Culture

«Le Cas Richard Jewell» de Clint Eastwood, exercice de démagogie calibrée

Temps de lecture : 5 min

Le réalisateur s'inspire d'un événement advenu il y a près de vingt-cinq ans pour fabriquer une mécanique dramatique en mineur, au message politique lui aussi très actuel.

Richard Jewell (Paul Walter Hauser) soumis au détecteur de mensonge. | via Warner Bros. France
Richard Jewell (Paul Walter Hauser) soumis au détecteur de mensonge. | via Warner Bros. France

Richard Jewell est gros et moche. Il est malséant, voire déplaisant de parler ainsi de quelqu'un, mais c'est le principal ressort du nouveau film de Clint Eastwood. Car Richard Jewell est un héros.

Poursuivant la série de portraits de personnages contemporains qu'il considère comme exemplaires, Eastwood ajoute une nouvelle figure au tueur d'élite Chris Kyle (American Sniper), au pilote Chesley Sullenberger (Sully) et aux trois passagers ayant interrompu un attentat à bord d'un Thalys (Le 15h17 pour Paris).

Tel que joué par Paul Walter Hauser, mais qu'on a toute raison de croire très ressemblant au modèle et à ce qui lui est advenu, en 1996 à Atlanta, Jewell est un adulte de 33 ans qui habite toujours avec sa mère, un homme solitaire et instable, attirant fréquemment les moqueries.

Ses manies et ses obsessions lui valent de perdre souvent son emploi, voire d'avoir des petits problèmes avec la justice. Sa principale obsession est de devenir policier, il l'a d'ailleurs brièvement été, et de faire strictement respecter la loi et l'ordre.

Engagé comme vigile pour les Jeux olympiques qui se tiennent dans la capitale de la Géorgie, son obsession sécuritaire lui permet, malgré l'ironie de ses collègues et l'insouciance du public, de découvrir un colis piégé et d'éviter un massacre.

Célébré par tous les médias, il en devient très vite la tête de turc après que le FBI l'a identifié comme principal suspect dudit attentat. Selon la logique perverse typique des intellectuels, le fait même qu'il ait sauvé des gens en fait un probable coupable.

Un petit film, voulu comme tel

Le trente-huitième film d'Eastwood relate pas à pas ces événements, en mettant en contraste la naïveté au cœur pur du moustachu en surpoids et la rouerie malsaine de ses ennemis, les agents du FBI et les médias vautours –mais aussi de tout ce qui ressemble à de la pensée, théorie policière ou travail de la presse.

Contrairement à ce que claironne la publicité, Richard Jewell n'est pas un très grand Eastwood. Son principal intérêt est au contraire d'être un tout petit film, voulu comme tel. Une série B, aux moyens modestes, et sans vedettes.

L'histoire devait à l'origine être filmée par Paul Greengrass, avec Jonah Hill dans le rôle-titre et Leonardo DiCaprio dans celui de l'avocat qui vient défendre Jewell. Cela aurait donné un tout autre film –on dira pour aller vite un film de gauche, alors qu'il s'agit là sans aucun doute d'un film de droite. Un film fort adroitement agencé, et dont les mécanismes sont bien intéressants à observer, plus encore à l'ère Trump.

Visages de la toute-puissance maléfique de l'appareil d'État, les agents du FBI maltraitent et manipulent. | via Warner Bros. France

Le choix d'acteurs, d'ailleurs excellents, mais peu connus, est le symptôme d'un parti pris qui concerne tout le film: c'est une toute petite histoire, elle ne fait sens qu'en tant que telle. C'est l'histoire de monsieur Tout-le-Monde.

Et il importe au plus haut point de la raconter au ras des pâquerettes: la caractérisation des personnages est simpliste, l'enchaînement de péripéties annoncées des kilomètres à l'avance, le dénouement répond aux règles du genre.

La boussole libertarienne

C'est exactement à ce prix qu'Eastwood, qu'on sait capable de choix de mise en scène autrement audacieuse comme de positions moins conformes à cette histoire officielle et bien pensante qu'il a si vigoureusement dénoncée dans Mémoires de nos pères, peut déployer le mécanisme paradoxal de son film.

