Société / Culture

L'existence ou non d'un mot dans une langue en dit beaucoup sur la société

Temps de lecture : 3 min

En espagnol, par exemple, il n'y a pas de terme pour désigner un lanceur ou une lanceuse d'alerte.

Pour qu'une réalité soit prise en compte, il faut réussir à la nommer. | Amador Loureiro via Unsplash
Pour qu'une réalité soit prise en compte, il faut réussir à la nommer. | Amador Loureiro via Unsplash

Dans les pays où la neige est abondante, les mots qui la décrivent abondent également. Il en va de même pour la corruption: là où elle est monnaie courante, elle porte une foule de noms.

En same, une langue parlée en Norvège, en Suède et en Finlande, on compte plusieurs dizaines de mots pour désigner la neige. En Amérique latine, et dans des pays comme l'Italie, la Grèce, le Nigeria et l'Inde, il en existe des centaines signifiant «corruption». Dans les pays hispanophones, on emploie, entre autres, coima, mordida, moches, ñeme-ñeme, guiso, mermelada ou cohecho. Mais les concepts pour lesquels nous n'avons pas de mot sont tout aussi intéressants que ceux pour lesquels nous en avons trop.

Mouchard et crapaud

En espagnol, par exemple, le terme de lanceur ou lanceuse d'alerte (en anglais whistleblower) n'a pas d'équivalent –impossible de faire référence, en un mot, à quelqu'un qui a le mérite de signaler une activité illégale ou un comportement contraire à l'éthique.

Jeffrey Wigand est un lanceur d'alerte qui a fait parler de lui. Ce cadre supérieur qui travaillait chez un cigarettier est devenu célèbre après avoir révélé sur une chaîne de télévision américaine que son entreprise ajoutait de l'ammoniaque au tabac pour renforcer l'effet addictif de la nicotine. Bien sûr, cette révélation a eu d'énormes répercussions, poussant notamment le gouvernement américain à sanctionner de tels agissements dans l'industrie du tabac. Et, bien sûr, notre homme a reçu des menaces après avoir dénoncé cette pratique frauduleuse aux autorités.


C'est pourquoi, dans de nombreux pays, des textes ont été promulgués pour protéger celles et ceux qui dévoilent un comportement illégal ou inacceptable de la part de l'État ou d'entreprises privées. En outre, les personnes qui divulguent un comportement condamnable peuvent à présent recevoir des prix et des distinctions honorifiques. Aux États-Unis, il existe même une ONG, appelée National Whistleblowers Center, qui apporte une protection et une assistance juridique à celles et ceux qui dénoncent la corruption.

Mais comme on l'a vu, le terme n'existe pas en espagnol. Les noms qui s'en rapprochent le plus ont tous des connotations négatives, évoquant plutôt un indic, un mouchard, un crapaud ou un rat –ce qui est révélateur.

En Amérique latine, on ne rend pas de comptes

Autre terme inconnu en espagnol, mais qui s'emploie couramment en anglais: accountability, qui veut dire que l'on est «comptable» de ses actes publics, au sens où l'on en prend la responsabilité.

L'expression espagnole qui y ressemble le plus est rendición de cuentas, littéralement «reddition de comptes», qui renvoie aux informations que le gouvernement et les entreprises sont tenues de déclarer. Mais c'est autre chose. En Amérique latine et en Espagne, les organismes publics rendent compte de leurs actes au sens bureaucratique et comptable du terme, mais il est rare qu'ils assument véritablement la responsabilité politique ou morale de ce qu'ils ont fait. De plus, dans de très nombreuses situations, les gouvernements ne se sentent pas obligés de «rendre des comptes» à leurs citoyen·nes. Au contraire, l'opacité, l'obstruction, la désinformation et le mensonge sont la norme.

En principe, on s'attend à ce que les régimes dont les leaders font preuve de transparence et de responsabilité aient une meilleure «gouvernabilité». Encore un mot que les hispanophones n'ont pratiquement jamais entendu. En effet, ce n'est qu'au cours des années 1990 qu'il est apparu dans le dictionnaire de l'Académie royale d'Espagne. La gobernabilidad y est définie comme la «qualité de ce qui est gouvernable» tandis que gobernanza («gouvernance») se rapporte à «l'art, ou une manière, de gouverner».

«Continuisme politique»

La mauvaise gouvernance, et une piètre gouvernabilité, sont des maux qui gangrènent de nombreux pays. Fréquemment, elles résultent du continuismo («continuisme» politique) des personnes qui détiennent le pouvoir. Selon le dictionnaire de l'Académie royale d'Espagne, le continuismo est une «situation où le pouvoir d'un politicien, un régime, un système, etc. se perpétue sans aucun signe de changement, ni de renouveau».

On emploie souvent le terme continuismo dans le débat politique ibéro-américain pour dénoncer la manière dont certain·es leaders tentent de s'accrocher au pouvoir en changeant les lois, et même en réécrivant la Constitution. Comment dit-on continuismo en anglais? Eh bien, rien dans cette langue ne correspond à cette idée. Intéressant, n'est-ce pas?

Plus que jamais, les nations ont besoin d'une culture de responsabilité (accountability), qui veut que l'on honore les lanceurs et lanceuses d'alerte (whistleblowers) dont les protestations contribuent à améliorer notre gouvernabilité (governability) tout en court-circuitant le continuismo.

Le problème est qu'en Ibéro-Amérique, on n'est même pas capable d'en débattre sans employer maladroitement de multiples anglicismes. Il est grand temps de commencer à enrichir l'espagnol de termes qui rendent hommage à la décence et à l'honnêteté.

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