Politique / Société

La CGT cherche à se repolitiser (et ce n'est pas une bonne idée)

Temps de lecture : 6 min

Après avoir encaissé échec sur échec, le syndicat se pose à nouveau la question de la politisation. Paradoxal: une majorité de Français·es se méfie de tout ce qui touche à la politique.

Les blocages témoignent surtout de la faiblesse du mouvement d'ensemble. Ici, des syndicalistes CGT bloquent l'entrée d'un entrepôt de la société Bolloré au Havre, le 22 janvier. | Lou Benoist/AFP
Les blocages témoignent surtout de la faiblesse du mouvement d'ensemble. Ici, des syndicalistes CGT bloquent l'entrée d'un entrepôt de la société Bolloré au Havre, le 22 janvier. | Lou Benoist/AFP

Au tournant des années 1970-80, on commençait à s'interroger sur l'efficacité des modes d'action traditionnels et contestataires de l'action syndicale (grèves, manifestations, etc.) face aux mutations du capitalisme, à la montée du chômage et à la crise du syndicalisme.

C'est l'époque où, dans l'entreprise, s'affirme un syndicalisme de proposition revendiquant toujours plus de négociations collectives, dans l'esprit de ce qui existait déjà en Europe du Nord. La CGT, avec un certain retard, s'était elle aussi engagée dans cette voie. Mais le mouvement social lancé en décembre 2019 pourrait marquer une inflexion.

Une mobilisation fragile

Une partie des médias privilégie le caractère spectaculaire des mobilisations sociales, voire les violences qui parfois les accompagnent, au détriment d'autres aspects qui constituent pourtant les rapports les plus fréquents qu'ont les salarié·es avec l'action revendicative.

En effet, le monde du travail d'aujourd'hui n'est pas caractérisé par une forte propension au conflit, comme cela a pu être le cas dans les années 1960 ou 70. Et les attentes des salarié·es à propos des qualités de leurs représentant·es ne favorisent nullement la culture contestataire. C'est ce qu'attestent, dans la période récente, certaines grandes enquêtes annuelles menées par le Cevipof.

Parmi ces qualités, l'honnêteté attendue de la part des élu·es se situait au tout premier rang (47% en 2019, idem en 2018), soit plus de 20 points de plus que la combativité (25%) que devançait également «une bonne connaissance des dossiers», c'est-à-dire des qualités d'expertise (31%).

Or, les attentes des salarié·es quant à leurs représentant·es ne sont pas sans effets sur les mobilisations collectives et le mouvement d'opposition actuel à la réforme des retraites par points. Sur le terrain des grèves ou celui des manifestations, ce dernier ne fut jamais à la hauteur des mobilisations antérieures, qui se sont répétées de 1995 à 2018 et qui s'opposaient aussi à des projets de réformes voulues par l'État (retraites, régimes spéciaux, CPE, loi El Khomri, Code du travail).

On est loin du «syndicalisme de masse» qui constituait dans le passé l'un des repères essentiels des syndicats.

En 2019-2020, les grèves se sont déroulées pour l'essentiel dans le secteur des transports publics (RATP, SNCF) et le mouvement de mobilisation a très rapidement chuté, qu'il s'agisse du nombre de grévistes ou de celui des participant·es aux manifestations, organisées sur plusieurs semaines par le front des syndicats protestataires: le 5 décembre 2019, celles-ci réunissaient au niveau national 806.000 personnes; le 6 février 2020, 121.000.

C'est bien sûr dans ce contexte que se situe une pratique de plus en plus courante, les blocages, qui ont entravé ou paralysent encore de façon ponctuelle ou durable certaines activités (ports, distribution d'électricité, traitements des déchets, sites pétroliers, etc.). La plupart du temps, ces actions très déterminées mais toujours minoritaires témoignent surtout de la faiblesse du mouvement d'ensemble, et de l'incapacité des syndicats contestataires à mobiliser hors de secteurs limités et spécifiques. Les blocages comme substituts à des grèves et à des manifestations de moins en moins importantes? Peut-être, mais reste que l'on est loin ici du «syndicalisme de masse» qui constituait dans le passé l'un des repères essentiels, voire programmatique, des syndicats et notamment de la CGT.

Dans les faits, il est de plus en plus probable qu'au vu de ses carences, le mouvement actuel débouche sur un échec. Un échec qui succèderait, dans une période ramassée, à ceux qui ont conclu les mobilisations de 2016 contre la loi El Khomri, 2017 contre les ordonnances Macron ou 2018 contre la transformation du statut de la SNCF. Quatre échecs en quatre ans, c'est beaucoup, beaucoup trop.

Les syndicats, toujours efficaces?

