Société

Inhumation ou crémation? Une question personnelle et sociétale

Temps de lecture : 8 min

C'est un fait: en France, on privilégie de plus en plus l'incinération. Un élément révélateur des mutations de notre société.

Puisque la crémation progresse, les cimetières s'adpatent. Les urnes funéraires peuvent être visitées ans les columbariums. | artonthefly via Flickr
 
Puisque la crémation progresse, les cimetières s'adpatent. Les urnes funéraires peuvent être visitées ans les columbariums. | artonthefly via Flickr  

Certain·es estiment que nous pourrions vraiment devenir immortel·les. La perspective a de quoi réjouir ou effrayer. C'est selon. En tout, cas, pour le moment, l'inverse prévaut toujours. Et l'échéance ultime se profile encore pour tout le monde. Cela dit, la mort change en partie de statut et ceci se reflète particulièrement dans les mutations en cours, en ce qui concerne les obsèques.

La crémation, en France, connaît ainsi une croissance régulière depuis la fin des années 1970. D'une conception extrêmement minoritaire, longtemps condamné par l'Église, souvent associé aux réprouvés ou aux libres-penseurs et penseuses, ce choix s'est répandu. Interdite en France de Charlemagne à la Troisième République, la crémation prend une dimension tout à fait spectaculaire, sur le plan statistique s'entend. Mutation anthropologique majeure, pourrait-on dire de façon pompeuse. À juste titre. Alors que la société française a enterré ses mort·es pendant des siècles, la crémation a connu au cours des quatre dernières décennies un développement fulgurant. Cette pratique devrait même supplanter, à assez brève échéance, l'enterrement.

En effet, en une quarantaine d'années, le taux de crémation a été multiplié par environ quarante. De moins de 1% des traitements réservés aux corps des défunt·es à la fin des années 1970, la crémation a concerné, en 2007, 28% des obsèques, 36% en 2016. La courbe de progression, par rapport à l'inhumation, est on ne peut plus claire: 1% de croissance chaque année, avec une régularité dont rêveraient bien des secteurs d'activité ou d'autres problèmes sociaux que peinent à dessiner efficacement les expert·es sur des graphiques clairs. De telles évolutions sociodémographiques, avec un profil aussi net, nourrissant des courbes parfaites, sont rares. Pourtant, le phénomène collectif est peu connu et peu commenté. Et ce alors, au fond, qu'il concerne potentiellement tout un chacun. Individuellement, il faudra bien se décider…

Signalons que le sujet autant que la pratique ont un long passé, avec des questionnements éthiques et philosophiques profonds. À la fin du XIXe siècle, à un moment de discussions et d'innovations autour de la liberté des funérailles (loi du 15 novembre 1887), l'Association nationale crématiste (ANC) s'est créée. Toujours en place, elle est à l'origine du premier crématorium français, à Paris, au Père-Lachaise. De son côté, la Fédération française de crémation (FFC) date de 1930 et milite depuis, elle aussi, en faveur du libre choix du mode des obsèques et pour la crémation. Toutes ces associations crématistes accompagnent des personnes et familles de plus en plus nombreuses à s'interroger, et à choisir l'option incinération. Une option qui devrait, à l'avenir, prendre encore plus d'importance.

L'incinération, choix majoritaire

Interrogées par le Crédoc au sujet de leurs futures funérailles, les individus de plus de 40 ans, en 2005, indiquaient à 39% préférer la crémation. L'inhumation se trouvait devant, mais avec un seul point de différence, à 40% donc. Parmi les personnes alors interrogées, 21% déclaraient ne pas encore savoir quoi choisir. En 2019, la majorité des interrogé·es de cette classe d'âge disaient envisager d'abord la crémation (à 51%), quand 31% se prononçaient en faveur d'une inhumation, et 18% ne savaient pas encore. L'incinération de son propre corps est devenue l'option majoritaire.

