Culture

Pourquoi «Parasite» a triomphé aux Oscars

Temps de lecture : 3 min

La victoire historique du film de Bong Joon-ho est le résultat, très ponctuel, d'un grand nombre de facteurs.

Après s'être vu décerner la Palme d'or, Bong Joon-ho a remporté six Oscars, dont celui du meilleur film. | AFP
Après s'être vu décerner la Palme d'or, Bong Joon-ho a remporté six Oscars, dont celui du meilleur film. | AFP

Ce qui est arrivé à Bong Joon-ho est, comme il a été largement souligné, exceptionnel. «Exceptionnel» signifie non seulement inédit, mais aussi peu probablement destiné à se reproduire. Ce phénomène est dû à la combinaison d'un nombre inhabituel de facteurs. Certains concernent Hollywood et le vote de l'Academy, certains concernent Bong Joon-ho et son film, certains concernent le cinéma sud-coréen.


Côté Hollywood et les Oscars, il est clair qu'un tel résultat ne serait jamais advenu jusqu'à il y a quelques années: les règles de désignation ont été modifiées, le collège des votant·es a été élargi à partir de 2016, y compris à des personnalités artistiques non-étatsuniennes en 2017, les manipulations de lobbyistes ont été sinon supprimées du moins mieux contrôlées.

Le résultat a été la montée en qualité de la sélection, faisant davantage de place, y compris au sein du cinéma hollywoodien, à des films plus ambitieux, ou du moins affichant des signes d'auteurisme –plus ou moins artificiels dans les cas de nombre des autres récents vainqueurs comme Birdman, Gravity, Moonlight, The Shape of Water ou Roma. Un effet collatéral de cette évolution étant une baisse de popularité de la cérémonie et les moindres effets commerciaux des récompenses, les Oscars ayant commencé à diverger (un peu) du cœur du marketing hollywoodien, centré sur les franchises de super-héros et les romcoms avec stars.

Le bon film au bon moment

À cette évolution générale, on peut peut-être ajouter de manière conjoncturelle une lassitude de la profession de devoir se manifester sous l'influence de débats qui faussent la relation aux films –essentiellement autour de la présence de Netflix, et plus généralement des plateformes de diffusion en ligne.

On voudrait croire qu'il s'agit aussi d'une saine réaction contre un objet aussi sinistre et anticinématographique que 1917 de Sam Mendes, largement annoncé comme favori. Mais l'histoire nous a appris que rien ne garantit qu'une prochaine année ne célèbre un produit aussi frelaté.


À ces facteurs internes s'ajoutent à la fois l'art singulier de Bong Joon-ho et l'efficacité de son film. Celle-ci lui avait déjà valu la plus prestigieuse récompense du monde des festivals, la Palme d'or à Cannes. Il n'était sûrement pas la plus grande œuvre de cinéma en compétition (Bacurau, Roubaix une lumière, Le Lac aux oies sauvages, It Must Be Heaven ou Atlantique y prétendraient à meilleur droit), mais la combinaison la plus efficace de virtuosité de réalisation, de mélange de genres (comédie et horreur) et d'effet de signature, de fort parfum local et de fable universelle et universellement d'actualité à propos des inégalités sociales qui, sous des formes diverses, se creusent partout dans le monde. Parasite aura été the right thing in the right place(s) at the right moment, et en a recueilli les fruits.

Cela fait honneur à un cinéaste extrêmement doué qui, depuis son deuxième film, Memories of Murder (2003), réussit des hybridations de films de genre et de parti pris personnels affichés. Il a aussi montré sa capacité à internationaliser son travail et à en remettre en question les formats et les modes d'existence, en réalisant une (très bonne) transposition à l'écran de la bande dessinée française Le Transperceneige de Lob et Rochette, Snowpiercer (2013), et en réalisant pour Netflix une fable de science-fiction écologiste et transnationale, Okja (2013).


La puissance du cinéma coréen

Bong présente donc un profil très singulier, capable de marquer des points sur de nombreux tableaux –ils ne sont pas très nombreux dans ce cas, le Taïwanais Ang Lee l'ayant à certains égards précédé, par des chemins différents, sur la voie d'un reconnaissance internationale dont l'apothéose se doit d'être située à Hollywood.

Mais le sort de Parasite s'explique aussi par l'environnement dans lequel il est né, une dynamique du cinéma coréen sans guère d'autres exemples. Ce film n'est peut-être pas le meilleur de son auteur –Mother (2009), lui, y prétendrait–, mais il consacre une trajectoire accomplie dans un cadre bien spécifique. Derrière ou aux côtés de Bong Joon-ho, on trouve un assemblage sans guère d'autre exemple au monde, fruit d'une histoire riche et complexe.


Elle associe puissance d'une industrie nationale, action déterminée de pouvoirs publics représentés par le Kofic (Korean Film Council) en faveur de la prospérité du secteur et de la diversité des œuvres, et valorisation de l'art du cinéma, notamment grâce à un réseau actif de festivals, parmi lesquels celui de Busan est un des plus importants au monde, et de critiques.

S'il est désormais sacré figure de proue du cinéma sud-coréen, Bong Joon-ho prend en réalité place au sein d'un ensemble très riche de grands cinéastes, depuis le doyen Im Kwon-taek, et avec notamment Hong Sang-soo, Jeon Soo-il, Kim Ki-duk, Lee Chang-dong, Park Chan-wook… Avec toute les particularités qui lui sont propres, et une autonomie que nul ne lui conteste, Bong Joon-ho est aussi le produit de ce contexte.

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