Ces divers échecs ont donné lieu dans les années récentes à des débats de fond à propos de l'efficacité de l'action syndicale. Dans ce cadre, ce sont les débats qui animent la CGT qui attirent aujourd'hui le plus l'attention, pour deux raisons: la première est la position centrale et hégémonique de la centrale de Montreuil dans les mouvements de protestation depuis 2016. La seconde est qu'au cours des dix dernières années, son influence lors des élections professionnelles est en net recul, y compris dans ses bastions traditionnels, et elle n'est plus l'organisation syndicale la plus représentative comme elle l'était de la Libération à 2018.

C'est dans ce contexte que le débat au sein de la CGT a pu prendre un tour singulier. La question du politique y est revenue de façon vivace, notamment depuis le printemps 2019 marqué par le congrès de la centrale et par les lendemains du conflit des cheminots et de son échec.

Il ne s'agit plus d'affirmer seulement que le syndicalisme fait de la politique lorsqu'il conteste un projet du gouvernement comme le font parfois certains dirigeant·es de syndicats, dont Philippe Martinez. Mais d'affirmer des positions tranchées et radicales qui mettent en cause la stratégie adoptée par l'organisation voici près de vingt ans, sous l'impulsion de Louis Viannet, stratégie qui donna lieu à un double mouvement: la rupture des liens que la CGT entretenait historiquement avec le politique et le PCF; une démarche prônant un «syndicalisme rassemblé» qui impliquait qu'au-delà des divergences entre les lignes et les orientations des confédérations, pouvaient exister des convergences sur la défense immédiate des intérêts des salarié·es ou sur des enjeux revendicatifs communément partagés.

Empruntant parfois un discours très daté, Laurent Brun avait déjà évoqué une autre nécessité: celle de renforcer les liens entre la CGT et le PCF.

Au congrès de Dijon, où les tendances les plus radicales représentaient près de 35% des syndicats, le ton était donné. Pour des organisations importantes comme les fédérations de la chimie ou du commerce, et des unions départementales comme celles des Bouches-du-Rhône, du Nord et du Val-de-Marne, il fallait désormais et plus que jamais combattre toute forme de réformisme, tant à l'extérieur de la CGT qu'en son sein[1].

Empruntant parfois un discours très daté, ponctué de références à Lénine ou de termes combatifs voire guerriers, Laurent Brun, qui dirige la fédération des cheminots et dont l'ambition est de succéder à Philippe Martinez, avait déjà évoqué une autre nécessité: celle de renforcer les liens entre la CGT et le PCF. Lors du congrès du PCF à l'automne 2018, il insista en tant que «communiste» sur le rôle que devait jouer à nouveau son parti quant aux réflexions menées au sujet «des stratégies, des tactiques et des modes d'organisation qui permettent de mieux lutter». Retour de la «courroie de transmission» comme l'observe Michel Noblecourt?

Quelle que soit la réponse à cette question, un paradoxe demeure. Alors que l'essentiel des débats dans la CGT vise à élargir son implantation dans les entreprises, la tendance à la (re)politisation de la centrale pourrait encore renforcer l'un des facteurs qui expliquent le très faible niveau de syndicalisation en France. En effet, pour près d'un·e salarié·e sur deux (47%), ce niveau est dû au fait que les syndicats apparaissent comme trop politisés; loin derrière, on trouve la crainte des représailles patronales (27%), le déclin de l'engagement collectif dans les sociétés contemporaines (20%), ou le coût de la cotisation qui peut parfois sembler élevé (10%).

Banal et triste constat

Sur un plan plus global (ou plus politique), la forte défiance qui affecte les partis au sein de l'opinion semble toucher les syndicats, que celle-ci identifie souvent au «politique» et à ses institutions. En l'occurrence, la confiance qu'ils recueillent auprès des salarié·es ou des Français·es en général se situe à des niveaux très bas, et elle n'a cessé d'évoluer à la baisse dans les dix dernières années, comme le montre le Baromètre de la confiance politique du Cevipof: en janvier 2010, 36% des interrogé·es disaient avoir confiance dans les syndicats (contre 61% qui s'en méfiaient); en janvier 2019, ils et elles ne sont plus que 27% à avoir un avis analogue (69% étant d'un avis contraire).

Les chiffres sont éloquents et le constat que l'on peut faire ici est tristement banal. Les efforts pour (re)politiser l'action syndicale vont à l'encontre des buts recherchés et d'une efficacité syndicale retrouvée. Drôle de façon de faire que de vouloir emprunter une voie que les salarié·es ne veulent plus prendre, alors que l'on souhaite s'en rapprocher.


1 — Certaines organisations de la CGT adhèrent toujours à titre individuel à la Fédération syndicale mondiale (FSM) créée en 1945 et qui fut largement contrôlée par les syndicats soviétiques et l'URSS. Après la chute du bloc soviétique, la FSM s'est maintenue et rassemble toujours les syndicats «sur une base de classe et de masse, contre l'impérialisme et pour l'abolition de l'exploitation capitaliste». Elle regroupe aujourd'hui les syndicats de ce qu'il reste des pays communistes –Corée du Nord, Cuba, Vietnam– et des syndicats de pays du Sud. Retourner à l'article

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