Les personnes plus jeunes, en l'espèce les 18-39 ans, sont moins nombreuses (40% contre 51%) à envisager une incinération, et plus nombreuses à considérer une inhumation (37% contre 31%). Mais pour les plus jeunes aussi, qui déclarent souvent ne pas savoir ce qu'ils ou elles vont faire (on comprend aisément pourquoi), la crémation prend bien le pas sur l'enterrement.

En faisant de simples projections, appuyées sur la prolongation des tendances de ces récentes années et en intégrant les choix exprimés, la crémation pourrait devenir majoritaire à l'horizon 2030, signant une bascule importante. Le Crédoc, qui produit des enquêtes régulières sur les obsèques, avait d'ailleurs déjà tiré cette conclusion prospective il y a une quinzaine d'années.

La mort n'est plus ce qu'elle était

Bien des croyances et préférences intimes fondent de tels choix ultimes. Elles ont beaucoup évolué, d'abord en lien avec la religion.

Si les luthérien·nes et les calvinistes autorisent la crémation depuis plus d'un siècle, l'Église catholique ne la tolère que depuis Vatican II. La religion compte assurément beaucoup lorsqu'il s'agit de tels sujets, qui mêlent convictions métaphysiques profondes et considérations physiques plus basiques. Il s'ensuit en tout cas aujourd'hui une forme de kaléidoscope européen.

En Europe du Nord, où l'influence protestante est importante, la crémation concerne maintenant largement la moitié des décès: 80% en Suède et au Danemark. Elle est majoritaire également en Allemagne, mais tout juste (54%). Les taux sont les plus élevés en Suisse où près de 90% des gens choisissent d'être incinérés après leur mort (30% au début des années 1980).

En France c'est dans l'Est, plus protestant, que la crémation est la plus présente.

En Europe du Sud, à tradition catholique, la pratique, qui était restée marginale plus longtemps encore, prend de l'ampleur. Le développement de l'incinération y est, bien entendu, fonction de l'évolution des mentalités et des idées. Il est aussi lié à la présence de retraité·es d'autres pays venu·es s'y installer. Du côté du droit, la pratique n'est autorisée en Grèce que depuis le milieu des années 2000. Des chiffres: on compte maintenant près de 50% d'incinérations au Portugal (contre 5% il y a une décennie), 20% en Italie.

La dimension religieuse de la relation aux décès est repérable également en France où c'est dans l'Est, plus protestant, que la crémation est la plus présente. Inversement la pratique est moins répandue, mais en forte croissance, dans les régions plus catholiques et moins urbaines. Si l'on quitte l'Europe, au Japon, donc dans un tout autre environnement historique et religieux, la quasi-intégralité de la population se fait incinérer. La pratique, qui est très ancienne, est d'ailleurs obligatoire en ville.

Famille et écologie

La progression française de la crémation, en rupture avec une tradition plus que millénaire d'inhumation, traduit des bouleversements dans les réalités et représentations de la mort. Celle-ci survient désormais majoritairement hors du domicile (à l'hôpital ou en maison de retraite), quand, en 1975, encore plus de la moitié des décès avaient lieu dans le logement de la personne. Le corps lui-même n'est plus apprécié de la même manière. De mieux en mieux connu, toujours sublimé pendant la jeunesse, il devient un aspect redouté de la vieillesse. L'image de sa décomposition dans le tombeau est repoussée par la possibilité immédiate de le voir immédiatement disparaître.

Nombre d'éléments –déclin religieux, valorisation du corps, éloignement et détachement vis-à-vis de son territoire d'origine et de celui de ses ancêtres– viennent alimenter une faveur pour l'option crémation. Plus prosaïquement, une telle opération serait significativement moins coûteuse que l'inhumation.

Enfin, une nouvelle idée écologique est mise en avant pour soutenir le choix de l'incinération. Cette cérémonie ultime, avec ses services et produits associés, semblerait plus respectueuse de l'environnement. Les personnes de plus de 40 ans, interrogées par le Crédoc et indiquant leur «intention de se faire crématiser», mettent ainsi en avant des raisons variées: ne pas embarrasser la famille (première raison), les arguments écologiques (deuxième raison), le manque de places dans les cimetières, la volonté de ne pas être sous terre, la peur de la décomposition du corps, les raisons financières.

