Boire & manger / Société

Le véganisme, de la conviction personnelle au mouvement social

Temps de lecture : 5 min

La mouvement vegan est multiple, mais il converge vers une idée: un refus de normaliser la consommation de produits animaliers et l'exploitation des animaux.

Action des activistes de l'association Vegan Impact devant le Conseil d'État, à Paris, le 1er novembre 2018. | François Guillot / AFP
Action des activistes de l'association Vegan Impact devant le Conseil d'État, à Paris, le 1er novembre 2018. | François Guillot / AFP

Plusieurs événements sont récemment venus rappeler l'existence d'une mouvance vegan de plus en plus active et revendicatrice.

En janvier dernier, une dizaine de militant·es sont entré·es dans le restaurant montréalais Joe Beef lors de ses heures d'ouverture, pour y dénoncer la consommation de viande et l'exploitation animale.

Quelques jours plus tard, le restaurant Manitoba s'est vu mettre de la colle dans sa serrure, tout comme le bar à vins Mon lapin. Une note dénonçait leur association au projet de petit abattoir à Granby, à 75 kilomètres de Montréal. Ces dernières actions n'ont pas été revendiquées.

Multiplication des actions

En décembre 2019, un groupe d'activistes pénétrait déjà dans une ferme de la région québecoise de la Montérégie pour témoigner des conditions de vie de porcs élevés pour la consommation humaine. Cette intervention de militant·es vegans a été l'objet d'une importante couverture médiatique.

Côté français, plusieurs abattoirs ont été bloqués en 2018, notamment par l'association 269 Libération Animale. En mai 2019, des protestataires sont entrés dans un élevage porcin avec un député de La France insoumise. Depuis 2017, certains commerces ont également été ciblés, comme la boucherie du marché Saint-Quentin, dans le Xe arrondissement de Paris.


Des militant·es de l'association 269 Libération animale à l'abattoir de poulets de Bazas, en Gironde, le 26 septembre 2018. | Georges Gobet / AFP

Québec a réagi en mettant sur pied un comité qui se penchera sur les initiatives prises par d'autres juridictions (en particulier en Alberta et en Ontario) pour contrer ce genre d'attaques, tandis qu'en France, une cellule de lutte contre les atteintes agricoles, nommée Déméter, a été mise sur pied par le gouvernement, en partenariat avec la gendarmerie nationale et la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA).

Quel lien peut-on faire entre ce type d'actions, éminemment collectives, et d'autres d'ordre personnel, comme la décision de devenir vegan?

Végétaliser une recette de tourtière à la viande québécoise, ainsi que l'a fait le chef Jean-Philippe, ou une recette de crêpes pour la Chandeleur, comme l'a proposé l'association de défense des animaux L214, est-ce la même chose que d'entrer dans un élevage ou dans un restaurant pour alerter sur les conditions de vie des animaux de boucherie?

C'est à cette question que je vais tenter de répondre. Doctorante en science politique, mon champ d'expertise concerne les mouvements sociaux, et plus particulièrement celui pour les droits des animaux en France et au Québec, sur lequel porte mon mémoire de maîtrise.

À l'ère de l'urgence climatique, le mouvement vegan se nourrit de nombreuses idées qui convergent vers un refus de normaliser la consommation de produits animaliers et le respect des droits fondamentaux des animaux. Il s'incarne dans de multiples réseaux et différents types d'actions.

Végétarisme et véganisme

Le terme «vegan» est apparu en 1944 au Royaume-Uni. Deux membres de la Vegetarian Society anglaise relèvent que l'industrie du lait et des œufs est étroitement liée à celle de la viande, et qu'en conséquence, le végétarisme (qui n'exclut que la consommation de chair animale) n'est qu'une solution de transition vers une diète exempte de cruauté animale.

Ces activistes fondent alors la Vegan Society, qui définit en 1949 le véganisme comme «le principe d'émancipation des animaux de l'exploitation humaine». La définition actuelle de la Vegan Society, toujours active, est la suivante: «un mode de vie qui cherche à exclure, autant que faire se peut, toute forme d'exploitation et de cruauté envers les animaux, que ce soit pour se nourrir, s'habiller ou dans tout autre but.»

