'indépendance.

Leur avenir financier

Mais alors qu'adviendra-t-il des Sussex après le printemps? Sur quel modèle vont-ils construire leur plan de carrière? On a récemment appris que Frim Fram Inc., la société d'édition fondée par Meghan Markle du temps de ses activités de blogueuse lifestyle, venait d'être réimmatriculée depuis la Californie dans le Delaware –un État réputé pour être un paradis fiscal. C'est l'ancien business manager américain de Meghan, Andrew Meyer, qui s'est discrètement chargé pour elle de la paperasse. Grâce à cette manœuvre, la duchesse conserve et prolonge ses droits sur feu son blog The Tig, ainsi que sur une extension dédiée à l'univers de la parentalité encore jamais exploitée, TigTots.

Mais la duchesse ne se contentera pas de devenir une maman blogueuse. Les Sussex ont de bien plus grandes ambitions pour leur vie et leur fondation, des ambitions qui vont exiger beaucoup d'argent. Outre les sommes nécessaires pour assurer leur sécurité 24 heures sur 24 (on parle de plus d'un million d'euros par an), ils auront besoin de ressources pour maintenir leur niveau de vie, couvrir leurs frais de fonctionnement et impulser leurs projets philanthropiques. S'ils ont assuré renoncer à l'allocation royale, Harry et Meghan pourraient néanmoins continuer à recevoir de l'argent de la part du prince Charles sur ses fonds privés, au moins dans un premier temps.

Pourtant, les Sussex n'ont pas attendu la fin de la période de transition imposée par Buckingham pour songer à leur avenir financier, et accepter un premier engagement non royal. Le 6 février, Harry et Meghan frayaient ainsi avec une bande de milliardaires en tant qu'invités d'honneur du très sélect Alternative Investment Summit à Miami. L'événement était organisé par la banque d'affaires américaine JP Morgan & Chase, dans un palace cinq étoiles de South Beach. Parmi les 425 convives figuraient Bill Gates, Tony Blair, Alex Rodriguez, Magic Johnson, Robert Kraft, Gayle King, Meek Mills...

C'est dans les colonnes de Page Six, la rubrique Gossip du New York Post, que l'on a appris la participation du couple à cet événement. Invité à prononcer un discours, Harry a évoqué une nouvelle fois l'importance de la santé mentale, se livrant longuement sur sa propre expérience de thérapie pour surmonter le deuil de sa mère, la princesse Diana.

L'agent anglais et expert en relations publiques Mark Borkowski a estimé qu'une telle prestation a pu être tarifée au bas mot 500.000 dollars (plus de 460.000 euros) dollars par le couple, hors frais de déplacement. Les registres de vol indiquent effectivement que la veille du sommet, le jet privé Gulfstream de JP Morgan a été affrété pour un vol entre Vancouver et Palm Beach. Pour conduire les Sussex à Miami? Buckingham a confirmé du bout des lèvres la présence du duc et de la duchesse en Floride, mais s'est refusé à dire s'ils ont été payés pour cela, ou s'ils ont voyagé à bord du jet de la banque d'affaires.

Se positionner judicieusement

Cette première participation des Sussex à un meeting d'affaires est déjà vivement critiquée. Sur les réseaux sociaux, on leur reproche de s'être assis sur leur conscience écolo en voyageant en jet et en s'associant avec une holding financière qui investit massivement dans les énergies fossiles. On leur reproche également de vouloir trop vite se rapprocher de l'élite du showbiz (après le sommet, le duc et la duchesse ont dîné avec Jennifer Lopez et Alex Rodriguez, qui les ont invités à leur rendre visite à Miami). Enfin, on reproche à Harry de trop souvent revenir sur la mort de sa mère... «Je suis dégoûtée de voir que Harry utilise la mort de Diana pour gagner de l'argent. Je ne pensais pas qu'il tomberait si bas. C'est révoltant, honteux. Il faut leur retirer complètement leurs titres», écrit une Anglaise sur Twitter.

L'apparition surprise des Sussex à Miami a également déclenché une vague de rumeurs: on dit qu'ils réservent leur première interview exclusive post Megxit à la papesse du talk-show américain Ellen DeGeneres, on dit aussi qu'ils se sont vu proposer 2 millions de dollars pour se montrer dans un centre commercial de Dubaï... En quittant la vie royale pour une carrière commerciale, les Sussex devront plus que jamais veiller à se positionner judicieusement s'ils ne veulent pas ternir leur image.

Conscients que leurs choix détermineront l'avenir de leur business, ils ne sont d'ailleurs pas prêts à accepter n'importe quoi. Si tentante que soit la proposition, le palais a confirmé qu'Harry et Meghan avaient récemment décliné une invitation à remettre un Oscar lors de la cérémonie 2020. S'ils sont bien à la recherche d'une villa dans la Cité des anges pour y passer l'été et se rapprocher de Doria Ragland, la maman de Meghan, ils savent qu'il aurait été malvenu de s'afficher dans une cérémonie people avant même d'avoir rompu les liens avec la famille royale.

Pour transformer l'essai de leur prise d'indépendance, Harry et Meghan vont devoir prendre grand soin de leur image, puisque c'est tout ce qu'il leur reste. Il leur faudra aussi faire preuve d'humilité: trop en faire trop vite ne pourrait que les desservir. Ils ont également assuré à la reine qu'ils ne feraient rien qui pourrait aller à l'encontre des valeurs portées par sa Majesté. Des contraintes avec lesquelles ils vont devoir apprendre à composer.

Si Meghan Markle retrouve sa liberté, le Prince Harry, lui, n'a jamais connu autre chose que la vie au sein de la famille royale. Il a longtemps considéré sa position comme un fardeau, mais c'est oublier qu'elle lui permettait aussi de bénéficier d'une relative protection de la part de l'institution monarchique. Affranchis, les Sussex seront livrés à eux-mêmes. Il leur faudra alors manœuvrer subtilement pour survivre dans le monde marchand sans écorner au passage leur capital sympathie. La reine a prévu de faire un point pour réétudier leur situation dans un an. D'ici là, la balle est dans leur camp.

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