La mort des cimetières?

L'évolution française a des répercutions notables sur le marché des pompes funèbres. Elle en aura sur la place des cimetières dans les villes et les campagnes. Les cimetières communaux ou intercommunaux constituent des équipements de service public indispensables à toute commune. Ils renferment aussi pour beaucoup un patrimoine reflétant l'histoire culturelle et sociale de la ville, mais aussi souvent un patrimoine végétal qu'il convient de mettre en valeur. Les cimetières sont une ressource pour préserver, voire renforcer la biodiversité de nos territoires.

D'un point de vue prospectif, il s'agit désormais de les repenser pour les intégrer davantage dans les politiques d'aménagement urbain et de développement durable, tout en adaptant la gestion et en améliorant la qualité des services offerts en réponse aux demandes nouvelles. En tout état de cause, dans les villes, ces espaces jugés moins nécessaires seront probablement de plus en plus regardés comme des réserves foncières.

Un quart des Français·es préfèrent que les dernières traces de leur existence corporelle reposent dans une urne.

Les cimetières ne disparaîtront certainement pas. Mais leur emprise foncière nécessaire se réduit. À mesure de la progression de la crémation, ils intègrent de plus en plus d'espaces spécialisés où se conservent les urnes funéraires, un peu comme de petites tombes qui peuvent d'ailleurs être visitées. Ce sont les columbariums, des bâtiments cinéraires comprenant des cases dans lesquelles sont déposées les urnes. Les cimetières disposent également de «jardins du souvenir» où les cendres non entreposées peuvent être dispersées. Ces nouveaux équipements nécessitent, prosaïquement, bien moins de terrain.

De surcroît, les Français·es questionné·es par le Crédoc, lorsqu'ils et elles précisent leur intention de passer par l'incinération, souhaitent majoritairement faire disparaître leurs cendres. Un quart seulement précisent préférer que les dernières traces de leur existence corporelle reposent dans une urne. Parmi celles et ceux qui aspirent à la dispersion de leurs cendres, c'est la nature qui prévaut. Si tel est le choix, il convient d'informer la mairie concernée.

Notons que le droit ne permet pas de faire n'importe quoi. La loi interdit de garder chez soi les cendres d'un·e défunt·e. Celles-ci doivent obligatoirement être conservées ou dispersées dans un endroit approprié. Bref, crématoriums et columbariums ne vont pas remplacer intégralement le paysage et le rôle des cimetières. Mais ils contribuent à des modifications radicales, avec des emprises nécessaires bien moins étendues.

Réflexion métaphysique

Reste que le mouvement n'est pas uniforme. Comme pour tous les sujets, la moyenne masque des différences substantielles. Du côté des convictions religieuses d'abord. Dans l'enquête du Crédoc de 2019, chez les 40 ans et plus, 76% des athées préfèrent la crémation, mais 40% des catholiques et près de 90% des musulman·es préfèrent l'inhumation. Le déclin de la religion catholique et l'affirmation de l'islam, au regard de ces avis tranchés, vont nécessairement nourrir des réflexions métaphysiques sur le souvenir des défunt·es et des réflexions plus pratiques et politiques sur ce que vont devenir les cimetières.

Si la mesure des opinions et l'observation statistique des expériences soulignent une dynamique d'extension de l'incinération, ce n'est pas la généralisation totale –à la japonaise, pourrait-on dire– qui se profile. Demeurent des aspirations particulières et communautaires qui pourront, peut-être, aller se renforçant, pour des enterrements. Le sujet –trop peu commenté, malgré son importance– révèle aussi une segmentation, voire une fragmentation accrue des usages et des populations, selon les religions. Ces questions se posent, depuis bien des années, avec les carrés confessionnels dans les cimetières.

L'alternative inhumation ou crémation est, au final, plutôt neuve en France et en Europe. Révélatrice de nombreuses transformations toujours à l'œuvre, elle nous concerne assurément tous. Aussi bien individuellement que collectivement.

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