Société

Je me souviens d'Auschwitz et de Gorée

Temps de lecture : 11 min

Tous les crimes contre l'humanité nous imposent un devoir de mémoire: nous devons accepter le lien organique entre les blessures du passé et les haines du présent.

La porte du non-retour de la Maison des esclaves, à Gorée, au Sénégal. | Wandering Angel from Makati City, Philippines via Wikimedia Commons
La porte du non-retour de la Maison des esclaves, à Gorée, au Sénégal. | Wandering Angel from Makati City, Philippines via Wikimedia Commons

Juleck Dicker naît en 1910 à Lvov, l'actuelle Lviv située dans l'ouest de l'Ukraine. Il est polonais et juif.

Au milieu des années 1930, à 25 ans, Juleck émigre à Paris pour y faire ses études de médecine.

Sur le pont des Arts, une amie lui présente Raymonde Bauvy, catholique pratiquante et originaire de la Creuse. La religion ne les empêche pas de se marier sous disparité de culte: pendant que Raymonde se fait bénir à l'église, Juleck patiente sur le parvis.

Juleck Dicker et Raymonde Bauvy. | Archives familiales

En 1940, ils emménagent dans un petit appartement de la rue des Martyrs. Ils y auront un fils, Jean-Jacques, qui sera baptisé et élevé dans la foi catholique afin de murer son ascendance juive. L'antisémitisme français n'a pas attendu la Débâcle et le début de l'Occupation pour se répandre comme une marée noire dans les cœurs et les esprits.

Un jour de juillet 1942, l'amie des jeunes mariés prévient Raymonde que la police prépare une descente dans tous les quartiers de Paris où il y a des Juifs –un flic a dû parler un peu trop fort au comptoir du bistrot qu'elle tient rue Godot de Mauroy, du côté de la Madeleine.

Ni une ni deux, Raymonde envoie Juleck à La Courtine, le village creusois où elle a grandi. Leurs voisins n'auront pas cette chance: raflés, ils sont emmenés au Vél d'Hiv, puis à Drancy, avant d'être déportés à Auschwitz.

Pourquoi n'a-t-il jamais parlé?

Les premiers temps, au fin fond de la France, Juleck joue le simplet à qui on a volé sa langue dans une ferme hébergeant des officiers de la Wehrmacht. Le subterfuge, s'il vise à dissimuler son accent étranger en français, fait bientôt de lui un espion: Juleck parle couramment allemand et rapporte les conversations qu'il entend à la Résistance.

Peu après, sous le nom de Commandant Alain, il prend le maquis, rejoint la poche de La Rochelle, puis les Forces françaises libres. Il ira jusqu'à Düsseldorf avec l'armée de la Libération.

Juleck Dicker. | Archives familiales

Juleck était mon grand-père maternel. Il est mort en 1982. De lui, je n'ai que quelques vagues souvenirs, des images floues, l'écho lointain d'une présence dont la matière serait l'odeur du cigare et le glissement des pièces sur l'échiquier.

En novembre 1998, j'ai visité Auschwitz et je n'ai pas pensé à lui: l'histoire que j'avais devant moi n'était pas l'histoire de ma famille. Après la guerre, Juleck n'avait jamais reparlé de sa religion ni de ses origines. À Montfort-sur-Risle, la commune de l'Eure où il s'était installé avec femme et enfants, il était le docteur Dicker. Les gens venaient se faire soigner sans lui demander d'où il était venu.

En Pologne, sa mère était morte des suites d'une opération. On raconte que son père aurait fini à la rue. Sa sœur a été envoyée chez un oncle en Floride. Juleck a élevé ses quatre enfants en dehors du judaïsme, comme si ce morceau de son identité lui était devenu étranger. Dans la France libérée, qui ouvrait à contrecœur les yeux sur la réalité et l'énormité de la Shoah, il avait choisi de vivre en Juif caché.

Quand Raymonde est morte, en 2002, leurs enfants ont vidé la maison pour la mettre en vente. Au fond d'un placard, ils ont trouvé une valise qu'ils n'avaient jamais vue. À l'intérieur: une torah, des téfilines, des lettres en hébreu –et des dagues allemandes ornées de la croix gammée.