Si le véganisme est une façon de se nourrir et de se vêtir, il est aussi bien plus que cela: quotidiennement, dans les actes les plus intimes de leur existence, les vegans refusent de consommer des produits ou des services issus de ce qui est considéré comme de l'exploitation des animaux. Ces personnes jugent injuste de faire subir des torts à des êtres doués de conscience, pour le seul plaisir de manger un hamburger ou de s'asseoir sur un canapé en cuir.

Car les animaux non humains possèdent les «substrats neurologiques de la conscience», peut-on lire dans le manifeste de la Déclaration de Cambridge sur la conscience, signé en juin 2012 par des neuroscientifiques. La déclaration conclut que les animaux non humains ont une conscience analogue à celle des animaux humains.

Le véganisme se distingue en outre du végétalisme, parce qu'il va au-delà de l'alimentation et concerne l'habillement et le divertissement.

Diversité des stratégies militantes

Bien sûr, toutes les personnes vegans ne se définissent pas comme militantes pour les droits des animaux. Si la plupart deviennent vegans par objection de conscience, une partie d'entre elles décident de s'unir et de faire entendre leur voix –et celle des animaux– dans l'espace public. Cette coexistence d'actions collectives et individuelles constitue ainsi un paramètre fondamental du mouvement vegan.

Une autre caractéristique réside dans la profonde diversité de ses actions, mais également des stratégies militantes et des groupes qui le composent. Alors que certain·es s'orientent vers l'action directe, d'autres souhaitent faire évoluer les comportements alimentaires et populariser le véganisme.

Les groupes favorisent l'activisme de rue ou choisissent des voies plus institutionnelles, en créant des pétitions ou en travaillant avec des municipalités.


Action d'une militante antispéciste devant une boucherie parisienne, le 22 septembre 2018. | Jacques Demarthon / AFP

Au Québec, le monde universitaire est à la fine pointe des travaux en éthique animale. Plusieurs philosophes sont des militant·es engagé·es, à l'image de Christiane Bailey, Frédéric Côté-Boudreau, Martin Gibert ou Valéry Giroux.

Dans le milieu de la protection animale, des figures comme Élise Desaulniers, dirigeante de la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) de Montréal, sont impliquées dans la cause.

Cette multiplicité de voix et d'actions, issues de sphères sociales diverses, fait du véganisme un véritable mouvement citoyen.

Cela dit, la question de l'efficacité des actions est un débat important parmi les activistes. À l'heure où l'offre de produits végétaliens gagne du terrain, ces dernièr·es craignent parfois la réduction du véganisme à un mode de vie dépolitisé, récupéré par l'industrie agroalimentaire.

Des membres du mouvement relèvent alors qu'il est nécessaire d'agir politiquement pour les droits des animaux, plutôt que diffuser le mode de vie vegan, et préfèrent parler d'antispécisme ou de libération animale.

Un autre débat porte sur le point de savoir si un mouvement social doit s'attirer les faveurs de l'opinion publique.

Vers une société plus juste

Quoi que l'on pense des actions entreprises, une chose est claire: les questions soulevées par les mouvements vegan et antispéciste font désormais partie du débat public. En ce sens, ces deux mouvements ne se réduisent ni aux organisations qui les portent, ni aux idéologies qui les traversent: ils interrogent en réalité notre société tout entière.

Leurs multiples actions, parfois coordonnées, parfois spontanées, questionnent les conséquences éthiques et environnementales du traitement que nous réservons aux animaux d'élevage.

En 2017, la FAO estimait à 70 milliards le nombre de ces animaux terrestres abattus dans le monde pour leur viande, sans compter les poissons, les mammifères marins et les crustacés. À titre de comparaison, certains scientifiques avancent qu'un milliard d'animaux ont été tués dans les récents incendies australiens.

La plupart des renversements de valeurs que notre monde a connus sont le fait d'actions protestataires. Qu'on pense au droit de grève durement acquis par les syndicats, aux droits civiques des Noir·es aux États-Unis ou encore aux droits des femmes, les mouvements sociaux produisent la société, comme le dit le sociologue Alain Touraine.

De fait, les mouvements vegan et antispéciste semblent bien placés pour produire, à terme, une société plus juste envers les animaux. Dans l'immédiat, il faut sans doute s'attendre à des changements significatifs dans nos manières de les traiter et consommer.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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