En conformité avec l'idéologie libertarienne à l'américaine qui est sa principale boussole politique, le réalisateur peut ainsi à la fois exalter les vertus individuelles des défenseurs de l'ordre, et s'en prendre aux institutions d'État, ici représentées par le corps le plus prestigieux de la police, qu'on voit se livrer à une série de manipulations et de mauvais traitements à l'encontre d'honnêtes citoyens, sans égard ni pour la vérité ni pour la morale.

Jewell et son avocat (Sam Rockwell) dans l'antre de l'autre monstre, la presse. | via Warner Bros. France

À ses côtés, voire dans la même couche adultère (au prix d'une manipulation des faits par le scénario), la presse, autre grande institution publique censée, tout particulièrement aux États-Unis, être une garante du juste et du bien, et qui commet avec ses moyens propres et ses objectifs particuliers les mêmes méfaits.

Lui-même président d'honneur du Musée de la police des États-Unis, Eastwood n'a rien contre les flics, bien au contraire. Mais, selon un paradoxe qui nourrit aussi par exemple l'affirmation du droit à porter des armes, il a tant et plus contre l'idée même de puissance publique.

Le simplisme cinématographique et la figure du simplet Jewell sont le moyen de littéralement passer en dessous de cette contradiction, de faire tenir dans le même plaidoyer indigné éloge du respect des règles et dénonciation de ceux qui ont par définition la charge de l'exercer.

Maman Jewell (Kathy Bates) observe ceux qui assiègent son modeste mais propre et honnête home sweet home: les ennemis sont dehors, mais ce sont des ennemis de l'intérieur. | via Warner Bros. France

Ce dispositif a besoin d'un corps, d'une apparence elle aussi en dessous des critères ordinaires d'un héros de film. Jewell n'est pas Candide ni Forrest Gump. Il est le degré le moins élevé de séduction d'aucune sorte, mais il incarne une supposée qualité fondamentale, du brave gars bien de chez nous dont les valeurs inculquées par une mère exemplaire valent mieux que toutes les institutions.

Il ne doit pas être beau et fort et sexy comme Gary Cooper ou Tom Cruise (ou Clint Eastwood), il n'est pas une star, il suffit qu'il aime Dieu, la patrie et sa famille, serviable et sans le moindre second degré d'aucune sorte.

Un film sérieux

Tout en observant le déroulement très organisé de la mécanique mise en mouvement par le film, et en s'ennuyant quand même pas mal tant tout est convenu, on a le temps de songer que si le réalisateur a signé des longs-métrages extraordinairement différents, ils ont tous un point commun: leur inexorable esprit de sérieux.

S'inspirant très fréquemment de faits réels, le réalisateur de films aussi différents que Bird, Invictus, J. Edgar et Jersey Boys aura exploré la plupart des genres, western et polars, films de guerre et d'aventure évidemment, mais aussi romance sentimentale (Sur la route de Madison), science-fiction (Space Cowboys), fantastique (Au-delà), film musical (Honkytonk Man), conte philosophique (Minuit dans le jardin du bien et du mal)... Tout sauf la comédie.

Or, y compris pour servir exactement le propos qui est celui de son auteur, Richard Jewell devrait être une comédie. C'est faute de posséder cette corde à son arc que Clint Eastwood se trouve, de manière souvent proche du malaise, affronter la tension intérieure entre discours idéologique et projet de cinéma.

Il le fait avec quelque chose de buté, assez comparable au fonctionnement mental de son personnage principal, qui finit par être le principal intérêt du film, quand bien même n'aurait-on aucune sympathie pour les opinions qu'il défend. Le Cas Richard Jewell est, volontairement, on pourrait même dire stratégiquement, un film petit, gros et moche. Et s'en fait gloire.

Le Cas Richard Jewell

de Clint Eastwood, avec Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Kathy Bates, Jon Hamm, Olivia Wilde.

Durée: 2h09.

Séances

Sortie le 19 février 2020.

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