Une torah, des téfilines et des dagues allemandes ornées de la croix gammée. | Archives familiales

D'après mon oncle Alain, ces armes seraient une prise de guerre. Elles auraient appartenu à des prisonniers peut-être exécutés par Juleck. Si la peur que ça puisse recommencer un jour est une explication plausible à son refoulement de la judéité (quand ma tante, à la naissance de son fils, a décidé de l'appeler Samuel, Juleck a cherché à l'en dissuader), pourquoi n'a-t-il jamais parlé de ce qu'il avait vu et fait avec les FFL?

Le silence et le bruit

Ce n'est qu'une supposition, bien sûr, mais j'imagine que Juleck a dû vouloir garder dans un seul et même sanctuaire les preuves de son identité et les preuves de son crime, qui n'était autre qu'une vengeance contre des hommes responsables de la persécution des siens.

Sur son lit de mort, m'a-t-on raconté, il a déliré de longues heures en yiddish, révélant peut-être là, à des oreilles qui ne pouvaient pas l'entendre, le secret qu'il avait gardé par-devers lui pendant près de quarante ans.

Quand j'ai visité Auschwitz, je n'ai pas pensé à mon grand-père mais j'ai été écrasé par le silence de l'endroit: chaque visiteur avait conscience de fouler un sol sacré et se déplaçait comme une ombre, lourd du recueillement et de la gravité qu'on observe uniquement dans les lieux de culte et les lieux de mémoire.

Vingt ans plus tard, je m'attendais à un silence et une solennité semblables quand j'ai emmené mes enfants au Cap 110, le mémorial consacré à la traite des Noirs qui surplombe l'anse Caffard, dans le sud-ouest de la Martinique.

Cap 110. | Julien Suaudeau

Au lieu de quoi, je suis tombé sur un groupe de touristes braillards venus de métropole. Pendant que j'essayais d'expliquer le commerce triangulaire à mon fils et ma fille, trois d'entre eux se sont mis à marcher comme des zombies, hagards, bras en avant. Un quatrième les a photographiés en riant.

Ils sont remontés dans leur car, négationnistes en maillot de bain à fleurs, bouteille de rhum à la main, du pas vide de ceux qui viennent de cocher une case sur la liste des excursions programmées par l'agence de voyages.

En regardant le car descendre vers Le Diamant, je me suis rappelé le mutisme de Juleck et le grand silence de neige qui résonnait à Auschwitz. Puis j'ai repensé aux mots brûlants d'Aimé Césaire au début de son Discours sur le colonialisme:

«Oui, il vaudrait la peine [...] de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il le vitupère c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'Homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc...»

À l'occasion des 75 ans de la libération d'Auschwitz, Emmanuel Macron a parlé avec force du devoir de mémoire qui nous incombe. À Jérusalem, le 22 janvier, il a rappelé cette vérité à la fois évidente et essentielle que l'antisémitisme avait conduit à l'Holocauste. Cinq jours plus tard, inaugurant le mur des noms rénové au mémorial de la Shoah, il a réaffirmé l'unicité historique de celle-ci.

Peut-on en reconnaître «la singularité extrême», comme le président l'a fait dans l'avion qui le ramenait d'Israël, postuler que «ce crime absolu ne peut être comparé à aucun autre», et en même temps refuser que cette unicité soit utilisée par certains pour minimiser d'autres blessures historiques, parmi lesquelles la traite et l'esclavage?

Le «plus jamais» ne doit pas s'appliquer qu'à la Shoah

Dans le processus sans fin qu'est la construction de la mémoire, nous devons être capables d'appréhender individuellement ce que Césaire appelle «crime contre l'homme» tout en nous astreignant à un devoir universel de connaissance.

«Le “plus jamais” que nous dicte la Shoah», a dit Emmanuel Macron le 27 janvier, «est un impératif catégorique. Le souvenir de l'horreur ne doit pas s'estomper. La Shoah ne doit pas cicatriser. Elle doit rester une plaie vive, au flanc de l'humanité. Au flanc de notre République. Notre vigilance doit sans cesse être éclairée par notre mémoire.»

Cette puissante injonction, telle qu'elle est formulée dans ces termes kantiens, doit pouvoir s'appliquer aux horreurs que furent le commerce triangulaire, le génocide des Amérindiens, Hiroshima et Nagasaki, mais aussi les génocides arménien, cambodgien, tutsi –la liste n'est pas exhaustive.

Cela n'a rien à voir avec je-ne-sais-quelle concurrence des mémoires, le puits au fond duquel les esprits simplificateurs ne manquent jamais de tomber quand ils s'efforcent de paraître complexes.

L'unicité de l'Holocauste ne signifie nullement sa supériorité ontologique sur tous les autres crimes contre l'humanité, au regard d'une quantité de souffrance ou d'inhumanité qu'on serait d'ailleurs bien en peine de mesurer. Elle signifie son inconcevabilité, c'est-à-dire l'impossibilité de se représenter ce que ses victimes ont enduré.

Comme l'écrivait Elie Wiesel dans la préface à la réédition de La Nuit en 2006: «Seuls ceux qui ont connu Auschwitz savent ce que c'était. Les autres ne le sauront jamais. Au moins comprendront-ils?»

Ce qu'il s'est passé à Gorée et sur le seuil de toutes les portes du non-retour en Afrique, dans la soute des bateaux négriers et dans les plantations du Nouveau Monde est aussi impensable que ce qu'il s'est passé dans les camps et à l'intérieur des chambres à gaz. «Nobody knows the trouble I've seen», dit le negro spiritual popularisé par Louis Armstrong, Marian Anderson et Sam Cooke. Le gospel et le blues sont des cris dont le paradoxe est de ne jamais nous donner à voir la douleur qu'ils nous font entendre.

Alors, comprendrons-nous enfin, comme nous le demande Wiesel, dont l'angoisse et l'effroi à propos de la condition humaine tiennent tout entiers dans ce point d'interrogation? Ou bien continuerons-nous à nier et à oublier les morts, ce qui revient selon lui à les tuer une deuxième fois?

Une forme de négationnisme par l'image

Le lien entre négationnisme et antisémitisme est établi depuis longtemps et ne souffre aucune discussion: combattre l'antisémitisme, c'est ne pas oublier. D'où vient que cette corrélation n'aille pas de soi s'agissant du racisme d'une part, de l'ignorance qui continue à nimber la traite et l'esclavage d'autre part?

Trop souvent, l'histoire des crimes de la colonisation a été écrite d'une main légère, en suivant des codes reproduisant l'imagerie et les stéréotypes colonialistes, avec pour résultat l'effacement de la responsabilité du colonisateur.

Ainsi du «Grand Voyage du pauvre Nègre», la chanson d'Édith Piaf, et de ce panneau de la fresque d'Hervé Di Rosa accrochée sur les murs de l'Assemblée nationale, où elle est censée commémorer la première abolition de l'esclavage, celle de 1794.

Fresque d'Hervé Di Rosa à l'Assemblée nationale. | Mame-Fatou Niang

Dans les deux cas, les intentions et le style de l'artiste sont hors sujet. Ce qui cloche, c'est la représentation de la voix (Piaf) et du corps (Di Rosa) de l'esclave noir, comme si les millions de victimes de la traite ne formaient qu'une figure plate, unidimensionnelle, sans aucune pluralité ni complexité, entre parlé petit-nègre et iconographie Banania.

C'est aussi l'absence du colonisateur, de sa main, comme si l'esclavage avait été institué puis aboli (puis ré-institué avant d'être aboli pour de bon en 1848) par une sorte d'enchantement dont il ne serait pas nécessaire de se rappeler les modalités.

Le tableau de Di Rosa peut-il vraiment convaincre les parlementaires, qui passent devant lui depuis vingt-neuf ans sur le chemin de l'hémicycle, qu'il est la meilleure commémoration possible du «plus jamais» que nous dictent la traite et l'esclavage?

Imagine-t-on, au mémorial de la Shoah, une œuvre de commémoration qui mettrait en scène des personnages évoquant les stéréotypes de l'exposition «Le Juif et la France»?

Affiche de l'exposition sur la façade du palais Berlitz. | Bundesarchiv via Wikimedia Commons

Si une telle chose est impensable, c'est parce que la mémoire de l'Holocauste a été écrite consciencieusement, avec le plus grand sérieux. Je ne parle pas ici de sensibilité, au sens où la perpétuation des codes de l'imagerie colonialiste serait blessante, choquante, indélicate. Elle l'est pour beaucoup, mais ce n'est pas le problème principal.

Je parle de conscience historique et esthétique: choisir une vision simpliste, pop, fantaisiste, de la blessure mortelle que fut le commerce triangulaire, c'est valider une forme de négationnisme par l'image.

L'art a le droit et le devoir de choquer, à condition de choquer avec rigueur –a fortiori si l'œuvre en question a une vocation commémorative.

Regarder en face la colonisation comme l'Occupation

Aux trous de la version officielle, celle que j'ai apprise à l'école et que relayaient les images d'Épinal, je préfère pour ma part les contrechamps où le silence des victimes explose comme une bombe.

Écoutez Edgar Sekloka, dans «Chansons pourpres», dire la violence de siècles de domination.

Regardez Alexis Peskine, porteur du double héritage des camps et de l'Atlantique, peindre l'humanité intacte de ses fantômes.

Lisez Congo, d'Éric Vuillard, ou ses Conquistadors, pour comprendre ce que l'Europe a fait à l'Afrique et aux Amériques.

Tout comme la mémoire (pour les dernièr·es survivant·es) et l'histoire de la Shoah doivent être enseignées, transmises aux nouvelles générations, il faut que les crimes de la colonisation existent comme des savoirs beaucoup plus solides et consistants à l'école de la République.

On entend souvent, au sujet du «nouvel antisémitisme», dire que celui-ci prospère dans les «quartiers», au contact d'une déformation radicale de l'islam.

Mesure-t-on le mal que ce genre de déclarations inflige à une société française déjà fracturée, piégée par mille et une fixations identitaires?

N'y a-t-il pas quelque paradoxe à reprocher leur ignorance de l'Holocauste et leur complotisme à de jeunes Afro-Français·es, arabes ou ouest-africain·es, alors même que certains manuels d'histoire validés par le ministère de l'Éducation nationale donnent de la colonisation un récit biaisé et lacunaire?

Et n'est-il pas absolument dégueulasse d'entendre à leur sujet, dans le discours politico-médiatique, le refrain de l'«ensauvagement», comme si cette notion raciste et déshumanisante allait de soi et qu'il n'y avait qu'à s'en désoler?

Le 4 février, dans une indifférence quasi-générale, Jean-Marc Ayrault a inauguré au Louvre la Fondation pour la mémoire de l'esclavage.

Tout en rappelant la nécessité de faire reculer «les inégalités, les discriminations, les préjugés, le racisme», l'ancien Premier ministre a eu cette phrase symptomatique des impasses de l'universalisme bon teint: «[Cette fondation] doit éclairer, aussi, sur ce qu'il faut faire pour, non pas vivre côte à côte ou les uns contre les autres, mais vivre ensemble, ne pas se laisser entraîner dans des formes de racialisme, de communautarisme mais essayer de voir comment nos valeurs peuvent être partagées.»

La pensée à l'œuvre ici est sinueuse comme une route de montagne dans ses derniers lacets; le malaise et l'hypocrisie y sont palpables. À l'arrivée, on retombe inévitablement sur le cliché du communautarisme, cette accusation si commode qui permet de jeter un discrédit a priori sur toute remise en question des axiomes universalistes.

Mais si c'était l'inverse? Si l'universalisme tel qu'on l'a défini depuis la IIIe République, justifiant l'expansion de l'empire, étouffant les contre-histoires de la chanson de geste coloniale, marginalisant les voix dissidentes au nom de la concorde nationale, si ce dogme n'était en définitive que le masque républicain du privilège blanc, celui-là même que Césaire voyait sous les traits de Renan?

De la même manière que l'antisémitisme d'aujourd'hui s'enracine dans le négationnisme, le racisme made in France est inséparable de l'ignorance dans laquelle stagnent les histoires de la traite et de l'esclavage. Comme le dit Emmanuel Macron, il faut que ces plaies restent vives, qu'elles ne cicatrisent pas: nous devons voir et accepter le lien organique entre les blessures du passé et les haines du présent.

Un universalisme de notre temps, nécessairement postcolonial, serait d'apprendre à regarder en face la colonisation comme nous avons fini par le faire, cinquante ans après, avec l'Occupation, en cessant d'agiter les chiffons rouges de la repentance et de la culpabilisation pour différer une prise de conscience qui n'a que trop tardé.

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